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Louvre arabe et Pompidou chinois, complexité de la querelle

Le milieu de l’art est déchiré par une querelle très complexe. Plusieurs décisions convergentes de responsables du ministère de la Culture et de musées ont été interprétées comme une menace tout à la fois sur les œuvres, sur les métiers de l’art, sur la politique culturelle de la France, et au-delà sur le respect d’un certain nombre de valeurs. Si l’antenne du Louvre à Lens, l’ouverture d’un centre Pompidou à Metz (2009) sont généralement acceptées comme conforme aux missions de service public, la réaction est toute différente quand sont annoncés le contrat avec le musée d’Atlanta, un Centre Pompidou à Shanghaï (et « il faudra penser à l’Inde », ajoute Bruno Racine dans une interview au Monde), un Louvre à Abou Dhabi.

 De quelle nature sont ces projets ? Pour Abou Dhabi, il s’agit, pendant une période de vingt ans à partir de 2012, date d’ouverture d’un musée de 24 000 m2 d’une garantie de quatre expositions par an, dont une grande, d’un prêt par les musées de France de quatre cents œuvres pendant les quatre premières années (les « volontaires » accorderaient le prêt pour une durée de six mois à deux ans), puis trois cents œuvres pendant les trois années suivantes, et cent œuvres ensuite. Les collections constituées par l’Emirat, qui s’est engagé à consacrer aux achats l’équivalent de quarante millions d’euros par an, garniront ensuite le Louvre arabe. Car le nom Louvre sera lui aussi exporté pendant vingt ans, en échange d’une garantie de nomination du directeur du musée « sur proposition de la France », de conformité du travail et de la formation des conservateurs, restaurateurs et régisseurs « selon les normes » françaises. Le Monde annonce le montant du contrat : sept cents millions d’euros.

Pour le Centre Pompidou à Shangaï, ce seront cent à cent cinquante œuvres qui seront transportées par roulement. Le musée chinois, dirigé par un Français ou par un Chinois, sera ouvert en 2010, portera le nom de Centre Pompidou, et ne « coûtera pas un centime » à la France, selon Bruno Racine.

 Une des dimensions des dissensions actuelles entre partisans d’une « ouverture au monde » des collections françaises et les détracteurs des formes qu’elle prend est la préoccupation matérielle. Le financement très coûteux des lieux culturels et des manifestations peut avantageusement, selon les premiers, être abondé par des collaborations internationales. Le Centre Pompidou a reçu, en échange d’expositions complètes, neuf millions d’euros au cours des trois dernières années. Les détracteurs opposent au bénéfice immédiat l’appauvrissement des musées français en œuvres attractives,  les « dangers que courent les œuvres d’art lors de leur transport », l’usure inévitable des œuvres (« Les toiles se relâchent, les fentes des bois s’accentuent, les vibrations aggravent les fissures des pierres, les points d’oxydation apparaissent sur les métaux », redit Jean-René Gaborit, conservateur général honoraire du Patrimoine, anciennement chargé du Département des sculptures du Musée du Louvre). La mission des conservateurs est de préserver un patrimoine que les siècles ont légué, et cette priorité absolue explique que « les compensations financières proposées, si alléchantes soient-elles, n’ont pas à entrer en ligne de compte. »

 Alors d’un côté le ministre Renaud Donnedieu de Vabres indique que l’intégralité des recettes sera affectée aux musées participants pour leurs investissements dans des achats, dans la sécurisation et la restauration de leurs œuvres, et à la construction d’un grand centre de stockage d’œuvres des musées en bord de Seine (Louvre, Orsay, Pompidou, Arts déco) en cas de crue.  De l’autre côté,  Jean-René Gaborit considère qu’on instrumentalise le patrimoine artistique français : « Quant au projet Abou Dhabi, pourquoi occulter le fait qu’il prend place dans une négociation globale, à la fois politique, économique et militaire, dont le but principal est d’obtenir, pour l’industrie française, la commande d’un certain nombre d’avions de combat ? ».

 Le conflit a d’autres dimensions : on souligne ici la relative faiblesse de la population d’Abu Dhabi, moins d’un million d’habitants, et les blocages culturels susceptibles de détourner la contemplation de nus ou de sujets religieux, et on regrette que le projet ne se soit pas orienté vers un Louvre jouxtant la Bibliothèque d’Alexandrie. Le directeur du Centre Pompidou donne dans l’esquive, en répondant au Monde que le problème des sujets « peut déboucher sur des confrontations intéressantes ». L’entourage du ministre de la Culture efface l’obstacle  en composant : « Entre L’Origine du monde de Courbet et certains nus moins provocants, il y aura une marge de manœuvre. De même si une crucifixion peut être ressentie là-bas comme un sujet militant, beaucoup d’autres sujets religieux pourront être exposés. » Le ministre lui-même, lors d’une brève intervention au Sénat le 11 janvier, n’a qu’un mot à la bouche, rayonnement, quatre occurrences en quatre phrases, dont la conclusion : « Nous sommes dans le gagnant-gagnant, il y a des esprits grincheux, eh bien la force de notre politique culturelle, c’est d’en assurer le rayonnement. »

Le désaccord, profond, se présente comme une variante du débat entre partisans de « l’art pour l’art » et partisans de « l’art pour le progrès » : pour les uns, l’art est un domaine qui transcende la construction sociale ordinaire et les nécessités des questions d’intendance, pour les autres, en résumant, si le Louvre permet de vendre enfin des avions Rafale (par exemple), merci le Louvre. On voit mal comment les parties pourraient arriver à s’entendre. Quelle sera donc l’optique gagnante ?Juste un clin d’oeil :  "L’art, c’est déjà de la publicité. La Joconde aurait pu servir de support à une marque de chocolat, à Coca-Cola ou à tout autre chose.  » Andy Warhol, The studio, novembre 1981.


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