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Vertu citoyenne à géométrie variable

Les électeurs éprouvent de moins en moins de confiance envers leurs représentants politiques, ce qui est un signe de trouble profond du fonctionnement de la démocratie ; mais en même temps, on ne peut pas dire qu’ils soient prêts à sanctionner ce qu’ils dénoncent. Etrange paradoxe, qui apparaît dans la distorsion entre ce qu’une première lecture des résultats de l’enquête du Cevipof (Science Po et CNRS) suggèrerait et les analyses qui se dégagent d’un examen comparé des réponses.

Ainsi, 60 % des électeurs ciblés par l’enquête disent qu’élus et dirigeants politiques sont plutôt corrompus ; 96,5% ne voteraient pas pour quelqu’un qui serait mis en cause dans une affaire ; 80 % à 90 % condamnent le fait qu’un ministre fasse payer ses frais de campagne par une entreprise, ou qu’un fonctionnaire reçoive un cadeau en remerciement d’un travail, qu’on rémunère un policier pour effacer une forte contravention, qu’on vende une liste de clients à un concurrent. 98,4 % condamnent le trucage des comptes pour favoriser une réélection, 94,3 %  une dissimulation de déficit dans le même but. Le faux témoignage d’un élu pour sauver la vie politique ou la vie privée d’un ami est également condamné (respectivement par 97,5 % et 97,4 % des répondants). Plus l’avantage est matériel, direct et d’un montant important, plus il est perçu comme condamnable. Les citoyens français sont-ils vertueux ? Ce n’est pas si simple.

L’intervention d’un représentant ou d’un dirigeant politique pour satisfaire une demande de privilège, par exemple une place dans une crèche, est appréciée comme « pas ou peu grave » dans 72,3 % des réponses ; s’il s’agit de trouver du travail à un ami, on admet l’entorse à la morale dans 70,2 % des cas ; 52,7 % des citoyens interrogés considèrent comme acceptable d’accepter une croisière payée par un client dans le cadre du travail. On devine une tendance : pour des faits similaires, il y a un écart entre la forte réprobation des élus auteurs de tels comportements et une plus grande tolérance quand ils sont accomplis par des citoyens. Le rapport note : « Dans notre enquête les faits justificatifs les plus efficaces pour atténuer la réprobation concernent les liens personnels (agir pour sa famille et ses proches), ou l’accès à des biens rares (travail, logement, crèche), à plus forte raison quand ces justifications se combinent. »

 60 % donc dénoncent la corruption, mais seuls 25 % la condamnent. On identifie la corruption, mais on la tolère dans la majorité des cas. Le rapport avance plusieurs raisons pour expliquer le relativisme moral dont fait preuve le citoyen : « Il peut d’abord rationaliser sa condition de dominé en occultant l’existence de pratiques frauduleuses et en évitant ainsi de s’exposer au dilemme moral posé par l’obéissance à des gouvernants que l’on sait corrompus. » Une politique de l’autruche, en quelque sorte, pour éviter des tourments qu’on perçoit comme insolubles - attitude qui révèle une profonde crise de confiance dans le système démocratique. Autre raison possible : « Sa tolérance des pratiques discutables des élus peut être également interprétée comme un signe de reconnaissance, indiquant la ressemblance et la proximité entre ceux qui représentent et les citoyens ordinaires. » Dans ce cas, la représentativité des élus n’est pas en cause, mais la vertu passe aux oubliettes.  Parfois  certains actes délictueux ne sont pas perçus, par défaut d’information ou de médiatisation, ou bien ils sont leur relativisés dans des contextes surchargés de pratiques douteuses. Enfin certains citoyens, persuadés de n’avoir aucun pouvoir de changer les choses, adoptent un point de vue désabusé, et s’abstiennent de toute position morale.

L’étude se donne pour objectif de dégager les idées et représentations que se forgent les citoyens face aux responsables politiques : habités par les valeurs démocratiques (l’honnêteté, l’égalité, la tolérance, la solidarité, la liberté...), qu’évaluent-ils comme bien ou mal, juste ou injuste, acceptable ou inacceptable, légitime ou illégitime ? Le rapport définit quatre catégories : en arrondissant les pourcentages, 25 % sont « tolérants », 15 % « réalistes fatalistes », 35 % « réalistes inquiets », 25 % « dénonciateurs ». Il précise aussi que ce cheminement suppose que chacun ait intégré la notion d’intérêt général, et montre que ce n’est pas toujours le cas. Dans la différence d’attitude entre les citoyens, l’âge, le sexe, la situation de famille, la proximité droite/gauche ou la pratique religieuse comptent peu. « Les variables qui produisent le plus d’effets sont le niveau de diplôme, le statut professionnel et le niveau de revenu. Mais, elles n’influent ni systématiquement dans les analyses, ni de façon univoque. »

« La confiance, vertu et mécanisme fondamental de la démocratie représentative, est devenue rare. »

« Démocratie et corruption. Tous corruptibles ? » Présentation et analyse des résultats de l’enquête "Représentations et politiques de probité publique" menée par les chercheurs du CEVIPOF depuis 2003.


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