Fermer

  • AgoraVox sur Twitter
  • RSS
  • Agoravox TV
  • Agoravox Mobile

Accueil du site > Actualités > Citoyenneté > Approche critique de l’engagement contemporain (II) : La phase (...)

Approche critique de l’engagement contemporain (II) : La phase d’engagement et ses difficultés intrinsèques

Dans l’article précédent (« Considérations sur le courage »), nous en étions restés sur la difficulté de l’engagement lorsque celui-ci implique une vie toute entière. On est en effet en droit de se demander si un tel engagement continu est humainement supportable, tant une aspiration à un minimum de confort à la fois matériel et affectif semble légitime pour tous.

Je ne le cache pas, je m’appuierai largement sur mon propre ressenti pour tenter d’expliquer les sentiments de mal-être qui peuvent être les conséquences d’un engagement trop intense, ou, plutôt, d’une résistance trop intense. Dans notre société, c’est désormais enfoncer des portes ouvertes que de le dire, exister semble de plus en plus s’apparenter à 1. Consommer 2. Communiquer. Hors, moi-même, comme d’autres je suppose, je n’aime ni consommer (pour des raisons essentiellement morales et éthiques, tant je récuse les modalités de fabrication des biens matériels mis à notre disposition), ni étaler ma vie privée, dans la vie réelle, encore moins sur la toile (pour des raisons là aussi morales et éthiques). Il semblerait donc qu’une posture de résistance soit aujourd’hui totalement incompatible avec une vie sociale épanouie ou, comme on l’entend souvent désormais à de multiples occasions et à propos de problématiques différentes, avec une bonne « intégration ». « Consomme et affiche-toi », ou alors « résiste et crève ». Peut-on passer outre cette bien triste dichotomie et échapper à la solitude, voire à la folie ?

Heureusement, il semblerait que oui. Hier, les associations caritatives ou les Eglises étaient là pour venir en aide aux démunis, aux exclus du système. Le phénomène existe encore, bien sûr, le nombre de précaires ne cessant même d’augmenter. Aujourd’hui se dessine pourtant une autre approche qui me semble plus intéressante : avec la crise sociale et économique, il n’est pas étonnant de voir augmenter le nombre d’entreprises solidaires un peu partout dans les pays dits développés, les plus touchés par cette crise. De plus en plus semblent réaliser que le « tout-marchand » a laissé beaucoup de gens sur la touche, et a appauvri les relations humaines. Des économies alternatives voient le jour, avec un triple objectif social, écologique et économique : il s’agit de produire mieux, de mieux répartir les bénéfices engendrés entre les différents acteurs de la chaîne, pour retrouver à la fois une activité permettant de vivre tout en réinvestissant son environnement direct, son territoire et ses habitants. Ces entreprises semblent globalement être des succès, et démontrent que les hommes, lorsqu’ils sont confrontés à des difficultés, ne manquent pas d’imagination pour réagir. On pourra regretter que cette réaction se fasse trop souvent un peu tardivement, comme s’il fallait attendre d’être au pied du mur pour réagir avec le plus de ferveur. Mais, au fond, cela n’a rien d’étonnant si l’on considère la condition animale qui est aussi la nôtre. Deux leçons peuvent déjà être tirées de ce phénomène naissant, qui a encore tout à prouver. La première, c’est que si la révolte « anticipée » est rare, en situation d’urgence, on peut en revanche compter (parfois) sur une réaction globalement positive des populations. La deuxième, c’est qu’une révolte considérée uniquement à l’échelle de l’individu semble vouée à l’échec, et que se révolter, si cela procède d’abord d’une réaction intérieure aux êtres, ne semble pouvoir prendre son sens que dans une dimension collective. Pour qualifier ce nouveau type d’entreprise, j’oserais parler de nouvel engagement existentiel. Il reste beaucoup de choses à définir : dans quelle mesure cet engagement peut-t-il s’associer aux structures ordinaires, Etat, ONG, syndicats, et dans quelle mesure reste-t-il différent de toutes ces organisations ? Quelle résonnance trouvera-t-il dans les populations qui, pour beaucoup, vivent encore sur le mode de la consommation traditionnelle ? L’économie traditionnelle, la finance, sont-elles des éléments à combattre ou avec lesquels s’associer tout en luttant simplement pour davantage de régulations ? Enfin, une question et non des moindres : si tant est qu’un nouveau type d’organisation voit le jour et soit significative, sera-ce suffisant pour affronter les grands enjeux du XXIe siècle, au premier rang desquels figurent, selon moi, les difficultés diverses liées au changement climatique, que nul ne peut désormais sérieusement nier ?

Pour terminer cet article, je souhaiterais revenir sur une phrase que José Bové aurait dite à Daniel Cohn-Bendit, dans laquelle il aurait stipulé qu’entre la violence et la lâcheté, il préférait encore la violence. J’ai du respect pour José Bové, cependant cette phrase, si elle a bien été présentée ainsi, comporte une erreur de raisonnement : c’est ce qu’on appelle une fausse dichotomie. Le contraire de la lâcheté n’est pas la violence, mais l’indifférence et l’absence de réaction. Il est certainement toujours possible de réagir sur un mode non-violent, du moins cela dépend de ce que l’on souhaite défendre. Défendre une personne dans la rue en train de se faire lyncher, il est évident que proposer un amendement au Parlement Européen ne permettra pas de sauver la victime des coups de son agresseur. La violence est-elle dans certains cas peut-être inévitable, quoique si je suis une ablette, engager le combat ne sera peut-être bénéfique pour personne. Si l’on considère un combat politique, Bové a peut-être eu raison de transgresser la loi dans certaines circonstances, d’en passer par des actions coup-de-poing, s’inscrivant dans une démarche affichée de désobéissance civile. De cette manière donc, il semble possible de gagner des combats sporadiques, et il faut certainement défendre ces actions lorsqu’elles nous semblent justes. Pour autant, cette façon de procéder ne semble pas généralisable, d’une part car elle conduirait au chaos, d’autre part car tout le monde n’a pas nécessairement le courage d’engager son intégrité physique comme José Bové, courage qui de plus doit être couplé à une bonne intelligence s’il veut garder une réelle forme d’efficacité. Ainsi, l’engagement d’une vie, celui de l’homme absurde, semble davantage s’identifier à une posture non-violente, se remettant constamment en question, ne procédant ni tout-à-fait de la résistance, ni tout-à-fait du combat, ne donnant jamais d’assentiment à une action sans en avoir bien examiné les modalités et les finalités, doutant des autres comme de lui-même, mais accordant tout-de-même sa confiance en quelque-chose d’inavoué que l’on pourrait appeler, peut-être, le Salut des hommes. Le combat existentiel contemporain serait donc ceci : écouter, critiquer, créer, et ne jamais trop espérer. (A SUIVRE)


Moyenne des avis sur cet article :  3.67/5   (3 votes)




Réagissez à l'article

5 réactions à cet article    


  • beo111 beo111 20 mars 2013 10:35

    La Contre-Élection Européenne propose un type d’engagement assez novateur. Au minimum vous passez 5 minutes à lire et à vous inscrire. Et plus si affinité smiley


    • leypanou 20 mars 2013 14:58


      « Le combat existentiel contemporain serait donc ceci : écouter, critiquer, créer, et ne jamais trop espérer. » : c’est tout ?

      Vous risquez d’avoir une infinité de créations, tout aussi inefficaces les unes que les autres. La grille de lecture s’affinant au fur et à mesure, l’essentiel après est d’avoir un minimum d’impact sur sa vie et celle des autres.

      Vous parlez de J Bové et D Cohn-Bendit. Mais le 2ème surtout s’est discrédité lorsqu’il a comparé le dirigeant hongrois V Orban à H Chavez lors d’une réunion du Parlement européen. Quand au premier, son courage s’est illustré lors de son voyage à Cuba dont vous pouvez avoir un commentaire sur ce site. Quand on en est à inventer une expulsion, quel crédit peut-on avoir ?

      Oser aller contre l’idéologie ambiante est déjà avoir du courage ; la dénoncer est un progrès certain  ; essayer de faire partager ses idées par le plus grand nombre est un minimum et l’incantation individuelle ne mène nulle part.


      • Claus D. Claus D. 21 mars 2013 09:33

        Bonjour leypanou, Merci pour votre post

        Juste une très courte remarque : dans mon énumération « écouter, critiquer... », je n’ai absolument pas exclu la dimension collective du verbe « créer », bien au contraire, toute une partie de l’article est consacrée aux nouvelles formes d’engagement collectif que sont les économies sociales et solidaires.


      • ecolittoral ecolittoral 22 mars 2013 11:42

        « Nouvelles formes d’engagement collectif ». En êtes vous certains ? Pourquoi nouvelles ?

        L’engagement collectif date des premières concentrations humaines. Concentration...par la nécessité d’un engagement collectif sans sacrifier l’égoïsme.
        JE m’engage collectivement pour obtenir UN bénéfice et, en plus aider le groupe et, peut être parceque j’aime les autres et,....
        Vous prenez l’exemple de José Bovet et Leypanou discrédite l’individu. Il n’est pas le seul.
        Votre article parle de l’engagement collectif. Mais aujourd’hui, à quelques rares exceptions près, un individu (Bovet) ne peut être parfait et plaire à tous ! Un pas de travers, une attitude mal comprise ou interprétée et on trace une croix sur tout ce qu’il a entrepris. D’ou l’intérêt de la discrétion de chaque individu qui se protège du groupe (vous en parlez dans l’article).
        L’engagement collectif est un besoin humain pour rompre ou éviter l’isolement (pas la solitude). Nous devons admettre que chacun est bon et moins bon dans le groupe.
        Que, depuis des milliers d’années on agit ensemble. Qu’aujourd’hui les techniques et problèmes ont changés de nature mais pas l’humain.
        On ne fait que reproduire depuis la nuit des temps, les valeurs humaines.

        • Claus D. Claus D. 22 mars 2013 18:18

          Bonjour ecolittoral, Merci pour votre post

          Quand je parle de « nouvelles » formes d’engagement collectif, je me place, disons, à l’échelle des 5 dernières décennies, i.e. depuis que le monétarisme et la consommation sont devenues les caractéristiques principales de l’économie mondiale. Et, alors, il me semble que les formes d’économies sociales et solidaires que l’on recence aujourd’ hui me semblent effctivement novatrices et quasi-inédites. Même si, bien sûr, des modes de vie alternatifs ont existé bien avant l’an 2000 (je pense aux tentatives plus ou moins ratées de construction de phalanstères au XIXe siècle par exemple, ou, évidemment, aux vies en communauté des adeptes de l’esprit Mai 68), je crois qu’il est intéressant de constater qu’en ces temps de polycrise, des hommes et des femmes sont capables de s’organiser autour d’une économie quasi-complètement détachée de l’économie mondialisée. Ces personnes ne sont plus dans les revendications « traditionnelles » dirigées vers l’Etat, et souvent contre quelque-chose (les patrons, les banques, etc.), mais elles créent de toute pièce une chaîne sociale et économique : je trouve cela intéressant, en complément, peut-être, des combats dits « de gauche » traditionnels.

          Autrement, tout ce que vous dites me semble bien entendu véridique : l’homme est un animal social, par conséquent, dès le paléolithique, il a vécu en groupe. Et, même si je n’avais pas répondu à Leypanou sur ce point, je suis plutôt d’accord avec vous sur la question de la « traque » aux scandales concernant tout individu médiatique, et sur le fait que c’est souvent, aussi, une question d’interprétation. Tout, par exemple, dans la philosophie de « mediapart », ne me plaît pas.

          Cordialement

Ajouter une réaction

Pour réagir, identifiez-vous avec votre login / mot de passe, en haut à droite de cette page

Si vous n'avez pas de login / mot de passe, vous devez vous inscrire ici.


FAIRE UN DON






Les thématiques de l'article


Palmarès