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Accueil du site > Actualités > Citoyenneté > Après la démocratie... la primaire citoyenne ?

Après la démocratie... la primaire citoyenne ?

La décision du PS d'ouvrir à l'ensemble des Français le choix du candidat "de gauche" pour la présidentielle pouvait paraître louable. Si l'on se fie à ses promoteurs, une telle procédure permettrait d'insuffler (ou réinsuffler) la démocratie dans nos institutions politiques rouillées et démodées.
Porté par la qualité indéniable des débats et l'écho médiatique plutôt entraînant de cette démarche, je fus un temps sur le point d'y participer.
Un certain nombre de réticences m'en ont finalement dissuadé. Ce que je ne regrette absolument pas, vu le bilan qui peut être tiré de ce vote pour le moins baroque.
 
Au départ : l'ambiguïté d'une démarche partisane.
 
Je ne suis pas adhérant du parti socialiste et je n'attache pas une importance excessive au concept "gauche-droite", qui se résume pour moi à une appartenance sociologique (à gauche, on a les fonctionnaires et les salariés, à droite les professions libérales et les patrons, grands ou petits[1]). Je ne me suis donc tout d'abord pas senti concerné par cette affaire.
Mais comme le candidat issu de cette primaire a, à priori, de grandes chances de figurer au second tour, j'ai fini par m'y intéresser : au second tour, on choisit le moins pire, alors si on peut le "présélectionner", c'est toujours bon à prendre !
 
Les trois débats télévisés furent de grande qualité.
Mais aucun des six candidats ne m'a majoritairement emballé : sur l'immigration par exemple, je suis plutôt sur la ligne Valls - Royal, qui s'est nettement distinguée de la "générosité" prônée par les 4 autres. Sur le plan économique, je serais au contraire en phase avec la ligne Montebourg.
 
Finalement, rien d'étonnant à cela : si j'étais séduit par un de ces candidats, je serais adhérent du PS. Or ce n'est pas mon cas. Retour à la case départ.
Pourquoi, d'ailleurs, les non adhérents devraient-ils s'impliquer dans la désignation du candidat d'un parti ?
Tout le monde a pu noter en effet que sur les 6 "impétrants", 5 sont issus du parti socialiste. Le seul non socialiste, le radical de gauche Baylet, semblait le plus falot, répétant en boucle "laïcité, laïcité !" sans jamais détailler la manière dont elle doit selon lui se traduire concrètement.
Bien sûr, on me répondra que si cette "primaire citoyenne" a été phagocytée par le PS c'est que les autres partis de gauche ont refusé d'y participer. Souvent d'ailleurs pour ne pas cautionner l'hégémonie dudit PS.
La première ambiguïté est donc là : on est en présence d'une élection ouverte à tous les sympathisants "de gauche", qui, en fait, donne le "choix" entre des candidats issus du PS. La "primaire citoyenne" est en fait une primaire socialiste.
Et comme l'ont répété en boucle les socialistes, plus grand sera le nombre de participants, plus le candidat désigné sera légitime. Partant, plus le PS sera légitime comme principale (unique ? c'est ce qu'ils souhaiteraient…) force d'opposition à l'UMP et à Nicolas Sarkozy.
Participer à cette primaire revient donc à valider le bipartisme "UMPS" qui ne me plaît guère.
 
Et de même, à écouter les socialistes, y compris sur AV, participer à cette primaire emporte et d'une, reconnaissance des résultats finaux (des 1er et du 2e tours) et de deux, vote pour le candidat ainsi désigné dès le premier tour de la présidentielle.
Exit donc l'idée de "présélectionner" le candidat de second tour que j'ai évoquée plus haut.
 
Au final, cette primaire est ouverte à tous les sympathisants "de gauche" (moyennant un "engagement de reconnaissance dans les valeurs de la gauche" aussi vague que consensuel), elle a pour but de désigner le candidat de la gauche, mais elle sert en fait à accroître l'influence du parti socialiste dans le jeu politique. Jusque là vous suivez ?
 
On peut donc considérer que cette procédure est le signe d'un cynisme partisan assez poussé. Mais paradoxalement elle démontre aussi une certaine naïveté. À moins qu'il s'agisse tout simplement d'une affaire mal réfléchie et bâclée.
 
Ce scrutin est ouvert à tout citoyen inscrit sur les listes électorales.
Rien n'empêche donc une manœuvre "stratégique" d'adversaires de la gauche, qui pourraient manipuler cette consultation en pesant pour choisir un adversaire à leur convenance.
Il semble que cela ne se soit pas produit, sauf peut-être pour Arnaud Montebourg, dont le score a dû être quelque peu gonflé par le soutien de sympathisants et militants Front de gauche, à l'exemple de Fergus.
Cette primaire révèle également une curieuse tendance à l'œuvre au PS :
déléguer les tâches qui lui incombent à l'ensemble du corps électoral.
 
En 2006-2007, l'alpha et l'oméga de la campagne de Ségolène Royal était "la démocratie participative". Comme l'a remarqué plaisamment Emmanuel Todd, cette démarche, au fond, "donne aux citoyens le droit de faire le boulot dont les politiques sont incapables, définir un programme"[2].
Échaudé par les contestations ayant émaillé la désignation de la première secrétaire à l'automne 2008, le PS semble avoir reconduit la formule royaliste, sous couvert de primaires à l'américaine, pour donner à l'ensemble des citoyens la responsabilité de choisir quel sera son candidat à la présidentielle.
Entre manœuvres partisanes et fuite envers ses responsabilités, la "démocratie rénovée" qu'implique ces primaires a donc un curieux goût.
Ces réflexions m'ont clairement dissuadé de participer à cette consultation.
Les résultats et commentaires de la primaire n'ont fait que confirmer ce mauvais pressentiment.
 
À l'arrivée : une inquiétante parodie d'élection
 
Avec une participation de près de 3 millions "d'électeurs" et la désignation de François Hollande par 56% des voix, les responsables socialistes ont pu souligner "le formidable élan" suscité par cette primaire.
Le PS, que l'on a vu à la peine lors de l'affaire DSK, a regagné en légitimité, tout comme François Hollande, candidat incontestable.
On peut souligner en passant que les résultats de ce scrutin ressemblent plus aux consultations internes qu'à une élection "classique" :
Ségolène Royal, qui a été désignée dès le premier tour en 2006, et a fait jeu égal avec Martine Aubry en 2008, peine à rassembler 7% des voix en 2011. C'est à peine mieux que Manuel Valls et son discours totalement décalé, qui rappelle plus celui de François Bayrou.
 
Voilà une volatilité qu'on ne retrouve guère dans une élection nationale où les grands équilibres évoluent lentement (à l'exception toutefois des élections européennes qui combinent forte abstention et résultats souvent surprenants).
Si Dominique Strauss Kahn n'avait pas été empêché, quelle aurait été l'ampleur de son triomphe ?
Quelles sont les différences entre le Dominique Strauss Kahn de 2006 et celui d'avril 2011 ?
Quelles sont les différences entre la Ségolène Royal de 2006 et celle de 2011 ?
Aucune. Cherchez l'erreur.
 
L'essentiel toutefois réside dans la confusion générée par ce scrutin baroque.
 
Lors de cette campagne, l'observateur non averti pouvait ainsi penser que le vainqueur serait élu président de la République par anticipation, ce que les intéressés, soucieux d'adopter une posture présidentielle, accentuaient : "Quand je serai Président…" fut leur accroche favorite.
Impression plus marquée, au soir des 9 et 16 octobre 2011, avec une couverture médiatique digne d'un scrutin "classique", qui a largement dépassé celle des élection sénatoriales. Et la mise à disposition de moyens publics dans nombre de communes (urnes, isoloirs, listes électorales).
Autre exemple : lors de son interview au Grand Jury RTL du 23 octobre, Ségolène Royal qui déclare que "François Hollande a été choisi par les Français" [3].
Il s'agit en fait non de l'ensemble des Français mais d'une fraction (minoritaire) de ceux-ci.
 
Lapsus révélateur : cet OVNI politique est assimilé à une élection représentative au suffrage universel, puisque les primaires, organisées au nom de toute la gauche, pour le bénéfice du parti socialiste, étaient ouvertes à l'ensemble du corps électoral. CQFD.
Vous suivez toujours ?
 
Un collègue ayant participé aux primaires m'a soufflé un parallèle intéressant : celui des votes de salariés lors des grèves. Ce n'est guère rassurant : les assemblées générales étudiantes, verrouillées par une centaine de militants pour plusieurs milliers d'étudiants, heureux de ne pas aller en cours ou isolés dans leur réprobation, ne constituent pas un modèle de démocratie.
 
Par les moyens publics mis à sa disposition, par l'écho médiatique considérable qui lui a été accordé, par ses modalités mêmes (aucune démarche n'étant nécessaire pour y participer, ni cotisation ni inscription particulière), par l'interprétation qui en est souvent faite ("les Français ont désigné François Hollande"), cette consultation a tous les attributs d'une élection officielle.
Elle n'en fut qu'une caricature et une parodie.
Comment ne pas craindre qu'à trop banaliser la démarche démocratique, le sens de l'élection et du vote se dilue, pour le plus grand profit de politiciens ravis de recevoir l'onction d'un suffrage de moins en moins universel ?
Déjà, le désastreux quinquennat a ruiné la valeur de l'élection législative, devenue une pâle réplique de la présidentielle[4].
Loin de revitaliser une Ve République sclérosée, la "primaire citoyenne du parti socialiste" n'est, finalement, pas si contradictoire avec l'affaiblissement des valeurs démocratiques analysé par Emmanuel Todd dans son ouvrage déjà cité. Mieux, cette procédure peut être vue comme un instrument inquiétant pour accélérer leur décrépitude.
Il ne suffit décidément pas de (mal) imiter les États-Unis pour y remédier.
 

[1] Mais tout cela est une autre question qui pourrait donner lieu à des livres entiers.
[2] Après la démocratie, Gallimard 2008, page 44.
[3] 44e minute.
[4] Depuis 2002, un électeur sur deux ne se déplace d'ailleurs même plus.
 

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7 réactions à cet article    


  • clostra 1er novembre 2011 11:11

    C’est affreux mais je suis d’accord avec vous.

    Petite réflexion « perso » sur ce qu’aurait été la candidature de DSK dans cette façon de se « bien fiche des électeurs - de gauche » dont on nous annonçait la victoire à la présidentielle de 2012, à une écrasante majorité. Ecrasante majorité qui n’aurait d’ailleurs pas mesuré l’ampleur de ses travers...de

    Ecrasante majorité de droite...

    Retour sur le score de Ségolène Royale qui n’a pas pu bénéficier dans cette consultation « bancale » de la « démocratie participative » notamment auprès des jeunes et associatifs, simplement parce que ça aurait été trop onéreux financièrement et en temps. Ce qui lui a échappé : scrutin sans véritable objet dans le cadre précis de la démocratie participative. On aurait bien versé une larme avec elle si on n’avait pas gardé l’esprit critique.

    Par contre, rien ne nous empêcherait dans la presse citoyenne de désigner un candidat balayant la « vraie » gauche. Onfray, dans un talk show bien connu a, à ce propos, secoué les puces au plus humble des candidats d’une démocratie participative, Poutou qui n’en pouvait mais...

    Mais nous ? le pouvons-nous ? le voulons-nous ?


    • eric 1er novembre 2011 12:47

      Cette primaire partisane ne pouvait susciter qu’une immense rigolade du début à la fin, avec notamment l’idée de choisir entre 7 candidats défendant un même programme voté par eux à l’unanimité, celui qui s’en éloignerait le plus ou le moins. Cela continue. Quelques jour aprés, des personnalités du parti semblent découvrir que « la situation économique ne permettra pas d’appliquer le dit programme » On atteint quand même un summum ! 15 jours aprés un vote « citoyen » sur ce programme largment plebiscité par 100% des votant citoyens ( puisqu’ils ont tous voté pour un candidat qui y adhérait), on nous explique déjà qu’il sera modifié ! Dans le genre pas tenir ses promesses électorales...Et en plus, sans consultation citoyenne !
      Moi, je trouve qu’ils devraient suivre l’exemple de leurs camarades Grecs : organiser un référendum pour savoir si il y a une crise ou pas......


      • Olivier Perriet Olivier Perriet 1er novembre 2011 19:34

        Sur le programme et le choix du candidat, je ne sais pas si c’est si simple. La personnalité du candidat/du président compte quand même énormément (voir tous les reproches qu’on a fait au style Sarkozy).
        et puis le programme, le programme...à moins d’être dans un monde prévisible, avec des candidats omniscients, la réalité des mesures prises s’éloignera toujours du programme prévu.
        Et heureusement finalement !


      • JL JL1 1er novembre 2011 14:06

        Bonjour Olivier Perriet,

        bonne réflexion sur ces primaires.

        Vous dites : « Si Dominique Strauss Kahn n’avait pas été empêché, quelle aurait été l’ampleur de son triomphe ? »

        Et si le but réel de tout ça avait été de coller une étiquette de gauche à DSK ? Celui-ci n’aurait même pas eu besoin de demander, même pas du bout des lèvres : il se serait ’dévoué’.

        Je me souviens de la précédente primaire : il était là en dilettante, presque pour nous faire plaisir ! S’il avait été désigné de cette manière, sans se mouiller, alors peut-être qu’il aurait des chances de passer l’épreuve prévue : « le feu nucléaire ! » ? C’est peut-être ce qu’il pensait, on sait que ces gens-là, ça ose tout.

        Et voir François Hollande dire aujourd’hui : « J’ai décidé d’être le prochain président de la République » cela devrait nous interpeller ! En effet : comment est-il sûr qu’il sera élu ?

        A mon avis, il en est sûr, parce que temps des vaches grasses est terminé : il est temps pour les Français de passer à la caisse pour payer tous ces cadeaux faits à ’leurs’ riches. Comme en Grèce, avec Papandréou : c’est à ça que servira François Hollande, tout comme Sarkozy a servi à casser notre modèle social et enrichir ses copains, sa mission est terminée, il n’a plus rien à faire là, même s’il voudrait s’accrocher tant la place est bonne quand on est à droite et décomplexé.


        • Olivier Perriet Olivier Perriet 1er novembre 2011 19:30

          Pour donner plus d’exemples sur le vote Montebourg qui a été certainement boosté par des sympatisants Front de gauche, voir Marianne n° 756 page 47 : témoignage d’une employée du magasin Dia d’Albertville, en grève contre le travail du dimanche, « la seule à s’être déplacée le 9 octobre » et qui « a voté pour le 17% » mais votera Mélenchon à la présidentielle.


          • eric 1er novembre 2011 23:31

            Et pas seulement ! Il y a eu une étude sortie des urnes : à peu prêt 30% de participants ne comptent pas voter PS au premier tour, dont 12% extrêmes gauches et 8 % Droite ( dont 2% FN) il est évident que le candidat dont un bon score était le plus susceptible de faire des dégâts au PS étant Montebourg, ils ont du voter massivement pour lui, là ou à l’extrême gauche pas mal ont du voter pour Aubry : vote « utile », la moins à droite des candidats crédibles.

            De toutes façons, c’est le genre de stupidité qui se produisent quand on organise des votes non citoyen, c’est à dire ou le corps électoral n’est pas responsable des conséquences de son vote.

            Rien que pour cette turlupinade, le PS mérite de perdre à nouveau...


            • Switcher 2 novembre 2011 16:28

              Je vote à droite (et c’est parti pour continuer).

              J’ai voté Montebourg à cette primaire, partant du principe que le PS devait se munir du meilleur candidat de gauche possible.
              On m’a fait signer un truc, on ne m’a rien fait lire, j’ai posé mon euro dans la tirelire (ding !) et récupéré le seul bulletin qui me paraissait « crédible » (notez les guillemets).

              On voit ce qu’il en a été. Bonnet blanc et blanc bonnet se sont retrouvés face à face… Je ne suis pas allé revoter au second tour. A quoi bon ?

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