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Après Outreau, l’impossible réforme de la justice

Le tour est joué. Les deux points présentés comme essentiels, sur le plan du fonctionnement institutionnel, dans le projet de mini-réforme de la Justice annoncé début septembre viennent d’être enlevés par Pascal Clément d’un texte dont le contenu était déjà exigu et peu convaincant. Devant le congrès de l’Union syndicale des magistrats, le garde des Sceaux a annoncé vendredi que la réforme du Conseil supérieur de la magistrature (CSM) était repoussée "faute de consensus", et qu’il en est de même de la "nouvelle faute disciplinaire" envisagée en matière de responsabilité des magistrats. Cette dernière a fait l’objet de réserves de la part du Conseil d’Etat. Les dépêches exposant la "satisfaction" des syndicats de la magistrature ont précédé celles faisant connaître les réactions des innocents d’Outreau et de leurs avocats, qui reflètent sans doute mieux ce que les citoyens et les justiciables peuvent en penser. Ce revirement confirme la nécessité d’une réforme institutionnelle plus globale, déjà évoquée dans mon article du 13 septembre. Faute de quoi, toutes les tentatives de réforme ponctuelles aboutiront à des impasses.

Au fond, le débat n’est pas nouveau. Il était présent depuis longtemps, y compris devant la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH). Les institutions françaises reconnaissent-elles la notion d’intérêt supérieur du justiciable, rappelée par l’arrêt Kress de la CEDH du 7 juin 2001 et par plusieurs autres décisions de cette Cour, dont l’arrêt Martinie du 12 avril dernier ? Soulevée à propos du fonctionnement de la juridiction administrative, la question se pose avec une acuité particulière pour la juridiction pénale. L’affaire d’Outreau a amené des parlementaires comme Georges Fenech à admettre qu’en 2004, des citoyens reconnus innocents plus tard se sont vu infliger un total de presque six cents années de prison. Environ vingt-trois Outreau par an, si on choisissait de prendre comme unité de durée de détention le total de vingt-six années infligé aux innocents d’Outreau. Et comment mesurer l’influence générale de cette pratique facile de la détention sur l’issue des procès eux-mêmes ?

Mon article du 25 juillet évoquait la résistance opposée par l’Etat français à ce que la CEDH considère comme un droit fondamental et dont la "théorie des apparences" est l’une des expressions. Notamment, en ce qui concerne l’apparence d’impartialité de la justice et de l’administration, qui doit l’emporter sur les prérogatives de corps ou les interprétations de circonstance que l’Etat puisse faire de l’intérêt général. Quelques jours plus tard, comme exposé dans mon article du 4 août, Pascal Clément prenait une décision tendant à aider au maximum les magistrats que sont les conseillers d’Etat à échapper aux contraintes découlant de la jurisprudence de la CEDH. Au lieu d’établir un fonctionnement d’office, son décret du 1er août rend optionnel l’exercice par le justiciable de son droit fondamental qu’est l’absence du commissaire du gouvernement des délibérés de la haute juridiction. Deux mois et demi plus tard, un avis du Conseil d’Etat permet à Pascal Clément de ne pas proposer un projet de "petite réforme" de la justice pénale face auquel il avait toujours été réticent et qui avait suscité une claire opposition des syndicats de magistrats.

Pour annoncer le retrait d’une partie jugée essentielle de ce "mini-projet", le garde des Sceaux a choisi un cadre fort significatif : le congrès du principal syndicat de magistrats de l’ordre judiciaire, l’Union syndicale des magistrats (USM). Un syndicat de fonctionnaires aux congrès duquel le ministre assiste est, nul n’en doute, une organisation influente.

Dans son discours adressé notamment à "Monsieur le Ministre, Monsieur le représentant du Premier ministre...", le président de l’USM s’en est pris à la "manie de tout filmer" et a proposé "des caméras dans le bureau du ministre de la Justice, du ministre de l’Intérieur et des membres de leurs cabinets pour pouvoir vérifier s’ils n’interviennent pas dans les affaires judiciaires et s’ils se comportent bien avec leurs interlocuteurs...". A propos de la procédure contre le juge Burgaud, il a déclaré : "La commission d’enquête parlementaire sur l’affaire d’Outreau avait pourtant affirmé qu’elle ne cherchait qu’à qu’améliorer le fonctionnement de la Justice, qu’elle n’était pas une commission spéciale d’instruction disciplinaire. Remarquez, nous avions des doutes sur la bonne foi et l’éthique des uns et des autres en observant le comportement du rapporteur, agressif et peu respectueux des personnes. Mais peut être y a-t-il deux poids et deux mesures ? Quand les magistrats sont mis en cause, même les moyens illégaux sont justifiés pour certains. Coupables à tout prix, je vous l’ai dit, de la chair à canon médiatique pour artilleurs populistes et démagogues." De son côté, Pascal Clément a souligné la nécessité de "poursuivre la réflexion" sur les deux mesures retirées du projet de mini-réforme.

Beaucoup de citoyens seront déçus par ce tournant, mais la suprise est relative. Mon article du 15 octobre relevait l’annonce très tardive, et hors délai de recours, de ce qui semble avoir marqué la fin de la procédure à l’encontre du psychologue Jean-Luc Viaux. Celui du 18 octobre s’inquiétait du silence gardé par le compte rendu du Conseil des ministres du même jour sur le projet de "petite réforme" de la Justice, contrairement à l’annonce du rapporteur de la commission d’enquête parlementaire sur l’affaire d’Outreau, Philippe Houillon. Quant aux motifs invoqués pour retirer les deux "mesures phares", il n’y a rien de nouveau. La décision est clairement politique.

L’absence d’accord avec les syndicats de magistrats était évidente déjà en juin dernier, lorsqu’ils ont menacé d’une grève. Quant aux remarques du Conseil d’Etat, évoquées par les médias, on ne voit guère en quoi elles justifieraient de nouveaux débats. La question du "caractère grave et intentionnel" des faits se pose dans toute procédure pouvant aboutir à des sanctions. Celle d’une éventuelle "confusion avec les voies de recours" a été résolue depuis longtemps par le droit français. Un administré peut, par des voies différentes, demander l’annulation d’une décision, la suspension de son application ou des dommages-intérêts au titre de la responsabilité de l’administration ; se plaindre en tant qu’administré du comportement d’un agent ; attaquer cet agent au titre de sa responsabilité civile et pénale individuelle. Si problème il y a, il ne se situe pas au niveau de la responsabilité disciplinaire des magistrats. Il pourrait plutôt résider dans la nécessité découlant des nouvelles mesures, malgré leur caractère symbolique, visant à instaurer un traitement plus conséquent des recours en récusation et en suspicion légitime tendant à dessaissir des magistrats ou des instances au motif d’un défaut d’impartialité. Ces procédures ont toujours été mal vues. Mais, précisément, c’est là que devrait être mis à l’honneur l’intérêt supérieur du justiciable.

Mon article du 21 août s’intitulait : " Outreau pour rien ? ". A ce jour, le constat reste inchangé. L’avocat Eric Dupond-Moretti vient de déclarer : "Demain, nous aurons d’autres Outreau", estimant que ce désastre de la Justice "n’a servi à rien" et "qu’on n’a pas envie de réformer la Justice". Pour Dominique Wiel, "c’est la troisième fois que le garde des Sceaux recule". Le coup de frein donné à la mini-réforme équivaut à enterrer l’affaire jusqu’aux élections de 2007, sachant qu’ensuite politiques et décideurs se montreront beaucoup moins pressés avec ce genre de dossiers qui, de toute évidence, les dérangent.

Faut-il pour autant désespérer ? Rien n’est perdu si les citoyens apprennent à ne pas se laisser confiner dans des voies étroites sans vue d’ensemble des problèmes. Par exemple, en ce qui concerne l’historique de l’évolution globale de la Justice et des autres institutions, les dérives d’une campagne dite "contre la pédophilie", qui n’a pas été uniquement judiciaire et médiatique, la tendance globale des lois, décrets et circulaires de la dernière décennie... Le Conseil d’Etat, dont le rôle vient de s’avérer déterminant, fait partie des instances dont mon article du 13 septembre proposait la réforme préalable. Mais surtout, l’incapacité institutionnelle de faire avancer ce dossier met en évidence la nécessité d’une participation plus directe des citoyens dans la préparation et dans la prise des décisions.

par Isabelle Debergue (son site) lundi 23 octobre 2006 - 82 réactions
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