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Bracelets électroniques, couverture médiatique : progrès ou régression ?

Deux exemples récents de l’actualité semblent représenter une dérive potentielle de notre société et de notre représentation de la justice.

Il est des comportements que la civilisation a bien du mal à changer, malgré l’évolution continuelle de nos sociétés. Ainsi, depuis l’aube des temps, l’homme s’efforce de faire coïncider la société avec une conception manichéenne de l’humanité. Il y aurait le bien et le mal, les hommes bons et les hommes mauvais. La plupart des religions ont appliqué, encouragé et propagé cette représentation simpliste. L’intérêt de cette approche est sa simplicité, elle permet de faire table rase de la complexité de l’individu, bien plus difficile à appréhender. Son défaut est qu’une fois qu’on l’a acceptée, reste à séparer le bon grain de l’ivraie, et là, les choses se compliquent. Depuis toujours, on a tenté de marquer les méchants, que ce soit du simple bonnet d’âne à l’école, ou de la fleur de lys marquée au fer rouge sur l’épaule des criminels, jusqu’à la tristement célèbre étoile jaune des nazis. De tout temps, lorsque les régimes avaient des tendances totalitaires, on a vu ces types de marquage fleurir, le pouvoir désignait un groupe de personnes à la vindicte populaire, et une fois la catégorie identifiée, on marquait les « infâmes » afin que tout le monde puisse les reconnaître.

Cette attitude vient de notre propre peur de l’Autre et de notre incapacité à communiquer avec nos congénères. Il est effectivement bien plus rassurant de pouvoir faire le tri afin de ne frayer qu’avec les « bons », plutôt que de considérer celui qui nous fait face comme quelqu’un de « gris ». Il est aussi beaucoup plus simple de rendre les « méchants » responsables de nos malheurs.

La complexité de l’âme humaine, ainsi que la complexité des situations humaines, font que ni les évènements ni les personnes ne sont « catégorisables » aussi facilement. La Justice l’a bien compris, en laissant du temps aux procédures judiciaires, en prenant le temps de juger et de comprendre, afin d’estimer au mieux la situation et de rendre des décisions le plus équitables possibles. Ce système judiciaire, même s’il est loin d’être parfait, est une des conquêtes les plus importantes de notre civilisation.

Malheureusement, cette vision des choses est difficile à acquérir, elle demande un effort certain, une culture, une éducation, choses qui prennent du temps. Or, notre époque n’aime pas ce qui prend du temps. Il est bien plus rapide de replonger dans nos erreurs passées et de revenir au bon temps du manichéisme. Ainsi deux aspects de l’actualité des ces dernières semaines ont des relents de fleur de lys.

L’un vient de notre cher gouvernement, qui veut généraliser le bracelet électronique pour les délinquants sexuels ayant purgé leur peine. Cette décision est prise dans le louable but d’empêcher la récidive ; reste à prouver qu’un bracelet à la cheville empêche de commettre un viol, mais cette question semble être hors sujet. Cependant un aspect positif de la chose est que le coût d’une telle opération représenterait 60 euros par jour et par délinquant[1] ce qui finalement coûte peut-être aussi cher qu’un suivi médical de la personne en cause. L’argent étant le nerf de la guerre, peut-être, on peut toujours rêver, cela fera-t-il entendre raison à nos dirigeants.

L’autre vient directement des médias. La semaine du 5 octobre, Lucien Léger, le plus ancien détenu de France, a été libéré. Cet homme, qui a purgé une peine de 41 ans de prison pour le meurtre d’un enfant, a bénéficié d’une décision de liberté conditionnelle. Finalement, rien que de très normal là dedans, la justice suit son cours et a estimé, après de nombreuses demandes qui n’avaient pas abouti, que cette personne avait d’une part purgé une peine suffisante, et que, d’autre part, elle ne représentait pas un danger pour la société. Décision banale, et finalement assez courante dans le fonctionnement de la justice. Malheureusement pour Lucien Léger, il cumule deux éléments qui jouent contre lui : tout d’abord, il est l’auteur d’un crime parmi les plus sordides, ensuite, étant le plus ancien détenu de France, il est en quelque sorte un « recordman ». Deux points qui ont une valeur importante dans le calcul d’une audience potentielle. Les médias, tous supports confondus, se sont donc précipités sur l’affaire, et ont opéré l’équivalent de la marque de l’infamie sur la personne de l’ancien détenu.

Dans le village où il va être hébergé, il faut soit avoir moins de deux ans, soit être Alzheimer, pour ne pas savoir aujourd’hui qui il est. Les médias se sont rués sur les personnes du village, dans la rue, à la sortie de l’école, dans les commerces, pour tout d’abord leur rappeler qui est Lucien Léger (il y a fort à parier que nul ne le connaissait), puis leur demander si elles étaient inquiètes. On voit d’ici le tableau :

- Bonjour madame, vous connaissez Lucien Léger ?

- Non, pourquoi ?

- C’est un assassin d’enfant et il va venir habiter votre village. Est-ce que cela vous inquiète ?

-...

L’intérêt pour nos chers médias était clairement l’audience. Ce faisant, et pour trois jours de couverture, ils ont sans doute, si ce n’est ruiné, en tout cas rendu nettement plus difficile la réinsertion d’un homme qui avait quitté notre société sous de Gaulle, et dont on se demande aujourd’hui comment il va pouvoir ne serait-ce que se promener dans les rues de son lieu d’accueil.

Ces deux exemples, même s’ils sont encore loin des comportements du passé, sont malgré tout des exemples de marquage de la faute. Si on est d’accord pour considérer que l’abandon de la fleur de lys était un progrès, alors il faut bien considérer ces éléments comme des symptômes d’une régression latente. Si nous voulons conserver une société digne de ce nom, il nous faut être vigilants, car les acquis dans ce domaine sont difficiles et longs à engranger, mais très rapidement perdus. L’étoile jaune n’est jamais très loin, aussi aberrant que cela puisse paraître.



[1] Selon un témoignage diffusé dans l’émission « On ne peut pas plaire à tout le monde » France 3 dimanche 9 octobre 2005.


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2 réactions à cet article    


  • Manu Manu 10 octobre 2005 22:13

    Pourquoi je ne comprends pas la libération de Lucien LEGER ? Tout simplement parce qu’il avait été condamné à la réclusion criminelle à perpétuité. Libérér une personne condamné à une telle peine n’a aucun sens (sauf, bien évidemment, en cas d’erreur judiciaire avérée). Le système judiciaire, avec le principe de la réduction de peine, rend la sanction incompréhensible et donc innefficace.


    • Laurent 11 octobre 2005 09:17

      Manu, juste une réponse rapide à ce commentaire : Mon but ici n’est pas de discuter de la validité de la libération de Lucien Léger mais du traitement de cette libération par les médias. La justice a pris une décision et je ne souhaite pas la commenter n’ayant pas d’éléments suffisants dans ce cas précis. Le problème aurait été exactement le même si Lucien Léger avait été condamné à 41 ans de prison et libéré au bout de sa peine.

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Laurent

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