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Burqa, identité, laïcité

Depuis que le débat a été lancé, l’interdiction de la burqa agite le landernau politique et fait la une des magasines. Cette polémique se poursuit après la remise du rapport parlementaire sur la question.

Or, par delà les divergences sur la forme (loi, résolution parlementaire …), sur le calendrier de ce débat ou sur des nuances plus électorales que de principe, la quasi-totalité de partis politiques s’accordent pour affirmer que le voile islamique intégral n’a pas sa place en France. François Hollande (PS) et Jean-François Copé (UMP) en conviennent lors du débat télévisé qui les oppose. François Bayrou (Modem) affirme son accord avec Nicolas Sarkozy sur ce sujet. Cette offensive avait même été lancée par une soixantaine de députés, tous bords confondus, emmenés par André Gérin (PCF). Bref, l’unanimité est parfaite sur le fond : cachez ce voile que je ne saurais voir.

Malgré tout, une question reste ouverte. Au nom de quoi la République Française interdirait-elle la burqa ?

Les conclusions de la mission parlementaire en appellent aux contraintes de fonctionnement des services publics et à des problèmes sécuritaires. Les arguments invoqués pour interdire la burqa n’ont pourtant jamais porté sur ces aspects. Il n’y a pas eu de mission parlementaire sur la sécurité dans les services publics. Les motards et leurs casques, les passe-montagnes et les déguisements de mardi gras ne sont clairement pas au centre de ces considérations. Ces justifications sécuritaires sont donc à prendre pour ce qu’elles sont : des prétextes grossiers qui ne trompent personne. Inutile donc de chercher de côté un réel fondement à l’interdiction à la burqa.

Est alors évoqué la dignité, la liberté des femmes qui seraient emmurées dans ces « prisons ambulantes » de tissu. Las, enquêtes de magasines comme reportages de télévision  donnant la parole à des femmes intégralement voilées mettent en avant leurs témoignages favorables à cette pratique : la burqa serait pour elles un choix, une liberté voire l’expression de leur dignité. Quoi qu’on puisse en penser, la République Française peut-elle libérer ces femmes malgré elles ? Si la liberté des uns s’arrête là où commence celle des autres, le port de la burqa ne porte préjudice à la liberté de personne d’autre qu’à celles qui le porte. Au nom de la liberté, notre démocratie doit elle ôter la liberté à ces femmes de se vêtir comme elles l’entendent ? La contradiction patente de cette position illustre la difficulté qu’il y aurait à justifier l’interdiction sur cette base.

Vient alors une autre explication : la burqa serait incompatible avec l’identité française et européenne. « En Europe, en France, nous sommes une société, une civilisation du visage dévoilé (…) nous ne voulons pas que notre manière d’être soit déstabilisée » explique François Bayrou. Les mots qui fâchent sont lâchés : « civilisation », « manière d’être ». Pour non politiquement correct qu’il soit, cet argument a pour mérite sa cohérence, sa vraisemblance et sa sincérité.  Mais s’il permet de saisir un peu mieux les tenants de l’interdiction de la burqa, il soulève encore plus de questions.

Tout d’abord, cette justification civilisationnelle présuppose la définition de cette identité française et européenne. Or, alors que le principe de l’interdiction de la burqa fait consensus, la définition de cette identité nationale – voire le fait même de s’interroger sur cette définition – fait débat. Comment alors relever la gageure, qui confine à l’arbitraire, de justifier une interdiction au nom d’une identité non clairement définie ?

D’autre part, la notion de « civilisation du visage dévoilé » ne fait pas partie des fondements constitutionnels de la France. Au contraire, ce concept s’apparente à une référence à une culture chrétienne (cf. se découvrir le chef dans une église) en opposition avec la laïcité officielle affirmée comme valeur fondamentale de notre démocratie. Il est d’ailleurs notable que Barack Obama, si populaire en France, dans son fameux discours du Caire au monde musulman et lors de la visite à Paris qui suivit, fustigea, au nom de la laïcité, toute interdiction de tenues vestimentaires religieuses. Dans cette volonté de « faire reculer une idéologie moyenâgeuse  » l’antagonisme à une pratique religieuse s’affirme. L’interdiction de la burqa ressort alors clairement comme une limite à la pratique religieuse musulmane, et ce au nom d’une incompatibilité avec une culture chrétienne.

Bien conscients de cette difficulté, contraints par le risque de voir le Conseil Constitutionnel ou la Cour Européenne des Droits de l’Homme invalider de telles mesures les politiques rivalisent d’ingéniosité et d’explications capilotractées pour rendre l’interdiction de la burqa, même limitée, compatible avec la laïcité. Pour palier la faiblesse de l’argument sécuritaire (formellement constitutionnel mais intenable sur le fond), on vient nous expliquer, Coran à l’appui, que la laïcité ne serait pas en cause car la burqa ne serait pas une pratique religieuse musulmane. Vision ahurissante dans une démocratie qui se prétend laïque : le législateur aurait-il besoin, pour justifier la loi, d’études théologiques ou de caution de responsables religieux !?

Après ce tour d’horizon, force est de constater qu’on peut difficilement concilier identité laïque et interdiction de la burqa au nom d’une identité chrétienne.

Ce dilemme met en évidence des questions longtemps différées, des divergences profondes au sein de la société, des conflits évités au prix d’un flou artistique savamment entretenu pour garantir un consensus national apaisé reposant sur des concepts où chacun pouvait mettre ce qu’il voulait – même des idées antinomiques.

Ainsi la notion de laïcité « à la française » a pu slalomer entre anticléricalisme (laïcité héritée de la Révolution de 1789 ou appliquée en ex URSS) et neutralité tolérante envers toutes les religions (sur le modèle américain). Ces deux visions opposées ont pu être fédérées autour du terme de « laïcité », obtenant ainsi un très large consensus en faisant l’économie d’une définition précise du terme. Au gré des besoins du moment, l’une ou l’autre des acceptions pouvait être utilisée sans pour autant remettre fondamentalement en cause l’unité nationale. Cette confusion entre sécularisme d’état et laïcité a pu garantir l’équilibre entre l’Etat français et l’Eglise catholique pendant plus d’un siècle. Le sécularisme chrétien, qui n’exclut bien entendu pas le respect de la liberté de croyance et de non croyance, de pratique et de non pratique, se confondait même alors avec la laïcité.  Tant que la culture religieuse dominante du pays restait chrétienne, cet amalgame utile pouvait perdurer : l’incroyance des uns et la pratique des autres pouvaient totalement rester cantonnées dans la sphère privée puisque les coutumes publiques étaient partagées. Jour chômé hebdomadaire, rythme des jours fériés (cf. les circulaires ministérielles qui, chaque année, rappelle que les fêtes catholiques et protestantes sont respectées et reprises dans les jours fériés légaux), interdits alimentaires ou coutumes vestimentaires, toutes les pratiques catholiques sont considérées comme la norme « laïque ». Le plus acharné des athées ne protestera pas du fait que la Toussaint ou l’Assomption soient fériés du moment qu’il n’est pas obligé d’aller assister à la messe – cela ne blessera pas ses convictions et ne le discriminera pas dans le traitement des ses propres « fêtes religieuses athées ».

Mais tout ce bel équilibre s’effondre dès lors que notre société est confrontée à une forte minorité – et pourquoi pas un jour à une majorité – ne partageant pas ce référent culturel chrétien. Le dialogue entre chrétiens croyants et non croyants se voit interpellé par une opinion se situant sur un autre plan et remettant en cause l’équivalence entre sécularisme et laïcité. En effet, au nom de la laïcité, l’ancienne « norme » est remise en cause car elle ne traduit plus l’égalité de traitement entre les différentes religions. Les différences de sens du terme « laïcité » refont alors surface. Au nom de la première acception, les revendications non chrétiennes sont rejetées et qualifiées de « communautaristes ». Mais c’est au nom de la seconde acception du même terme que ces revendications sont formulées. Les deux camps peuvent ainsi simultanément se revendiquer de la laïcité – mettant en évidence l’antagonisme si longtemps ignoré des deux acceptions possibles de ce terme.

Pour poser la question autrement, en poussant la situation à l’extrême (quoique), que devrait faire la République française si une large majorité de sa population était d’une religion non chrétienne ? Devrait-elle, pourrait-elle « laïquement » imposer un modèle culturel catholique ? La « norme laïque » ne devrait-elle pas alors évoluer pour suivre la culture religieuse de la majorité – y compris dans ses habitudes vestimentaires ? Comment justifier la pérennité culturelle chrétienne si cette identité religieuse (et même le simple rappel d’une origine ou d’une histoire) chrétienne est rejetée (ainsi qu’il en a été lors de la rédaction de la Constitution Européenne) ?

Jusqu’à présent, ce problème a été soigneusement ignoré. La vieille ficelle de laïcité à géométrie variable a toujours été invoquée. Mais les incohérences inhérentes à cette position sont de plus en plus manifestes – et les injustices et discriminations qu’elle entraîne provoquent amertume et division dans la société française. Les réponses politiques ont pour l’instant été limitées aux symptômes : signes religieux à l’école hier, burqa aujourd’hui. Mais tant que le problème de fond n’aura pas été tranché, ces questions ressurgiront encore et encore, à chaque fois de manière plus aiguë.

Car la question est bien là – et non sur l’interdiction de la burqa. Si l’identité française repose sur la laïcité, il sera de plus en plus difficile d’interdire les pratiques d’autres religions en les reléguant par mépris à de simples « idéologies moyenâgeuses ». Si on souhaite au contraire donner un fondement au rejet de modèles culturels non chrétiens, cela ne pourra se faire qu’en acceptant de remettre en cause le caractère laïque de notre démocratie – au bénéfice peut-être d’un sécularisme chrétien culturel et ouvert.

L’alternative est délicate. Les deux options impliqueraient une rupture avec la vision confortable de notre société à laquelle nous nous étions habitués. Le débat entre les tenants de ces deux conceptions risque d’être houleux. Mais plus il sera reculé, et plus il sera potentiellement violent – le fossé se creusant chaque jour davantage.

par Oudeis vendredi 5 février 2010 - 83 réactions
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  • Par Christian Navis (xxx.xxx.xxx.12) 5 février 2010 12:17
    Christian Navis

    Je trouve ridicules les circonvolutions serpentines pour justifier l’interdiction de la burka dans les lieux publics.
    Faire appel à la religion, la philosophie, l’histoire, montre bien à quel point nos pleutres politiciens ont peur de leur ombre. S’ils avaient un peu de courage, ils diraient :
    - Un état a le droit d’imposer un certain nombre de codes sur son territoire. Point barre. On s’y soumet ou on va voir ailleurs !
    Croyez-vous que la république islamique des mollahs éprouve des états d’âme lorsqu’elle contraint les femmes étrangères, y compris les diplomates et journalistes (étrange silence des intéressées ! ) à porter le tchador dans la rue et autres lieux publics ?
    Croyez-vous que le royaume des tyrans saoudiens ressent des complexes lorsqu’il interdit aux femmes étrangères comme aux nationales de conduire une voiture ? Et expulse manu militari les étrangères qui ont osé braver l’interdiction ?

  • Par manusan (xxx.xxx.xxx.201) 5 février 2010 12:42

    En fait, ils ont toujours considéré le concept de liberté d’expression, de dialogue et de consensus comme une faiblesse qu’il fallait exploiter. C’est même aberrant qu’on continue de les écouter et de les inviter sur les plateaux TV.

  • Par Big Mac (xxx.xxx.xxx.50) 5 février 2010 13:55

    Plus la France sera emmerdée par l’islam et moins elle tolérera l’islam.

    Les auteurs des innombrables articles sur la burqa ne font donc que faire augmenter l’exaspération.

  • Par Christian Navis (xxx.xxx.xxx.12) 5 février 2010 14:53
    Christian Navis

    Njama (ou quelque soit votre pseudo protéiforme) vous usez de la même logomachie que les communistes naguère.
    La Pologne c’était pas la Tchékoslovaquie, la RDA c’était pas la Hongrie, l’Ukraine c’était pas la Russie... Donc, toutes les accusations de goulags et de crimes du KGB étaient le fruit de l’imagination d’anti-communistes primaires.
    Et si quelques actes regrettables étaient admis face à l’évidence, ce n’était pas la bonne interprétation de Marx, ni l’application correcte du communisme, lequel restait le système politique le plus parfait.
    Désolé. Mais ce discours, on en a fait le tour. Trouvez autre chose !

    Pour finir cessez svp d’entretenir cette légende qu’il n’y a pas de clergé en islam.
    Les sunnites majoritaires, s’ils n’ont pas un chef suprème comme le pape, ont une hiérarchie : muezzin, imam, recteur, cheikh, muftis, grands mufti, ulémas.
    Les Chiites encore plus hiérarchisés ont les mollahs, les hodjatoleslams, les ayatollahs et les grands ayatollahs, avec un "guide suprème" .
    Les ismaéliens ont l’agha khan, et les alaouites le roi du Maroc, commandeur des croyants, comme la reine d’Angleterre pour les anglicans.
    Même les soufistes, proches au plan théologique des gnostiques, et leur variante derwiche ont des "maîtres".
    Sans oublier les sayyids qui tirent une légitimité et un prestige du fait qu’ils descendraient de votre prétendu prophète.

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