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Chômage, dividendes et Constitution d’origine citoyenne

Résumé : Le chômage paraît invincible, il paraît "qu’on a tout essayé"... Et pourtant, il existe une cause plausible, probable même, puissante, qui n’est pas du tout approfondie par nos meilleurs éditorialistes, ni par les experts patentés.

Cette cause a pourtant été repérée, analysée, et fortement dénoncée par les plus grands économistes du XXe siècle, dont Keynes : l’économie souffre du poison de la rente, c’est-à-dire des prélèvements des oisifs (les actionnaires) sur la richesse créée par les actifs (pas seulement par les salariés).

1. Cet article cherche d’abord à chiffrer le prélèvement des dividendes sur les richesses créées en France. Et les rouages juridiques qui permettent ce prélèvement sont à chercher dans la Constitution, texte suprême, qui donne une prééminence sacrée au droit de propriété, et ignore la reconnaissance au mérite de travailler. Malgré deux cents ans de pratique, on a du mal à s’habituer à ce coup de force d’un petit groupe d’hommes sur les autres, et le corps social continue à résister à cette injustice flagrante.

2. Cet article cherche donc, ensuite, à identifier les verrous juridiques qui condamnent les salariés à l’impuissance face à ce qui fait penser à un racket des actionnaires. La seule vraie solution durable contre le chômage de masse semble être, donc, pour les citoyens, d’écrire eux-mêmes une Constitution qui imposerait la démocratie dans l’entreprise, rendant enfin possible une juste répartition des richesses. Pour qu’elle soit honnête, il est essentiel que cette Constitution ne soit pas écrite par des parlementaires, car ces citoyens-là sont juges et parties dans le processus constituant. Il me semble que, pour les syndicats, pour les militants, et pour tous les démocrates, en fait, cette lutte institutionnelle devrait être prioritaire sur toutes les autres.


Chers amis,

J’ai besoin de votre esprit critique.

Je cherche à vérifier (avec vous, si vous le voulez bien) une thèse économique qui s’écarte des thèses habituelles des éditorialistes autorisés, mais qui semble pourtant plausible et cohérente.

L’hypothèse du poison de la rente

Ce ne serait pas, comme on nous le serine tous les jours, le coût du travail (des actifs) qui serait trop important pour que le moteur économique tourne correctement, ni la rigidité des employés devant la "nécessaire flexibilité qu’impose la globalisation", mais bien le coût de l’actionnariat (des oisifs) qui serait confiscatoire : l’inquiétante panne économique que nous vivons depuis plus de vingt ans serait due à un assèchement des richesses par des parasites, exactement comme à l’époque de Keynes, qui avait déjà bien identifié le poison mortel de la rente, au centre de son analyse, en préconisant finalement d’"euthanasier le rentier".

À la recherche des chiffres exacts 

Pour étayer cette thèse, je cherche les chiffres exacts de la ponction exercée chaque année sur la richesse nationale au profit des actionnaires.

J’ai trouvé sur le site de l’INSEE un tableau que j’ai peur de mal utiliser et je vous sollicite pour me corriger si je me trompe :

1 - Lien (conseil : utilisez plutôt un Clic droit, Ouvrir dans une nouvelle fenêtre) :
TEE INSEE

2 - Cliquer sur Tableau économique d’ensemble (TEE) (lien en bas à gauche),

3 - Puis, sur la ligne 4.30, "Comptes courants...", choisir l’année 2004 (car on n’a pas encore les chiffres d’ensemble pour 2005),

Le tableau s’appelle "Tableau économique d’ensemble : comptes courants de l’année 2004 base 2000".


Repérage des chiffres qui comptent

Il y a là beaucoup de chiffres, mais justement : seuls quelques chiffres sont importants, et vous allez voir que vous allez comprendre parce que vous êtes tous directement et personnellement concernés.

1) D’abord, est-il correct de considérer que la référence des richesses à distribuer (à répartir entre le facteur travail et le facteur capital qui ont tous deux contribué à la créer) se trouve à l’intersection de la ligne 14 nommée "B1 /PIB Valeur ajoutée brute", et des colonnes D et E "Sociétés financières" (les banques, etc.) et "Sociétés non financières" ?

Si vous êtes d’accord, on pourrait mettre en jaune les cellules D14 et E14 :

828,5 + 67,2 = soit 895,7 milliards d’euros de valeur ajoutée (VA) pour la France en 2004.

2) Ensuite, est-ce qu’il est juste de lire ces chiffres en disant que la part de VA affectée aux salaires en 2004 est sur la ligne 19 intitulée "D1 Rémunération des salariés" ?

Encore un peu de jaune sur D19 et E19 ?

539,2 + 40,5 = soit 579,7 milliards d’euros de salaires versés en 2004 (prélevés sur la VA) .

3) Enfin, est-ce qu’on peut dire que le prélèvement des actionnaires sur cette richesse est sur la ligne 35 intitulée "D42 Revenus distribués des sociétés" ?

Si cela vous semble correct, on mettrait en jaune les cellules D35 et E35 :

145,7 + 31.8 = soit 177,6 milliards d’euros de dividendes versés en 2004 (prélevés sur la VA).

Si ces coups de projecteur jaune sont pertinents, ce grand tableau de chiffres imbuvables gagne en lisibilité et devient une clef importante pour comprendre, non ?

Le TEE 2004 surligné :


(Pour agrandir le graphique, cliquez ici)


Synthèse de l’essentiel 

Donc, en pourcentage, en 2004 :

la part des salaires serait donc de 64,72 % (579,7 / 895,7)

et celle des actionnaires serait de 19,82 % (177,6 / 895,7)

Affirmation d’un "transfert de 10 points en 20 ans" non confirmée :

Est-ce que ce sont ces pourcentages qui se sont déplacés de 10 points depuis vingt ans ? (On lit souvent que 10 points de richesse auraient été perdus pour les salaires en vingt ans, et 10 auraient été gagnés par les actionnaires.)

Pour le vérifier, j’ai fait les mêmes calculs avec les chiffres de 1993 (chiffres les plus anciens disponibles sur la page de l’INSEE ci-dessus), et j’ai trouvé deux pourcentages étonnants : 65,16% pour les salaires (en 93), soit sensiblement le même qu’aujourd’hui, et 11,43% pour les dividendes (70 Mds sur 600 de VA en 1993), soit une augmentation de 74% en 10 ans.

Si ce n’est pas sur les salaires, sur quel(s) poste(s) les dividendes ont-ils été conquis en 10 ans ? Sur les impôts ?

Et est-ce que vous savez où trouver les chiffres d’il y a vingt ans, pour observer ce prétendu déplacement dans la répartition des richesses entre les actifs et les oisifs ?


Évolution du "partage" des richesses sur la longue durée - La source de l’OCDE 

Pour retrouver ce transfert de 10 points de richesses d’un groupe d’acteurs à l’autre, j’ai cherché et j’ai trouvé ce passionnant graphique publié par l’OCDE (qui n’est pas connu pour ses tendances révolutionnaires ou subversives) :


(Pour agrandir le graphique, cliquez ici)

J’observe ici deux phénomènes qui passionneront tout le monde, y compris les damnés de la terre non initiés à la science économique :

- Les profits augmentent depuis trente ans, mais l’investissement baisse sur la même période !

Ce qui tord le cou au gros mensonge : "gros profits => gros investissements => enrichissement de tous".

- La courbe du chômage évolue depuis trente ans exactement comme celle des profits non investis (distribués).

Ce qui met en pleine lumière les privilégiés oisifs, d’habitude discrets, à qui le chômage de masse profite directement et incontestablement.


Retour en France.
Conversion des milliards, incompréhensibles pour le commun des mortels, en valeurs plus quotidiennes :

En tout cas, pour la France, 180 milliards d’euros par an de richesses siphonnées (20 %... un cinquième de la richesse créée !) (passez-moi les décimales), ça représente combien de SMIC annuels ?

Le coût d’un SMIC annuel tout compris (sans réduction de charges) avoisine les 22 000 € par an, n’est-ce pas ?

Le paiement de la rente aux actionnaires
coûterait donc aux actifs, chaque année,
l’équivalent de huit millions de SMIC annuels !

Chers amis, ces chiffres me paraissent extravagants, exorbitants... Est-ce que j’ai commis une erreur quelque part ?


Conséquences probables de cet appauvrissement 

Est-il farfelu de rapprocher ce chiffre de celui des chômeurs, officiels et officieux ?

Est-ce que tout cet argent ne manque pas aux grandes entreprises, très simplement, pour investir et pour embaucher ?

Est-ce que ces 180 milliards par an ne leur font pas défaut pour payer convenablement (au lieu d’étrangler par les prix) les PME qui sont leurs fournisseurs ? La pénurie de richesse qui naît de cette incroyable ponction ne se propage-t-elle pas dans toute l’économie, jusqu’aux plus petites PME, en rendant tous les acteurs pingres parce qu’appauvris ?

Je pense, par exemple, à l’étranglement des PME par la grande distribution, sociétés cotées en Bourse et extrêmement profitables, mais profitables pour qui ?

Nos représentants sont-ils de bonne foi ?

Est-ce qu’on ne se moque pas de nous quand on prétend combattre le chômage avec la précarisation des salariés, des aides aux entreprises, la flexibilité des salariés, des diminutions d’impôts des plus riches, des efforts des salariés dans tous les sens pour se serrer la ceinture depuis des décennies, alors qu’un véritable racket s’enracine et s’amplifie impunément de l’autre côté des prétendus "facteurs de production", du côté du "facteur" qui décide, pas de celui qui travaille ?

Comble du cynisme, le NAIRU 

Est-ce que vous avez entendu parler du NAIRU (Non-Accelerating-Inflation Rate of Unemployment : "taux de chômage non accélérateur de l’inflation"), et qu’est-ce que vous en pensez ?

Voyez : http://lenairu.blogspot.com/.

Est-ce qu’on peut accepter un cynisme pareil ? (un taux de chômage minimum pour protéger le tas d’or des rentiers du danger de l’inflation !)

*****

Vous sentez probablement comme moi qu’il est tentant de se déplacer maintenant sur des considérations juridiques, totalement imbriquées avec les données économiques :

Qui décide de cette répartition de la valeur ajoutée ? De quel droit ?

Les dirigeants des entreprises cotées ? Par qui sont payés ces dirigeants ? Qui contrôle leur rémunération ? Les actionnaires ? Tiens, tiens...

Y a-t-il un lien entre le niveau de rémunération des dirigeants et leurs choix de répartition des richesses ?

Qui vote aux assemblées d’actionnaires ? Y a-t-il des salariés représentés dans ces assemblées où se décide (confirme) la répartition des richesses créées par tous ? Tiens... Et pourquoi pas ?

Pour créer des richesses, il faut deux facteurs de production : le travail et le capital. Comment se fait-il qu’un seul facteur, le capital, dispose de 100% du pouvoir ? Qui a écrit ce droit-là ? Des propriétaires ?

Quel pourrait être, quel devrait être, le rôle du droit pour permettre enfin une certaine démocratie dans l’entreprise et, plus largement, dans toute la société, tant les choix évoqués ont de répercussions sur la vie de tous les hommes ?

Où sont les verrous qui interdisent aux citoyens de reprendre la barre sur les sujets qui leur paraissent essentiels et sur lesquels leurs "représentants" déméritent gravement ? Quelle est la réalité que nous avons su donner, aujourd’hui, au précieux droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ? Qui écrit les constitutions ? Qui devrait écrire la Constitution ?

Qu’est-ce qu’on pourrait changer grâce au droit ?

Est-ce que vous trouvez aberrante l’idée d’imposer un droit de vote des salariés, aux côtés des actionnaires et à parts égales, dans ces assemblées générales où des décisions essentielles (pour toute la cité) sont prises (ou validées) ?

Est-ce qu’on peut attendre de la loi qu’elle limite le droit à distribuer des dividendes ? Selon quelle référence, quelle quotité ?

Est-ce qu’il est souhaitable d’interdire de payer les dirigeants en actions ?

Est-ce qu’on peut imposer une limite à l’amplitude de l’échelle des salaires dans une entreprise ? Un RMA, revenu maximum d’activité ?

Est-ce qu’on peut revenir à un mode de financement classique des entreprises (par prêts bancaires et la liberté après remboursement, plutôt que l’impôt à vie que sont les dividendes), moins dangereux que la Bourse Casino ? Est-ce qu’on peut se débarrasser carrément des Bourses ?

Comment décontaminer tous ceux qu’on a déjà empoisonnés en les payant avec de gros paquets d’actions ?

Est-ce qu’on peut sortir du piège qui a consisté à embarquer de nombreux retraités qui sont bien obligés aujourd’hui de vivre avec cette technique de financement "casino roulette black jack" que, souvent, ils n’ont pas choisie ? Est-il concevable de revenir du mode de financement des retraites par fonds de pension à un financement par répartition ?

Bon, je pose trop de questions, pardon.

Aidez-moi à y répondre, si le coeur vous en dit.

De la discussion jaillit la lumière :o)

Si par ailleurs, vous avez des idées pour concevoir et instituer nous-mêmes une nouvelle démocratie, je vous invite à venir en parler sur mon forum.

J’ai hâte de vous lire :o)

Amicalement.

Étienne Chouard
http://etienne.chouard.free.fr/forum/

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Les réactions les plus appréciées

  • Par emil (xxx.xxx.xxx.23) 2 décembre 2006 18:12

    J’ai l’impression d’être arrivé sur un champ de bataille, une fois le lieu abandonné par les 2 camps adversaires. On devine que la la lutte a été âpre mais finalement il n’y a plus personne depuis le mois de juillet et c’est bien dommage car le sujet abordé par Etienne, la captation de plus-value sans fourniture d’un travail au préalabre, est l’un des classiques les plus tabous dans nos sociétés capitalistes, classique qui doit, et Etienne en apporte la preuve, être réouvert.

    Aux nouveaux qui comme moi vont arriver sur la page je conseillerai d’essayer directement de reprendre le fil du débat entre Etienne et gem’ , s’il ne veulent pas comme moi y passer des heures (me suis couché à 4 heures). C’ est de loin le plus intéressant d’un point de vue économique et il reprend les arguments classiques, même si souvent erronés, qui s’opposent à toute critique de la répartition capital/travail.

    De ce débat on peut conclure que c’est Etienne qui a fait la meilleure interprétation du TEE, grâce à gem’ l’impoli qui lui a permis de creuser sa réflexion malgré ses nombreuses levées de bouclier. Pour certains c’est plus facile de taper sur les fonctionnaires qui eux jusqu’à preuve du contraire travaillent, que de se lancer de façon ouverte dans ce débat.

    Bilan des courses et il semble bien que ce la explique le chômage : la part revenue au capital (juste les actions, pas les obligations ni les profits des PME !) est de 200 milliards environ (177 + le revenu sur le capital français détenu par l’étranger, qui semble un peu faible car les entreprises du CAC sont détenues à 40% par l’étranger). Une paille, quoi !

    Le plus grave ce n’est pas que le chiffre soit astronomique, c’est surtout qu’il ne cesse d’augmenter au détriment du salariat. Bref, on écrase, presse et mets dehors de plus en plus de salariés pour extraire des profits de plus en plus gros. Bon mais çà tout le monde est d’accord de toute façon là-dessus. A droite aussi même si, de façon idéologique et par intérêt, on ne veut pas y attacher autant d’importance que le coût des retraites et des fonctionnaires.

    Etienne, bravo et merci breaucoup pour l’empirisme de ton diagnostic : nous avons enfin un chiffre marquant, 200 MILLIARDS. Mais maintenant il faut que nous creusions encore un peu plus le diagnostic et que surtout nous le mettions en valeur en mettant à profit la notoriété d’Etienne. Sans toutefois espérer qu’il soit retransmis sur le 20H de TF1 ou France2, évidemment smiley

    Je propose un débat ouvert : ok parlons du coût de notre Etat et de nos retraites et mais parlons-aussi du coût exhorbitant des actionnaires de nos sociétés. Nous pourrons alors trancher les débats et y voir plus clair.

    Allo Etienne et tous (gem’ y compris), qu’en pensez-vous ?

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