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Deux ans de période d’essai pour les juges ?

Le jeune homme qui ce mercredi bénéficiait d’une "audience" inhabituelle dans sa profession en a-t-il tiré le meilleur parti ? Au lieu de métamorphoser ses erreurs en réflexion sur le fonctionnement de la justice, pourquoi s’est-il contenté de justifier certains détails de son instruction ? J’ai peur pour l’ensemble des jeunes, qui n’avaient pas besoin de ce contre-exemple, soupçonnés qu’ils sont de ne pouvoir être utiles à la société qu’une fois contaminés par l’attentisme prudent des seniors.

Consultant, j’ai réfléchi sur les mensonges du juste-à-temps.
L’art de tendre les flux consiste à remplacer les coûts de stockage, comptablement saisissables et régulièrement vécus par les actionnaires comme illustration de l’incompétence supposée des entrepreneurs, par les coûts de stressage, comptablement invisibles et vécus par le corps social comme illustration du don de courte-vue de l’encadrement.

Écrivain, j’ai réfléchi sur les avantages du juste-en-retard.
L’art de se mettre au travail à la dernière minute évite les longueurs réputées inutiles et les digressions délicates à documenter, stimule la créativité, conforte le destinataire du texte promis dans l’idée qu’il a été l’objet d’une tension sacrée, d’un effort douloureux qui le valorise.

Auditeur de l’émission diffusée ce mercredi par la chaîne parlementaire, j’ai réfléchi sur les inconvénients du juste-à-côté.
L’art de ne pas s’engager personnellement dans ses réponses, de suggérer que l’origine des anomalies est plutôt dans les autres, de sous-estimer, voire de nier visiblement, audiblement dans son comportement la réalité de ce qui est la richesse de la personne humaine, complexité et incertitude, relève peut-être d’une méthodologie consistante d’autodéfense, mais rend perplexe.

Au moment où la représentation nationale va décider que le premier emploi implique par précaution une période probatoire de deux ans, elle a là l’occasion de prendre conscience que les deux ans pour tous sont une absurdité.
Plus la responsabilité est élevée, plus les conséquences de l’erreur sont potentiellement graves, plus en effet le nouvel entrant mérite d’être guidé, suivi, encadré, postformé, évalué, voire réorienté s’il devient manifeste qu’il est à contre-emploi. Question : quelle est la durée de la période d’essai d’un juge d’instruction ?

Spectacle humiliant, celui de ce jeune homme manifestement dépassé par sa position de décisionnaire suprême quant au destin individuel d’autres citoyens, dépassé par les conséquences de ses actions et surtout ses omissions, dépassé par une situation d’échec public qu’il ne sait ou ne veut transformer en occasion d’approfondissement, de remise en question, de recherche de progrès collectif.
Il avait l’occasion de transcender ses erreurs, d’assumer son statut d’homme perfectible et pouvant œuvrer au perfectionnement du système. Il la laisse fuir, pis, il l’emprisonne dans le caveau obscur d’une intelligence en apparence frigide.

Son âge n’est pas pour moi, l’ayant écouté près de sept heures, une explication valable aux événements de ce drame. Je crains que les plus anciens ne généralisent un peu vite et ne concluent à la nécessité d’allonger encore de manière uniforme les pré-carrières, les purgatoires, les séjours en l’enfer des viviers. J’ai rencontré, je rencontre des jeunes gens, garçons et filles, qui, à vingt-cinq ans, ont le sens de l’humain, une intelligence vive, une culture de haut niveau et le courage de s’investir avec discernement.

Aurais-je recruté ce jeune homme pour un poste d’encadrement, ou de contact avec les personnes, ou de pilotage de projets en univers incertain ?
Après l’avoir vu dans ses oeuvres, je pense que non.
Trop de froideur instinctive, de besoin de se référer non à son cœur, ni même à son bon sens, mais aux textes règlementaires et aux acteurs notables du système.
Avec également une faille difficile à combler dans le système de pensée logique : si A et B sont deux éléments connexes, parents, en appui mutuel dans la logique de la vraisemblance globale d’un ensemble de situations, et si B s’avère faux, rien ne vient remettre A en cause.
Cette psychorigidité peut s’expliquer, voire se comprendre. Dans d’autres professions elle pourrait devenir un atout considérable. Mais lorsqu’elle conduit à maintenir par défaut le fonctionnement de ce système honteux qu’est la détention préventive, c’est-à-dire la fausse condamnation, de droit régalien, à la vraie prison, alors elle devient dangereuse, mortifère.

L’effrayante logique généralisatrice qui pilote les décisions pratiques du juge d’instruction a été, selon ses déclarations, que j’accepte comme vraies, respectée. Elle a abouti au résultat que l’on sait.
Comment ne pas se poser la question de savoir si ce n’est pas cette logique, ou plutôt cet édifice procédural dont les principes ne sont ni clairs ni contradictoires, qui mérite notre attention, bien plus que ce jeune homme malheureux tout ébahi de prendre conscience qu’il ne suffit pas d’appliquer la lettre des textes pour résoudre les problèmes humains.
Que n’a-t-il été mauvais élève ? Désobéissant, distrait, déviant même, il eût évité de demeurer le rouage moteur de cette horloge du malheur.

Et maintenant, que faire ? Ne crucifions pas celui qui s’est trouvé au mauvais moment au mauvais endroit. Il mérite, pour moi, notre plus sincère empathie. Incapable de laisser sourdre sa douleur profonde, il n’en est que doublement à plaindre. Que celui qui ne s’est jamais trompé...
Ne portons-nous pas tous en nous-mêmes les germes de cette maladie du mental qui consiste à préférer les dossiers aux personnes, les déclarations dactylographiées aux cris du cœur, le respect srcupuleux des normes à l’exercice discursif de nos intelligences ?

Au fait, pourquoi juste-à-côté ?
-D’abord parce que l’acteur mis en valeur par cette audition n’a fait que répondre juste-à-côté des questions posées.
-Ensuite parce que je l’ai jugé juste-à-côté de son rôle : il avait le droit de dire non pas le droit, ce qu’il avait fait antérieurement, nous dit-il, mais de dire comment rectifier le droit pour que la présomption d’innocence abandonne son statut précaire de présomption pour acquérir, à défaut, celui de référentiel, au moins celui de préjugé (je choisis ici mes mots avec soin).
-Enfin parce que le juste, en tant que principe premier, utopie directrice, a été mis à côté de l’injuste et que, par précaution, le juge a choisi de ne pas lui accorder, dans le doute, la préférence.
par Adamantane-Freemen69 (son site) vendredi 10 février 2006 - 2 réactions
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