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Donne l’oseille et tire-toi !

Après les Etats-Unis, les pays européens sont en train de mettre au point un plan de sauvetage du système financier par l’intervention des Etats. La loi concrétisant en France ce plan de sauvetage a été promulguée le 17 octobre dernier. Ce même jour, cinq représentants du patronat européen et états-unien, réunis à Paris à l’initiative du Medef, s’exprimaient. Dans le même mouvement, ils ont applaudi des deux mains aux plans américains et européens et, tenez-vous bien, ont invité les Etats à aller se faire voir ailleurs dès que la crise sera jugulée.

Procédons d’abord à un rappel des faits, pour avoir une idée un peu claire de la mobilisation des pouvoirs publics européens.

 
Le 12 octobre, l’Eurogroupe a décidé un plan d’action pour maintenir la tête hors de l’eau au système financier. Outre la possibilité de rachat des créances douteuses, des actifs toxiques, des titres pourris, par les Etats (plan de défaisance façon plan Paulson), il prévoit notamment :

- côté liquidités, de garantir les crédits interbancaires (contractés jusqu’au 31 décembre 2009) pour permettre aux établissements financiers (banques et assurances) d’emprunter et de se prêter entre eux, et ainsi dégeler les liquidités, en complément de l’action à court terme de la BCE ;

- et côté solvabilité, de renforcer les fonds propres des établissement financiers, notamment par des opérations de recapitalisation endossées par les Etats, afin d’éviter les faillites et leurs effets systémiques.

L’Eurogroupe est une instance informelle de concertation entre les différents ministres des Finances de la zone euro. Il s’agissait en fait ce 12 octobre d’une réunion extraordinaire des chefs d’Etat et de gouvernement des 15 pays de la zone euro, avec en outre la participation du PM britannique Gordon Brown. Celui-ci, après avoir été le très libéral ministre des Finances de Mr Blair durant dix ans, venait présenter le plan de sauvetage décidé par l’Etat britannique le 8 octobre.

C’est l’Irlande, par une loi votée le 2 octobre, qui avait pris l’initiative unilatérale d’une garantie sur les dépôts des six principales banques irlandaises, soit une somme d’au moins 400 milliards d’euros (le 9 octobre, suite à l’émoi de son voisin britannique et de la Commission européenne, elle avait étendu cette garantie à cinq banques étrangères ayant une large activité en Irlande).

Le Royaume-Uni, lui, a pris soin de s’entretenir avec ses grands voisins la France, l’Italie et l’Allemagne (sommet du 4 octobre), et a obtenu l’aval de la Commission européenne, avant d’annoncer son projet. Gordon Brown a donc présenté le 8 octobre son plan de financement, consistant en une prise de participation de l’Etat britannique dans les huit principales banques, pouvant aller jusqu’à 50 milliards de livres (65 milliards d’euros), ainsi que le déblocage d’une ligne de crédit de 200 milliards de livres (260 milliards d’euros), destinée à soulager le fameux manque de liquidités. Le 13 octobre, le gouvernement britannique a annoncé qu’il allait recapitaliser, jusqu’à hauteur de 37 milliards de livres (46,6 milliards d’euros), trois des plus grosses banques britanniques (20 milliards pour la Royal Bank of Scotland, et 17 milliards pour la Halifax Bank of Scotland et la Lloyds TSB, qui sont en train de fusionner).
 
Le 13 octobre, le lendemain de la réunion extraordinaire des pays de la zone euro, plusieurs pays ont chiffré leur plan d’action.

Le gouvernement français a annoncé jusqu’à 320 milliards d’euros de garantie des emprunts interbancaires, et jusqu’à 40 milliards d’euros de recapitalisation des établissements financiers.

Le gouvernement allemand a annoncé jusqu’à 400 milliards d’euros de garanties des emprunts, et jusqu’à 100 milliards d’injections de fonds publics, dont 80 pour recapitaliser des établissements financiers.

Le gouvernement espagnol a annoncé jusqu’à 100 milliards d’euros de garanties des emprunts. Et il avait la semaine précédente créé un fonds de soutien aux banques, destiné à leur racheter leurs créances, pouvant atteindre 50 milliards d’euros.

Les gouvernements néerlandais, espagnol, autrichien et portugais ont respectivement annoncé jusqu’à 200 milliards, 100 milliards, 100 milliards et 20 milliards d’euros. L’Italie a annoncé pour sa part qu’elle dépenserait autant que nécessaire pour ses banques.

Ainsi l’enveloppe globale mise à la disposition des banques par les principaux États membres de l’Union européenne, Royaume-Uni compris, s’élève déjà à plus de 1 700 milliards d’euros, soit 13,6 % du PIB européen.

Lors du Conseil européen du 15 et 16 octobre, les dirigeants des 27 pays de l’Union ont approuvé les principes de ce plan d’action.

En France, un conseil des ministres extraordinaire a adopté le 13 octobre un projet de loi de Finances rectificative pour le financement de l’économie, qui a été voté par l’Assemblée le 14 octobre, voté par le Sénat le 15 octobre, et promulgué le 17 octobre !
 
Cette loi de Finances rectificative crée deux sociétés ad hoc : 

- côté liquidités : une société de refinancement, détenue par les banques à 66 % et par l’Etat à 34 %, qui émettra des emprunts garantis par l’Etat jusqu’à 320 milliards d’euros, et prêtera les fonds ainsi levés aux établissements en mal de financement ;

- côté solvabilité : une société de prises de participation de l’Etat (SPPE), dont l’unique actionnaire est l’Etat, qui émettra des emprunts garantis par l’Etat jusqu’à 40 milliards d’euros, et pourra fournir des fonds propres aux établissement financiers en achetant des titres qu’ils ont émis, ou en participant à leur capital, comme pour le bancassureur franco-belge Dexia.

Ce plan ne pèsera pas, nous rassure-t-on, sur le déficit budgétaire. Mais il alourdira la dette publique française, dont on nous serinait qu’elle était déjà inquiétante.

De l’autre côté de l’Atlantique, on en a déjà causé, donc je vous la fais courte : le 14 octobre, le gouvernement américain a annoncé que, dans le cadre du plan Paulson et contrairement à ce que celui-ci prévoyait, il allait consacrer 250 milliards de dollars américains (180 milliards d’euros) pour entrer au capital des institutions financières du pays, dont la moitié dans les neuf plus grosses banques.

Par ailleurs, le gouvernement américain va aussi garantir pour une période de trois ans les prêts interbancaires grâce à l’organisme fédéral américain d’assurance des dépôts bancaires, le Federal Deposit Insurance Corp (FDIC).

Vu les mesures annoncées par l’UE, le Trésor américain ne pouvait que prendre des mesures en miroir pour éviter une fuite des capitaux vers le Vieux continent.

Bon, tout ceci risque de ne pas nous mener à de réels changements. Peut-être va-t-on profiter de cette éphémère union sacrée des gouvernements pour plafonner les indemnités de départ pharaoniques des dirigeants d’entreprises, ce qui ne changera pas grand-chose au fond du problème. Peut-être va-t-on en profiter pour enfin réglementer les paradis fiscaux, ce qui serait déjà ça (en tout cas c’est l’occasion ou jamais). Peut-être va-t-on en profiter pour mettre en place de nouvelles modalités de supervision des établissements et des marchés financiers, mais, au-delà des gesticulations actuelles, des décisions efficaces apparaissent encore assez utopiques. La transparence ou la gouvernance, ça fait des années qu’on nous bassine avec ça, et on voit où on en est.
 
Venons-en aux déclarations de nos cinq représentants du patronat européen et états-unien, le patronat des 5 « principaux pays membres du G8 » (je note que l’Italie a plus de poids économique que le Japon), selon Laurence Parisot, la patronne du Medef, qui avait organisé ce sommet à Paris le 17 octobre, le jour de la promulgation de la loi française précisant le plan de soutien de l’Etat français au système financier.

On y retrouve, avec Mme Parisot, les représentants du patronat américain (Donald J. Shepard), allemand (Jürgen R. Thumann), anglais (Richard Lambert) et italien (Emma Marcegaglia).
 
Le Medef a intitulé cet aréopage le « G5 », ce qui est pertinent vu que le système financier mondial se retrouve sous perfusion non seulement des banques centrales, mais aussi des Etats (le G5 étant dans le monde médical le petit nom du soluté glucosé isotonique à 5 %, liquide courant des perfusions).

Le communiqué commun, l’« Appel des entreprises américaines et européennes  », déclare :
« Les entreprises approuvent totalement et sans réserve les différents plans d’urgence annoncés par le Conseil européen des vingt-sept et par les gouvernements européens et américains pour assurer la stabilité du système bancaire et financier et la distribution normale du crédit aux entreprises et aux ménages. »

Fichtre, les entreprises approuvent l’intervention des Etats dans l’économie !? Allons, Mme Parisot s’empresse de préciser benoîtement dans son intervention que « les gouvernements doivent [...] éviter toute approche qui considérerait qu’il faut maintenir durablement l’intervention de l’Etat dans l’économie  ».

Et le communiqué commun confirme « Nous attendons aujourd’hui des responsables politiques et institutionnels [...] qu’ils écartent toute mesure protectionniste et renoncent à poursuivre les interventions publiques au-delà de ce qui est nécessaire pour faire face aux circonstances actuelles. »

Nos patrons des patrons n’ont pas honte, c’est sans ambages « Donne l’oseille et tire-toi ! »

On lit dans la conclusion : « l’entreprise privée est le moteur de l’économie ». Force est de reconnaître que les modèles d’économie planifiée testés au cours du XXe siècle n’ont pas conduit à des résultats convaincants. Mais on ne peut que constater qu’un véhicule nécessite non seulement un moteur, mais aussi une direction et des freins.
 
Et on reste perplexe sur l’appel, dans cette même conclusion, à « un marché régulé et sans entrave ». Oxymore ou lapsus ?

Enfin, et surtout, on se demande à quoi rime cette prise de position du monde de l’économie dite réelle, alors même que les Etats déclarent explicitement intervenir sur l’économie dite financière afin de préserver l’économie réelle. Ces représentants du « G5 » auraient voulu nous convaincre que, pour eux, entrepreneurs et spéculateurs poursuivent un même combat, ils n’auraient pas pu mieux faire.
 
par Jean-Paul Richier lundi 20 octobre 2008 - 110 réactions
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Les réactions les plus appréciées

  • Par Cug (xxx.xxx.xxx.242) 20 octobre 2008 12:17
    Cug

    Le capitalisme n’accepte que la démocratie médiatique sous contrôle des décideurs de l’oligarchie financière.
    Nous venons d’assister aux casses du siecle, du jamais vu, du grand art sous la fausse idée de sauver l’économie réelle c’est l’oligarchie financière qui est sauvée et celle ci n’est rien d’autre que la version moderne de l’ancien régime.

  • Par Krusty (xxx.xxx.xxx.173) 20 octobre 2008 12:13
    Krusty

    Excellent article !
    Personnellement, je l’aurais titré : "Donne l’oseille et casse toi pauv’ con"

    A noter que, le $arkozy et sa cour ont décidé de ne pas intégrer la "crise" dans le budget 2009 et, par soucis d’économie, de sucrer la prime à l’emploi des fameux "pauv’cons" que nous sommes...

    Longue vie au roi...

  • Par Cug (xxx.xxx.xxx.242) 20 octobre 2008 14:53
    Cug
    La guerre des classes existe, c’est un fait, mais c’est la mienne, celle des riches, qui mène cette guerre et nous sommes en train de la remporter."
    C’est Buffett qui a formulé ce jugement.
    Pas Marie-George, non. Warren.
    Avec deux "t".
    La première fortune mondiale.
    Pendant que toute une gauche s’autocensure, s’enlise dans le salmigondis de la "complexité". Toute une gauche avec des ches qui déguisent leur lâcheté en "courage", leur renoncement en "audace", et qui causent gentiment de "rénovation" pour mieux masquer leur trahison.
  • Par Warhouha (xxx.xxx.xxx.1) 20 octobre 2008 15:41
    Warhouha

    Les déclarations de ce G5 ont le mérite de clarifier les choses. Nous savons désormais, de façon officielle, que les états sont au service des grandes entreprises.

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