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Groupe de parole en prison

Il y a deux ans, le Service de Probation et d’Insertion Pénitentiaire (SPIP) de notre département, nous a demandé de mettre en place et d’animer des groupes de paroles pour les pères incarcérés dans une Maison d’arrêt. Ce sont près de 100 pères qui ont participé à ces groupes tout au long de ces deux dernières années. Nous avons entendu et observé ce qu’ils venaient y déposer, leur évolution souvent surprenante, leurs inquiétudes de pères, leur découverte de la parole partagée…

Dans l’affaire récente concernant l’inculpation de Tony MEILHON suite à la mort dramatique de Laëtitia Perrais, se pose à nouveau la question de la lutte contre la récidive. A ce sujet, le témoignage de la Conseillère d’Insertion et de Probation (CIP) nous a particulièrement intéressé quand elle écrit : « Alors que son environnement familial est source de difficultés, il a un point d’ancrage très positif en son petit garçon, auquel il se montre authentiquement attaché, et qui le motive vers la voie de l’insertion. ». La violence contre un substitut et un greffier, quand il apprend le placement de son fils, confirme en creux l’observation attentive de la CIP : c’est comme s’il avait été violemment dessaisi de son unique motivation « vers la voie de l’insertion » : être père.

Notre travail nous a logiquement amené à nous demander ce qui serait advenu de Tony Meilhon s’il avait été soutenu dans son rôle de père, durant son incarcération. Pour comprendre notre réaction, il importe de dire un mot sur le dispositif de ces groupes, sur ce que ces pères viennent y déposer et les effets que nous observons chez eux.

Le dispositif

Un groupe de parole est un espace-temps ou chacun peut mettre en mot ce qu’il vit en tant que père détenu et entendre ce qu’il en est des autres. C’est un travail de parole et un travail de groupe, rendu possible par la présence de deux professionnels, médiateurs familiaux, homme et femme, et par l’instauration d’un cadre qui préserve la sécurité de chacun dans un contexte carcéral peu propice à cette démarche.

Il se déroule concrètement sur 5 séances, précédées et suivies d’un entretien individuel.

Ces groupes sont « fermés » (cela signifie que les participants sont les mêmes tout au long des séances), composés de 6 à 8 pères. Les CIP proposent à l’ensemble des détenus l’inscription à un groupe de parole sur la parentalité. Elles établissent une liste de participants potentiels selon certains critères que nous avons établis en concertation. C’est à partir de cette liste que nous recevons d’abord individuellement les pères. Il nous semblait essentiel de permettre au participant d’adhérer librement une fois informé sur la nature du groupe de parole.

Trois consignes constituent le cadre de ces groupes : 1° Ne pas utiliser ce qui sera dit dans le groupe. Nous nous engageons nous-mêmes à la confidentialité. 2° Ne pas juger ce qui sera dit par les uns et les autres. Pour cela nous engagerons chacun à dire « je » et à parler de soi. 3° Nous leur demandons que dès l’instant où ils acceptent de participer au groupe, ils s’engagent à venir à toutes les séances. Leur place n’étant pas donnée à un autre. Dans le cas où ils ne pourraient pas venir, nous leur demandons d’en informer le groupe (par le biais des surveillants par exemple). Ces consignes construisent pas à pas confiance et responsabilité, deux notions mises à mal dans la plupart des parcours individuels et dans le statut de détenu où dominent sentiments de dépendance et d’arbitraire. A l’issue des 5 séances, nous rencontrons chacun individuellement pour faire un bilan.

Ce qui est déposé

Qu'est-ce que je veux pour mon enfant ? Quel chemin je souhaite lui tracer ? Ce sont les questions qui se posent le plus souvent implicitement à chaque personne qui devient parent. Etant donné la violence de la réaction de Tony Meilhon à l'annonce du placement de son fils, ce qui lui a valu sa dernière incarcération, il ne fait aucun doute que ce n'était pas ce qu'il souhaitait, ni pour lui, ni pour son fils.

Qu'est-ce que je mets en place pour lui permettre d'accéder à ce que je souhaite pour lui ? Quelle est ma marge de manoeuvre ? Il y a un enjeu pour chaque génération : Ce que je garde des valeurs qui m’ont été transmises pour les transmettre à mont tour, et ce que je ne veux surtout pas transmettre à mes enfants.

Les hommes incarcérés, lorsqu'ils sont récidivistes, disent à quel point le fait d'avoir un enfant, modifie leur manière de vivre l'incarcération. « Mes enfants me manquent. Je n'imaginais pas que ce serait une telle souffrance ». Dans ces séances, chacun vient peu à peu exprimer le manque, l'impuissance « tant que je suis ici, je ne peux rien faire pour ma famille », la plainte, parfois la revendication. Nous les amenons à s'interroger sur ce qu'ils souhaitent et comment y parvenir. L’expérience de l’autre vient résonner avec la leur. Elle ouvre également à des possibles, impensables jusqu’alors : reprendre contact avec la mère des enfants ; les recevoir aux parloirs ; s’intéresser à nouveau à leur scolarité, leur santé, leurs projets ; utiliser le téléphone mis à disposition par la détention, le courrier.

Dans le cadre sécurisant et non jugeant du groupe, chacun redevient acteur de sa parole et se réapproprie du pouvoir : celui de prendre des décisions concernant son enfant ; d’agir pour consolider le lien qui l’unit à lui.

C'est en revenant sur le père et la mère qu’ils ont eu et sur ce qu'ils ont ressenti en tant qu'enfant, qu'ils parviennent à se décentrer d'eux-mêmes pour accéder à ce dont leurs propres enfants ont besoin.

Le travail sur le génogramme, c'est à dire la représentation graphique de leur famille, leur permet de s’inscrire dans une histoire, dans un processus dynamique et non figé dont ils deviennent un chaînon actif : personne ne peut rien sur ce qui a été avant lui, mais chacun peut contribuer à écrire la suite de son histoire et celle de ses enfants – de l’écrire autrement –, en partageant avec la mère l’exercice de l’autorité parentale.

Amener ces détenus à se positionner en tant que parents, c'est les amener à quitter une position de victimes passives d'une société qui les stigmatisent ou victimes de parents maltraitants (car la plupart l’ont été), pour une place de père responsable qui prend des décisions. « Je suis arrivé dans ce groupe comme un fils redevable, maintenant je me sens un père responsable ».

Les questions du travail, du logement, de la formation (en un mot, de la réinsertion) deviennent alors cruciales et donnent du sens à l’incarcération. « La prison ça peut être un moment de transition, où on prend le temps de se demander ce qu’on veut pour la suite ».

Les effets

Ce processus, que nous avons brièvement décrit, produit des effets qu’il est possible de repérer. En voici quelques-uns.

Dans le temps de la détention

Pour supporter le manque inexprimable vécu en prison plusieurs stratégies sont mises en oeuvre par les détenus, notamment le mutisme : « on ne parle pas de la famille entre détenus » ; « je préfère ne pas y penser, c'est trop dur, je deviendrai fou ». Mais le plus souvent l’absence de parole provoque des passages à l’acte, de la violence contre autrui ou dirigée contre soi (tentative de suicide…).

Parler procure un véritable apaisement « tu te pends ou tu parles », disait l’un d’eux.

Les participants sont invités à mettre des mots sur ce qu’ils ressentent, à clarifier leurs priorités, faire des choix.

Ainsi l’effet le plus immédiat est le mieux-être psychologique et physique : le sommeil, l’appétit, la diminution du stress et de l’anxiété : « au début, je ne dormais pas, j'avais perdu l'appétit et puis au fur et à mesure des séances je me suis rendu compte que j'étais vivant, capable d’agir sur mon existence ». Chez plusieurs, le changement est visible : les traits du visage sont détendus, ils parlent avec davantage d’assurance, ils ont l’air reposé. Tous affirment éprouver un véritable mieux-être grâce à la parole échangée.

Ils expérimentent la marge de manoeuvre qu’ils ont au coeur même de la détention. D’abord le simple fait de venir aux séances et d’échapper à l’oubli ou au pouvoir d’un surveillant qui aurait « omis » de les appeler. Ensuite, en utilisant les moyens que la prison leur offre : téléphone, courrier à la famille ou à l’administration, participation aux activités proposées par le SPIP, pour reconstruire le lien à leur enfant, saisir un juge aux affaires familiales, faire valoir ses droits.

Certains nous disent que leur compagne témoigne de cette évolution, à l’occasion d’un parloir ou d’une permission. « Elle dit que je suis plus attentif avec les enfants, que je l’écoute, elle ! »

La parentalité

« A mesure des séances je me suis rendu compte que je pouvais agir, être présent auprès de mes enfants par téléphone, par courrier… A quelques jours de ma sortie, ma compagne m’a même avoué qu’elle appréhendait ma sortie car elle disait que je n'avais jamais été un père aussi présent que ces derniers mois ».

L’exercice de la parentalité passe par des moyens très concrets que le participant découvre. Certains décident de téléphoner régulièrement pour suivre la scolarité des enfants, voir où ils en sont. L’un d’eux a pris contact avec la maîtresse de son fils, qui avait manifesté de l’inquiétude. La question de la visite des enfants est centrale pour ces pères : doivent-ils ou non les faire venir aux parloirs, si peu faits pour cela ? En réfléchissant sur les besoins de l’enfant, plusieurs modifient leur position ou la nuance. En tous les cas, leur choix est moins fondé sur leur peur et leur honte que sur l’intérêt de l’enfant et une décision prise avec la mère. « Depuis que j’écris à mes enfants et qu’ils me répondent, on se dit à quel point on se manque, qu’on s’aime… on ne se l’était jamais dit avant ».

La réinsertion

La question de la parentalité donne du sens au fait de se réinsérer et d’éviter la récidive. S’il ne nous est évidemment pas possible d’évaluer cet effet dans le temps, nous constatons néanmoins que ces pères prennent les moyens qui la favorisent : logement, travail, stabilité, s’éloigner des lieux ou des personnes qui leur feraient prendre un risque.

La plupart découvrent le fait de prendre soin de soi et de sa famille au-delà des biens matériels. « L’essentiel pour un enfant, c’est pas la quantité des choses, c’est l’affection, la présence, la cohérence ». De nouvelles valeurs sont appréhendées.

Enfin, le groupe de parole est une véritable expérience citoyenne du lien social : la valeur de la parole, la confidentialité, le respect des consignes, le poids de l’exemple, l’engagement, sont éprouvés et mis en oeuvre par chacun.

Que serait-il advenu de Tony Meilhon s’il avait participé à l’un des ces groupes de parole sur la parentalité ? Personne ne peut le dire avec certitude, mais chacun peut imaginer une histoire avec une issue différente.



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