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Hommage mondial à Mandela : de l’homme providentiel au destin collectif

L’ancien Président sud-africain a reçu un hommage planétaire depuis l’annonce de sa mort à 95 ans, le 5 décembre 2013. Une semaine de reconnaissance de son humanité par l’humanité.

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Comme avec le pape Jean-Paul II en avril 2005 et sans doute comme plus tard, le plus tard possible, avec la reine d’Angleterre, Élizabeth II, qui pourrait dépasser le record de longévité de son aïeule Victoria dans deux ans et demi, les médias ont longuement rendu hommage à l’homme exceptionnel qu’était Nelson Mandela.


Certains peuvent ainsi se sentir dépassés voire lassés ou agacés par ces multiples hommages depuis une semaine, prêts à éclater dans cette overdose de bons sentiments.

Et pourtant, pourquoi ne pas cacher ma joie, malgré le deuil et l’émotion suscités par la disparition, de voir cette planète en communion quasi-unanime autour d’un homme qui incarnait les valeurs universelles de la démocratie et de l’humanisme ? Être joyeux pour un enterrement, cela pourrait être insolent, odieux, mais cette reconnaissance qui arrive de tous les endroits du monde n’est pas une surprise, on la subodorait depuis une vingtaine d’années.

Pour un peu, on pourrait béatifier voire canoniser Nelson Mandela, mais ce dernier, de là où il est, ne pourrait que rejeter ce type d’hommage, car pour lui, par sa modestie, par son humilité, son action ne pouvait n’être que collective. Jamais il n’a songé un instant à quitter sa prison sans avoir obtenu une solution collective au problème sud-africain. Et jamais il n’a cru que son action pouvait réussir sans l’apport de tous ceux qui ont lutté à ses côtés.

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Au contraire de personnalités comme Mikhaïl Gorbatchev et Helmut Kohl, qui ont changé le monde, politiquement, l’un par les transformations tellement profondes de l’URSS que cette dernière n’a pas survécu, l’autre par l’occasion saisie de la Réunification allemande, les trois personnalités précédemment citées n’ont pas beaucoup "agi" politiquement, au sens moderne d’aujourd’hui, à savoir, gérer un État, mais ont cristallisé, ou cristallise pour l’une d’elle, des symboliques très fortes dont le principal point commun est le rassemblement et l’unité.


Ne jamais oublier mais pardonner

Il n’a jamais vraiment présidé l’Afrique du Sud, ou du moins, il n’a fait que régner, il n’a jamais gouverné. Il était déjà trop âgé. Ce n’était pas dans son ambition. Il n’était pas accroché au pouvoir comme tant d’autres. Il savait seulement que sa présence était nécessaire, que son aura, son symbole ont permis quelques miracles.

Et le premier des miracles, c’était d’éviter un bain de sang pendant la transition, quand la fin de l’apartheid a été décidée. Que ceux qui furent oppressés ne cherchassent pas à prendre leur revanche, à se venger, ne massacrent pas leurs anciens oppresseurs. Rien n’était joué en 1993. Rien. La stature morale de Nelson Mandela a été telle que cette transition s’est réalisée avec le moins de dégâts possible.

Le dernier miracle, c’est sans doute dans le stade de Soweto, dernier lieu où Nelson Mandela s’est montré en public, à la clôture de la Coupe du monde de football en 2010, ce mardi 9 décembre 2013, jour du vingtième anniversaire de la remise du Prix Nobel de la Paix à Nelson Mandela et Frederik De Klerk (présent dans le stade ce mardi). De très nombreux chefs d’État avaient fait le déplacement pour un dernier hommage public, sous la pluie battante, et l’on a vu le Président des États-Unis Barack Obama saluer le Président cubain, Raul Castro, frère de Fidel Castro. Une poignée de main qui en a surpris plus d’un.

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Nelson Mandela a été un modèle majeur pour la résolution de conflits qui sembleraient impossibles à résoudre sereinement et pacifiquement. Tout est dans la dénomination de cette fameuse Commission Vérité et Réconciliation pour tourner la page des sombres années de l’apartheid. Il n’y a pas eu de chasse aux sorcières. Par son charisme, il a réussi à convaincre le peuple sud-africain de ne se tourner que vers l’avenir.

Deux impératifs donc, qu’il serait prodigieux d’appliquer par exemple au conflit israélo-palestinien : ne pas oublier (la vérité), mais pardonner (la réconciliation).

Deux impératifs qui ont été appliqués avec succès dans l’amitié franco-allemande initiée par le Général De Gaulle et Konrad Adenauer.

Le pardon, une valeur très chrétienne, est la seule option possible pour installer une paix durable entre deux ennemis aux rancunes tenaces et enracinées très profondément. Ce n’est pas donné à tout le monde. Ce n’est pas facile dans tous les cas.

Pardonner, ce n’est pas oublier.
Pardonner, ce n’est pas travestir la vérité.
Pardonner, ce n’est pas excuser, ni comprendre, ni expliquer.
Pardonner, c’est juste mettre un point final à un conflit et se tourner vers l’avenir.

Que tant de monde, tant de chefs d’État puissent se recueillir autour de cette valeur du pardon laisse finalement augurer d’un optimisme pour futur.


Critiques face aux hommages multiples

Alors, évidemment, l’unanimité des réactions peut faire peur dans l’apparence, car elle fait craindre d’être enfermé dans une sorte de carcan unique. Pourtant, se rassembler autour de valeurs essentielles à l’humanité, c’est rassurant. C’est montrer qu’il y a encore du positif dans les aspirations politiques des nations.

Certes, certains, pour se distinguer, n’avaient plus d’autre choix que de cracher soit sur Nelson Mandela lui-même (ils sont extrêmement rares), soit sur les laudateurs de Nelson Mandela. C’est leur droit, dans un pays où existe la liberté d’expression.

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Cinq types de critique ont été formulés cette semaine : la récupération, l’hypocrisie, la lutte armée, le bilan politique et le complot.

J’évacue rapidement la dernière critique, selon laquelle l’action de Nelson Mandela, depuis sa libération en 1990 jusqu’à la fin de sa présidence en 1999, n’aurait été qu’une manœuvre d’un groupe de comploteurs, la CIA par exemple (que certains aime voir, par obsession entêtée d’anti-américanisme, derrière tous les faits d’actualité, même les plus chaotiques ou anodins), analyse qui ne tient pas debout puisque justement, Nelson Mandela était encore inclus jusqu’en 2008 dans la liste des "terroristes" à surveiller par les États-Unis.

Mais les quatre premières ont leur fondement.

1. Certains analysent le bilan politique de l’unique mandat de Nelson Mandela (1994-1999) comme assez médiocre, laissant encore se développer de grandes inégalités sociales, l’émergence d’une "bourgeoisie noire" et le déplacement de la "fracture sociale".

Certes, la situation actuelle de l’Afrique du Sud n’est pas parfaite (très loin de cela), mais il faut voir d’où Mandela partait : de l’apartheid (une situation que les moins de 30 ans peuvent avoir du mal à imaginer) et d’un embargo économique mondial qui était asphyxiant pour l’économie sud-africaine. L’Afrique du Sud fait d’ailleurs partie des pays du monde qui nourrissent un certain dynamisme économique, ce qui est logique au regard des ressources du pays.

2. Prenons maintenant la lutte armée. Nelson Mandela a fait partie des admirateurs de Gandhi. C’était un contemporain de Gandhi. Mandela avait appris de lui la non-violence. Qu’aucune cause ne valait la violence aveugle.

Pourtant, la répression cruelle du régime d’apartheid a fait évoluer Nelson Mandela : la lutte ne pouvait plus qu’être armée. Ce n’était donc pas un saint, effectivement. Nelson Mandela se trouvait coincé dans un antagonisme moral qu’on pourrait retrouver dans l’excellente pièce "Les Justes" d’Albert Camus. Il a tout fait pour éviter la violence inutile, mais il ne l’a pas entièrement empêchée.

3. La récupération des autres ? En fait, quand il y a un unanimisme, il n’y a plus de récupération possible. Rendre hommage n’est pas récupérer. La récupération n’a de sens que par la distinction. Il est plus facile aujourd’hui de se distinguer en crachant sur Mandela qu’en honorant sa mémoire. L’unanimisme rend très banal le fait même d’encenser.



Je ne vois donc pas en quoi les chefs d’État ou même des leaders politiques puissent récupérer une quelconque légitimité supplémentaire à dire (sincèrement pour la plupart) leur admiration et émotion pour Nelson Mandela. Ce ne serait pas un "avantage concurrentiel" qui départagerait des candidats dans une prochaine élection, pour parler compétition.

4. L’hypocrisie enfin. Certains parlent d’hypocrisie concernant des personnes qui honorent aujourd’hui Mandela alors qu’elles l’auraient voué aux gémonies hier (ce qui reste à prouver).

D’abord, il faut distinguer les États des personnes : pour les États-Unis (puisque les critiques sont souvent focalisées sur ce pays), Barack Obama venait à peine de naître quand Mandela fut mis en prison. C’est clair qu’Obama n’a aucune responsabilité sur l’action des États-Unis au sujet de l’apartheid même si, effectivement, son rôle national est d’assumer l’histoire de son pays.

Et même… Tout le monde a le droit de changer. D’évoluer. Sans cette évolution, jamais une situation ne pourrait s’améliorer. Frederik De Klerk a évolué aussi, lui, l’ancien ennemi devenu ami. Heureusement que les gens évoluent. Si c’est dans le bon sens…

Ensuite, il faut éviter de politiser l’action de Nelson Mandela. Il était communiste ? Surtout soutenu par les communistes dans le stupide jeu stratégique de la guerre froide. Heureusement, l’Afrique du Sud n’est pas devenue communiste. La libération de Nelson Mandela et la fin de l’apartheid a été probablement une conséquence de la chute du mur de Berlin.

Pourquoi des personnalités qui ne seraient pas communistes ou anciens communistes ne pourraient-elles pas saluer la mémoire de Nelson Mandela ? On est loin de la situation du Zimbabwe de Robert Mugabe. Au contraire, Mandela s’est beaucoup nourri de valeurs qu’on pourrait dire, certes par simplisme, "de droite" et aussi "du centre".

"De droite" : le mérite individuel. Nelson Mandela n’a cessé de bousculer ses propres troupes pour leur dire qu’il ne faut rien attendre des autres et qu’il faut agir par soi-même, s’engager soi-même pour améliorer sa condition. Il est donc loin de l’esprit d’assistanat des acquis sociaux que pourrait professer une certaine gauche.

"Du centre" : le pardon et la vérité, c’est l’enseignement simple mais difficile du christianisme et plus particulièrement de la démocratie chrétienne, une expression qui n’est pas utilisée en France mais dont le courant politique existe cependant (aujourd’hui, représenté par l’UDI et le MoDem) et qui est très favorable à la construction européenne pour cette raison (unir pour pacifier).

Cela ne veut pas dire que Nelson Mandela n’ait pas véhiculé des valeurs dites "de gauche", comme l’égalité, le partage etc. au contraire, la fin de l’apartheid l’a prouvé.

En clair, l’enseignement de Nelson Mandela appartient à tout le monde et personne ne peut se l’approprier de manière exclusive en refusant aux autres ce qu’on ferait soi-même. Au contraire, cet universalisme est un grand soulagement dans un monde en véritable crise d’identité et de foi en l’avenir.

Autre remarque : le fait que Nelson Mandela soit de peau "noire" importe peu, ici. On aurait presque oublié ce détail (c’est bien un détail). En 2013, alors que les États-Unis sont présidés depuis presque cinq ans par un Président métis (là encore, ce n’est qu’un détail), il serait temps de voir que l’essentiel n’a rien à voir avec la couleur d’une peau : l’essentiel est dans les valeurs que promeuvent les personnes, et uniquement cela, dans un sens comme dans un autre.


L’homme face à l’Histoire

Enfin, ma dernière réflexion concerne l’homme providentiel qu’a été Nelson Mandela. Il paraît factuel de dire qu’il a contribué de façon décisive à l’évolution positive de la République sud-africaine. Que sans lui, au mieux la transition aurait été sanglante, au pire, la répression sanglante aurait empêché la transition. Sa lente maturation dans sa prison a été sans doute capitale pour retourner une situation dans laquelle la violence aurait pu s’imposer.

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C’est une vraie question philosophique : l’action de "grands hommes" (Alexandre le Grand, Jules César, Charlemagne, Louis XIV, Napoléon, De Gaulle, etc. pour reprendre que la "lignée française", je simplifie) a-t-elle été indispensable à la construction d’un pays ou d’une nation ? ou un autre aurait-il agi pareillement à quelques détails près ? Ou encore : sans Hitler, le nazisme aurait-il pu éclore dans la République de Weimar en pleine crise économique ? Je n'ai pas la réponse.

Mandela refusait de dire qu’on devait tout lui devoir. Il était trop modeste pour cela. Mais parfois, il faut bien admettre que l’engagement de certains individus ont pu accélérer le cours de l’Histoire. Histoire d’une nation et, ici, de l’humanité. Jamais le destin collectif n’a été aussi lié qu’à la présence de cet homme providentiel.


Un espoir pour le futur ?

C’est pourquoi je me réjouis du quasi-unanimisme dans cet hommage mondial à Nelson Mandela. C’est mérité. Reconnaître universellement que la vérité et le pardon sont deux moteurs essentiels de la paix dans le monde, c’est faire un petit pas en avant dans tous les conflits qui alimentent les aigreurs du monde d’aujourd’hui. Maintenant que la leçon a été donnée, pourvu qu’elle soit maintenant appliquée.

La dernière étape de Nelson Mandela sera un enterrement discret dans l’intimité familiale le 15 décembre 2013.


Aussi sur le blog.


Sylvain Rakotoarison (12 décembre 2013)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Hommage à Nelson Mandela.

Pardonner, ce n’est pas facile.
L’Afrique du Sud de Nelson Mandela.
L’Afrique du Sud de Thabo Mbeki.
L’Afrique du Sud de Jacob Zuma.


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1 réactions à cet article    


  • Alice Rupert 13 décembre 2013 12:23

    Combien de morts sous l’apartheid ?

    http://scontent-a-cdg.xx.fbcdn.net/hphotos-ash3/p480x480/1508198_434042040031346_273090376_n.jpg

    NB : c’est simplement une interrogation. Je n’ai pas d’avis personnel. A ceux qui le peuvent de répondre.

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