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La science est-elle corrompue ?

Que la fraude et l’escroquerie soient des procédés communs dans les milieux du commerce et de la finance pourrait s’expliquer par la cupidité qui prédispose parfois à ce genre de métiers. En revanche, on ne s’attend pas à retrouver ces vices chez les scientifiques, dont la noblesse d’idées et le désintéressement entourent si naturellement la réputation.

A plus forte raison lorsqu’ils sont médecins !

L’intégrité de ceux qui sont les gardiens de la vie n’est malheureusement pas aussi habituelle qu’on le pense et l’on se souviendra qu’un auteur d’Agoravox faisait ici même allusion à un article du Monde (21 janvier), évoquant le cas d’un « médecin et chercheur... qui a admis avoir fabriqué, avec des centaines de faux patients, une étude sur le cancer de la bouche dont les résultats ont été publiés en octobre 2005 dans le prestigieux magazine médical britannique The Lancet. »

Plus simplement, tous les hommes de mon âge se souviennent avec quelle outrecuidante certitude les « mandarins de la cardiologie » des années 80 avaient invité la population à consommer des acides gras poly-insaturés, protecteurs cardiovasculaires. On voit aujourd’hui, d’autres « experts », tout aussi prétentieux, prendre le contre-pied et jeter le discrédit sur ces mêmes acides gras poly-instaurés dont les variétés « trans » apparaissent subitement « terriblement » toxiques ! Le remède pire que le mal ! Pourquoi ?

Parce que depuis quelques décennies, les grandes multinationales font la pluie et le beau temps dans notre société que ce soit dans la politique ou dans le domaine scientifique. Comment ?

C’est très simple.

Dans les domaines de pointe, tous les chercheurs n’ont pas le même point de vue et c’est heureux, voire souhaitable. Il peut donc arriver que l’un d’eux ait une opinion susceptible de mieux servir les intérêts d’une firme importante. La logique veut que cette firme envisage de soutenir ce chercheur : rien de plus normal ! Non seulement elle l’invitera régulièrement à présenter ses conclusions dans les congrès internationaux, mais elle mettra à sa disposition des moyens de recherche importants. Les chercheurs dont les opinions divergent de ceux de la firme ne seront invités nulle part et ne disposeront que des maigres fonds mis à leur disposition par les institutions universitaires. Les premiers deviendront anormalement visibles et armés !

Bien que jusque-là rien ne soit véritablement immoral, cette situation crée une concurrence déloyale entre les chercheurs, en favorisant ceux dont l’opinion est en phase avec les intérêts commerciaux !

Mais il y a plus grave ! Lorsque son profit est en jeu, la firme veille rapidement à fidéliser le chercheur. Le soutien financier se transforme rapidement en « libéralité », consentie en échange d’une étude plus ou moins complaisante.

Le protocole de l’étude est en général divisé en deux parties : d’un côté, le protocole scientifique, d’apparence rigoureuse, qui doit être soumis au comité d’éthique, constitué au sein de chaque hôpital universitaire, de l’autre, un protocole financier, beaucoup plus discret, traité confidentiellement avec le praticien.

En échange d’« honoraires » substantiels, le chercheur prend, en règle générale, un certain nombre d’engagements confirmés par contrat :

  • il accepte que l’étude qu’il réalise soit soumise au contrôle d’un promoteur ;

  • il renonce à assurer lui-même la rédaction des conclusions ;

  • il renonce aux droits sur les résultats de l’étude et accepte qu’ils ne soient pas publiés si le promoteur les juge contraire aux intérêts de la firme.

Ces conditions inacceptables conduisent certains chercheurs particulièrement intègres à renoncer à l’étude, mais les avantages financiers substantiels, nettement supérieurs aux honoraires d’un médecin, constituent une tentation irrésistible pour beaucoup d’autres.

Un grand nombre d’études, profondément biaisées ont ainsi été publiées.

Le drame, c’est qu’elles emportent la conviction de la communauté médicale qui ne remet pas en cause ce que l’autorité académique et scientifique présente comme une vérité largement confirmée.

Ce sont ces conditions inacceptables qui ont poussé les éditorialistes des grandes revues médicales comme les Annals of internal Medicine, le Lancet ou le New England Journal of Medicine, à prendre des initiatives destinées à protéger la science de la corruption passive ou active, directe ou indirecte des médecins et des chercheurs.

Je cite l’éditorial qu’ils ont publié en commun :

« As editors, we strongly oppose contractual agreements that deny investigators the right to examine the data independently or to submit a manuscript for publication without first obtaining the consent of the sponsor. Such arrangements not only erode the fabric of intellectual inquiry that has fostered so much highquality clinical research, but also make medical journals party to potential misrepresentation, since the published manuscript may not reveal the extent to which the authors were powerless to control the conduct of a study that bears their names

/…

Financial relationships (such as employment, consultancies, stock ownership, honoraria, paid expert testimony) are the most easily identifiable conflicts of interest and the most likely to undermine the credibility of the journal, the authors, and of science itself. »

Dans les années 1990, j’ai été personnellement contacté par un laboratoire qui commercialisait une héparine fractionnée à dose journalière unique et qui proposait une étude multicentrique pour évaluer cette posologie.

L’étude que l’on me proposa m’imposait un travail très limité, l’essentiel étant pris en charge par le promoteur et par les infirmières qui assuraient les prélèvements. La tâche du médecin ne nécessitait pas plus d’une heure de travail par patient.

Les honoraires s’élevaient pourtant à 11 600 FF de l’époque, ce qui en francs actuels représente plus de 2 500 €, par patient.

Attiré par cette proposition alléchante, j’ai accepté et j’ai inclus deux patients dans l’étude sur les dix que je devais normalement recruter. Forcé de constater le caractère très discutable de la méthode scientifique, je me suis fait un devoir de renoncer à poursuivre l’étude.

Elle s’est poursuivie sans moi et a été publiée. Elle était naturellement « très favorable ». Je crois en fait qu’elle n’avait pas grand intérêt sinon d’attacher durablement au produit un certain nombre « d’opinions leaders ».

En 1995, j’étais membre du comité d’éthique du CHU Tivoli (La Louvière – Belgique). Confronté par cette étude au problème de la collusion médico-pharmaceutique, j’ai fait la proposition de rendre la publication du protocole financier obligatoire en annexe de toute étude publiée. Il me paraissait effectivement normal que le lecteur qui prend connaissance d’un travail sache quels avantages le chercheur a tiré de sa « collaboration » avec l’industrie. Cette notion me paraissait utile pour interpréter la fiabilité des résultats présentés.

Cette proposition a été rejetée au motif que l’éthique n’avait rien à voir avec l’argent ! Bien sûr !

Selon une estimation que j’ai réalisée, et qui n’engage que moi, la proportion d’études contributives et non biaisées en médecine est de l’ordre de 10 %. J’espère me tromper, mais…

Si je ne me trompais pas ?

Les oméga 3, la million woman study, le cholestérol et le réchauffement climatique procéderaient-ils du même principe ?

Se pourrait-il que notre pensée soit maintenue sur les rails de la bienséance par l’intermédiaire de médias diversifiés, puissants et efficaces, messagers volontaires ou non d’intérêts supérieurs ?

Alain Colignon

par Alain Colignon mardi 4 novembre 2008 - 25 réactions
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Les réactions les plus appréciées

  • Par finael (xxx.xxx.xxx.204) 4 novembre 2008 16:38
    finael

    C’est vrai même pour des études non médicales !

    Dans un "La Recherche" de l’année dernière un article très critique sur les publications scientifiques m’a interpellé :


     références multiples mais tournant en rond : A fait référence à B qui fait référence à C qui fait référence à A


     Articles publiés en fonction du "sensationalisme" et de l’air du temps. Alors que d’autres, contradictoires ne le seront pas ou alors bien plus tard

    Rappelons nous de l’affaire Sokal :

    "Le physicien Alan D. Sokal, de l’université de New York, avait soumis un texte brillant au titre ronflant — "Transgressant les limites — vers une herméneutique de la gravité quantique" — à Social Text, une revue de sciences humaines de l’université Duke, en Caroline du Nord. Ecrit dans un solide jargon philosophico-analytico-sociologique, l’article est truffé de références à des auteurs français en vogue dans les milieux universitaires américains : Derrida, Lacan, Althusser, Latour, Serres. Les éditeurs de Social Text l’ont publié sans s’apercevoir qu’il s’agissait d’un canular destiné, selon son auteur, à ridiculiser la littérature "post-moderne" du constructivisme social. Après que Sokal eut révélé la supercherie dans Lingua Franca, la New York Review of Books ouvrit ses colonnes au prix Nobel de physique Steven Weinberg qui loua l’initiative de Sokal. Pour les deux physiciens, la réussite de ce canular a enfin apporté la preuve du manque de rigueur régnant dans ce milieu intellectuel qui, en pratiquant à doses plus ou moins élevées un certain "relativisme culturel", menacerait la Science."

  • Par Emile Mourey (xxx.xxx.xxx.186) 4 novembre 2008 15:35
    Emile Mourey

    Excellent article qui montre bien comment les "technostructures" dirigent la pensée des citoyens.

  • Par appoline (xxx.xxx.xxx.48) 5 novembre 2008 14:37
    appoline

    Bienvenue dans le panier de crabes. Il serait grandement temps qu’un bon audit mette au grand jour tous les disfonctionnements, les abus et les dessous de table afférents aux négociations entre laboratoires et hospitaux. Le monde pharmaceutique comme beaucoup de médecins travaillant dans ce domaine, ont perdu de vue depuis bien longtemps le bien-être des patients.
    L’argent, le pouvoir et quelque chose de bien plus sombre les motivent mais certainement pas la santé du citoyen lamba qui reste le terrain privilégié pour leur expérimentation.

  • Par sobriquet (xxx.xxx.xxx.177) 4 novembre 2008 16:21

    Sur le même thème : seule une minorité des essais cliniques préalables à l’autorisation de mise sur le marché de nouveaux médicaments sont publiés. Curieusement, les essais positifs ont une bien plus grande chance d’être publiés.

    Voir le lien : http://www.lesmotsontunsens.com/sca...

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