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Accueil du site > Actualités > Citoyenneté > « Le Brevet des collèges en progrès » : de l’apologie de la vengeance (...)

« Le Brevet des collèges en progrès » : de l’apologie de la vengeance à l’examen de ses dangers

Les sujets que l’Éducation nationale donne lors des examens en disent plus long que toutes ses instructions officielles. L’exercice de français, choisi par les cinq académies du Sud de la France pour le Brevet des collèges, le 26 juin 2006, montre une fois de plus une belle application à rendre répulsive cette discipline.

Il faut, en effet, beaucoup chercher pour réussir à dénicher un texte aussi pauvre et inintéressant : outre la piètre idée qu’il donne de l’art d’écrire, il ne livre aucun repère pour cadrer le sujet de rédaction qu’il est censé introduire, abandonnant le candidat aux inévitables lieux communs sur le thème de « la vengeance mauvaise conseillère » qu’on lui demande de développer.

Un texte mal écrit

Extrait d’un livre publié par Actes-Sud en 2004, Le soleil des Scorta, d’un certain L. Gaudé ; la page, savamment mise hors contexte comme d’habitude, présente, dit seulement le chapeau introductif, « un homme qui revient après une longue absence dans son village du Sud de l’Italie » : il est juché sur un âne et avance dans la chaleur en ruminant une vengeance qui l’habite depuis quinze ans. Pourquoi ? Nul ne le saura. Le récit se limite à une ennuyeuse description de ce cheminement sous un soleil de plomb et de ses ruminations vengeresses de matamore.
- Répétitions et redondances ne cessent pas de dire que l’homme et la bête avancent, qu’il fait très chaud, mais que la mer qu’on aperçoit, comme l’homme lui-même, est « immobile ».
- Les images, tantôt, tiennent du cliché : l’âne, « mètre par mètre », « engloutit les kilomètres », la mer « (ne sert qu’à réfléchir) la puissance du soleil », « le petit village blanc », tant espéré, « s’offre au regard dans sa totalité » avec ses maisons serrées.
- Tantôt, ces images rivalisent dans l’emphase saugrenue : il fait si chaud... que les mots prononcés « s’évaporent » ; « la terre peut (bien) siffler, et les cheveux (de l’homme) s’enflammer », sa volonté de vengeance est si farouche que rien ne peut l’arrêter, même pas le soleil qui peut « tuer tous les lézards des collines » ; et quand bien même, pressentant sa venue, le village qui tarde à apparaître, aurait « reculé jusque dans la mer », le vengeur n’hésiterait pas à plonger...
- Ce genre de description sans fin qui fait dire que l’auteur « tartine », ne se soucie même pas d’exactitude. Et alors ? s’indigneront certains, et la liberté de création ? Certes, on ne la conteste pas et on concède volontiers à l’auteur, au vu de ce qu’il écrit, le droit de faire de son âne qui avance un pince-sans-rire. Mais il faut n’avoir jamais vu un ânier à dos d’âne battre, mécaniquement, de ses jambes, à chaque pas, les flancs de sa bête, pour oser soutenir par deux fois que le « cavalier » ne bouge pas ! Car, on ne sait pourquoi, l’ânier est bizarrement élevé au rang de « cavalier ». Sancho Pança en aurait été flatté.

Un texte inutile à la réflexion proposée

Ce texte, au surplus, ne livre aucune information susceptible d’éclairer le sujet de la rédaction, le projet de vengeance de l’individu : celui-ci est, lui aussi, parfaitement mis hors-contexte. On objectera que le candidat est d’autant plus libre d’imaginer le contexte de son choix. Pour quel résultat ? Outre que « le village du Sud de l’Italie » mentionné suffit à l’évocation de clichés, comme ceux de la mafia, mêlés à ceux de la « vendetta corse », façon Mérimée, un élève de troisième, laissé ainsi sans repère précis, a-t-il autre chose que des lieux communs à enfiler pour montrer que la vengeance est « mauvaise conseillère » ? Le texte proposé est donc déficient à un second titre : il ne sert même pas à offrir un cadre utile à la réflexion. On ne saurait mieux dévaloriser aux yeux des adolescents non seulement l’art d’écrire, mais encore la raison d’écrire, puisqu’on peut très bien mal écrire et que de toute façon, ça ne sert à rien et, en tout cas, surtout pas à réfléchir .

Sur la voie de la reconnaissance d’un principe de droit ?

Le choix de ce sujet est enfin amusant pour qui suit depuis des années les divagations de l’Education nationale dans l’enseignement du français. Il y a dix ans, en 1996, la noble institution républicaine, dans les mêmes académies du Sud de la France, demandait à ses candidats de faire exactement le contraire, c’est-à-dire l’apologie de la vengeance et de la justice privée ! À cette fin, une page du roman d’André Chamson, L’Auberge de l’abîme - qui est un vigoureux plaidoyer contre la justice privée et la vengeance - , avait été mise hors contexte et habilement détournée pour amener les élèves à chanter les vertus de la tripe vengeresse : ils avaient eu à raconter la suite d’un meurtre commis par un officier au début du récit, dont on leur avait soigneusement caché un aspect essentiel, l’excuse de légitime défense. Un officier, rentrant chez lui dans les Cévennes, après la déroute de Waterloo, est, en effet, arrêté par trois paysans armés : ils le soupçonnent à tort d’être un de ces agents recruteurs napoléoniens qui ont décimé les provinces françaises. Prenant peur, il s’ouvre un passage à coups de révolver et tue un des hommes avant de se réfugier dans une grotte. Les villageois s’organisent en milice et l’attendent le fusil braqué à l’entrée de la grotte d’où il ne peut que ressortir. Le corrigé officiel voyait d’un bon œil que l’officier s’en sortît... blessé ou mort : les fraîches imaginations adolescentes ne furent pas en reste, s’en donnant à cœur joie, à quelques exceptions près, sans plus se préoccuper du principe républicain selon lequel « on ne peut se faire justice soi-même ». On voit que l’École est en bonne voie en amenant ses élèves à dénoncer, cette fois, les mauvais conseils de la vengeance, mais elle n’en est pas encore à leur enseigner le principe de droit qui distingue la démocratie du caprice de la jungle.

L’Éducation nationale a tout de même changé son fusil d’épaule en dix ans, il faut l’en féliciter ! Mais ne peut-elle pas mieux faire ? N’est-on pas en droit d’attendre qu’elle pousse l’audace jusqu’à apprendre aux élèves les principes qui fondent la République ? Sinon qui le fera ? Il lui restera alors à redécouvrir, pour l’enseigner ensuite à ses élèves, que l’art d’écrire a ses exigences et que, d’autre part, la raison d’écrire, malgré le succès de tant de mauvais exemples, trouve sa noblesse dans ce partage d’expériences humaines qu’un auteur ose à tout hasard proposer à ses lecteurs, s’ils le veulent. Rendez-vous dans dix ans ! Paul VILLACH


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18 réactions à cet article    


  • nono (---.---.94.25) 28 juin 2006 11:55

    ah bhein il faut bien arriver a 80 % d’une generation au bac comme le desire jack lang et les elephants du PS.... cela ne se fait pas sans le nivellement par le bas... les utopies et la demago du partie socialiste sur les questions de l’education ne sont pas gratuite. On a rien sans rien.

    Mais ou est ou le brillant article totalement utopiste et démago d’agoravox qui proposer comme l’ultime remede au chomage c’etait d’avoir 80 % du génération a bac +2....

    ..


    • Mr Jo (---.---.205.47) 28 juin 2006 13:23

      Non, 80% de reçus, pas 80% d’une génération, c’est radicalement différent.

      Et accessoirement cette utopie, tous les gouvernements depuis 25 ans la cautionnent, et pas seulement ceux de gauche, car aucun gouvernement n’a remonté le niveau du bac.


      • Emile Red (---.---.87.179) 28 juin 2006 13:34

        Exact Mr JO...

        Ils ont surtout remonté sous la pression du patronat le niveau de recrutement, ce qui n’a rien à voir...

        Bientôt il faudra le bac+12 pour avoir le droit de prétendre à un emploi de balayeur (bac CSS requis aujourd’hui).

        Où donc est mon vieux certificat d’étude après le CM2 ???


      • philippe16 (---.---.119.146) 28 juin 2006 15:18

        Je confirme, hélas...¨Pour ce qui est des objectifs stupéfiants, des promesses non tenues, des consultations générales dont les résultats ne sont pas utilisés, des dispositifs d’aide à l’élève qui disparaissent corps et bien, nos gouvernements successifs sont des champions. Il est une idée qui semble dépasser le clivage droite-gauche depuis 30 ans : bousiller l’Education Nationale. Dans quel but ? Je ne sais pas. Je ne suis même pas sûr qu’il y ait un but. Seulement une noire incompétence.

        Quant au sujet du Brevet de cette année, mouais, pas terrible. Mais j’ai connu pire, surtout pour la dictée (moins facile que d’habitude. Mais bon, on entre dans les détails, là...).


      • bibs (---.---.80.17) 28 juin 2006 13:47

        l education nationale se passe presque de commentaires...

        Quant a vous Demian a l West, cessez donc de vous pavanez avec votre style, fort desagreable a lire sois dit en passant, et dont l arrogance et la pretention sont sans bornes. On appel ca une tete a claque.

        Sans salutations aucunes.

        PS : excusez les apostrophes et accents absents, ce sont les claviers Allemands...


        • Adolphos (---.---.59.170) 28 juin 2006 15:29

          C’est certain que le bourrage de crâne de l’éduc nat laisse encore à désirer ; la preuve il y a encore 60% de français à droite.


          • Aldoo (---.---.43.7) 28 juin 2006 18:23

            Dois-je en conclure que le bourrage de crâne de TF1 est bien trop efficace pour la santé (mentale) de notre pays ?


          • Adolphos (---.---.59.170) 29 juin 2006 00:07

            TF1, cette chaine de service public ? Evidement, que ce n’est que du bourrage de crane socialo ! Suprimons les obligation de service public de TF1, et on auras enfin une vrai chaine libre !


          • Aldoo (---.---.117.228) 29 juin 2006 11:02

            Tu parles de TF1, le service public sur la 4e planète du système d’alpha du centaure ? Possible... je n’ai jamais eu l’occasion d’y mettre les pieds.

            Moi je parlais de la chaîne de télévision française.


          • SilenT BoB SilenT BoB 28 juin 2006 16:19

            Mais ce que l’on apprend pas aux enfants c’est l’economie, chose qui a mon avis est aussi importante que l’histoire, car tellement liee a celle-ci. Lire un libre de science economique et social de 1ere releve de la lecon de courage de sang-froid.

            Je me rappelle mes profs me dire que le niveau des diplomes avait baisse en 20 ans, je en sais pas si c’est plus facile de les obtenir, mais ce qui est certain, c’est qu’ils ont de moins en moins de valeur, aujourd’hui beaucoup de caussieres a carrefour ont bac+2, hallucinant !


            • Aldoo (---.---.43.7) 28 juin 2006 18:25

              Pas si hallucinant que ça : tant qu’on aura besoin d’autant de caissières et que la population non ou peu diplômée diminuera, le niveau d’étude des caissières augmentera !


            • mowgli (---.---.64.89) 29 juin 2006 01:14

              le soleil des scorta est un tres beau livre , bien que bcp moins que la mort du roi tsongor, tragedie magnifique . le soleil des Scorta a recu le prix goncourt des Lyceens . je vous plains de ne pas etre capable d’apprecier la litterature


              • Paul Villach Paul Villach 29 juin 2006 10:07

                Mowgli, vous vous méprenez sur l’objet de l’article.
                - Je ne juge pas le livre que je ne connais pas, mais seulement la page mise hors contexte par un sujet d’examen officiel et son usage impropre à introduire utilement le thème de réflexion choisi, « la vengeance mauvaise conseillère ».
                - Si on s’en tient à cet extrait, je trouve que l’auteur « tartine », qu’il rabâche et que ses images, stéréotypées ou emphatiques, nuisent à ce qu’il exprime. Libre à vous d’en être enchanté ! Je conviens volontiers qu’une page ne représente pas un ouvrage ; mais toutes les pages ne sont pas forcément de même qualité.
                - Quant au prix reçu par ce livre, faut-il vous rappeler que cet argument d’autorité - fort disputé, car générateur de profits - perd de sa pertinence quand on sait les marchandages auxquels il donne lieu entre les groupes éditoriaux les plus puissants ? Et puis, quel sens peut bien avoir cette hiérarchie arbitraire imposée aux oeuvres de l’esprit par une stratégie purement mercantile ? À vous, « Mowgli », je le suppose, il n’ a pas échappé qu’on n’est pas près d’éloigner « le livre... de la jungle » ? Paul VILLACH


              • jer (---.---.98.37) 30 juin 2006 08:35

                1°) Qu’il y ait des magouilles entre les éditeurs pour l’attribution des prix littéraires « institutionnels », apparemment personne ne le conteste.

                Que ces magouilles existent pour le prix des Lycéens, ainsi que pour le prix du Livre Inter, je voudrais que l’on m’explique comment cela se passe. Pour le moment, je doute fortement.

                2°) Parmi les commentaires ci-dessus on parle de la difficulté de la dictée. Il ne faut pas déduire les résultats de la difficulté d’un texte. N’oubliez pas que le barème de correction et les consignes données aux correcteurs comptent énormément. Vous seriez sans doute étonnés de l’orthographe d’un texte ayant obtenu la moyenne. Ce qui d’ailleurs est normal, vu que certains professeurs de français ne donne quasiment jamais de dictées, suivant en cela les directives des inspecteurs. De plus quand ils en donnent elles sont préparées, précorrigées. Reste à l’élève de faire l’effort d’apprendre par coeur le texte qu’il devra réécrire !

                3°) D’une manière générale, je trouve que les sujets des textes proposés sont souvent trop ambitieux pour la grande majorité des élèves de 3ème.


                • frederic (---.---.219.110) 30 juin 2006 16:01

                  Bon, bon. Ce pauvre « Brevet des chaumières », dont on décide a priori le nombre d’élèves qui l’obtiendront (j’ai longtemps fait partie des « commissions d’harmonisation » (sic), hallucinant !) vaut-il même la peine qu’on en parle ?

                  Il faut vraiment avoir tué père et mère, et encore, pour ne pas l’obtenir.

                  Alors bon, que l’âne engloutissent les kilomètres mètre par mètre...


                  • gem (---.---.117.250) 30 juin 2006 20:02

                    @jer Prenez pas les éditeurs pour des cons. Regarder la liste des lauréats du « goncourt des lycéens », et dites moi si n’importe quel spécialiste n’est pas capable à l’avance, je ne dis pas de déviner qui aura le prix (y ’a toujours des surprises...) mais au moins de voir qui est dans la tendance : bon sentiments, jeunesse, idéalisme, lecture facile. Archétype : « l’exposition coloniale » : quel autre roman de la liste Goncourt (car c’est de là que ça sort) avait donc la moindre chance contre ça ?

                    Pour le livre « Inter », j’ignore comment on sélectionne les jurés. Mais je sais que ce n’est pas au hasard ! Et je sais aussi qu’on ne les laisse pas seuls : on les chouchoute, on les coache. Qu’ils soient sincères et honnètes : nul doute. Que les éditeurs soient sans influence, par contre...


                    • gem (---.---.117.250) 30 juin 2006 20:05

                      je ne sais pas qui a écrit ça sur wikipedia, mais il est de mon avis : http://fr.wikipedia.org/wiki/Shan_Sa


                    • Frédéric Mahé Frédéric Mahé 5 juillet 2006 14:29

                      Merci, je me suis bien marré en lisant votre article, que je trouve très bien écrit. Et ce sujet est passé en Corse (Académies du Sud de la France) ??? Sujet chaud, la vengeance (vendetta en italien)...

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