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Le grand pardon

Fable dominicale ? Peut-être pas !

La liberté, pas à n'importe quel prix.

Il s'appelait Fulbert et l'histoire ne lui a pas rendu grâce. Il est mort, oublié de tous sans jamais avoir pu retrouver la paix. Son histoire est liée à la plus grande abjection à laquelle notre Marine de Loire a participé, peu ou prou. Fulbert ne s'en remettrait jamais et je me dois de vous conter sa triste aventure.

C'était un adolescent épris de liberté, qui jamais ne se lassait de regarder les grands bateaux passer sur la Loire. Lui, le fils d'un modeste portefaix n'avait qu'une ambition : trouver un engagement sur un chaland et devenir marinier. Il avait seize ans quand la bonne fortune lui sourit. Il remplaça au pied levé un équipier qui venait de se briser la main lors d'une manœuvre aux arronçoirs. Le malheur de l'un fait parfois le bonheur de l'autre, c'est du moins ce que pensait alors notre ami Fulbert.

Fulbert vécut heureux ainsi quelques années dans cette corporation où il avait fait son trou. Il y était respecté et reconnu dans de nombreux ports de la rivière. Bien vite pourtant, le garçon se sentit des fourmis dans les jambes. Il lui fallait aller encore plus loin, connaître de nouveaux horizons. Chaque fois qu'il passait à Nantes, il avait les yeux de Chimène pour ces grands bateaux aux destinations mystérieuses.

Fulbert ne s'inquiétait pas du silence qui entourait ces bateaux étranges, armés de canons et qu'on chargeait de marchandises aussi diverses que luxueuses. Il ne s'étonnait pas plus du nombre considérable des membres d'équipage qui embarquaient au départ de la ville. Il n'était pas rare que ce nombre dépassât du double celui ordinairement requis pour la conduite de ces frégates.

Fulbert fut étrangement attiré par le mystère qu'entretenaient ceux qui revenaient de ces expéditions, parfois longues de presque deux années. Il avait des envies d'ailleurs, d'aventure et de grand large. La Loire avait fini par lui livrer, du moins le croyait-il, tous ses secrets. Il franchit le pas un jour de septembre 1763.

Fulbert trouva engagement à bord du « Prudent », un grand navire de commerce appartenant à l'armateur Mosneron-Dupin. L'homme lui avait semblé digne de confiance : petit-fils d'un capitaine de barque de Saint Gilles Croix de Vie, le bonhomme qui vivait dans un bel hôtel particulier qui donnait sur le quai de la Fosse, avait su apparemment mener sa propre barque et sa fortune. Voilà un armateur auquel Fulbert aurait donné le bon dieu sans confession.

D'autant plus rasséréné sur les buts de ce voyage que son patron avait embarqué un de ses jeunes fils : Joseph, âgé de 15 ans, pour lui apprendre le métier de pilotin (élève-officier), Fulbert ne se posait guère de question ; il avait signé les yeux fermés son engagement. Les marchandises qu'il eut à charger lui semblèrent cependant bien curieuses : étoffes luxueuses, eaux-de-vie, armes, bibelots et objets hétéroclites. Il fut intrigué également par les nombreuses chaînes et les étranges bracelets qui semblaient destinés à une prison lointaine.

Ce fut le 13 septembre que notre Fulbert embarqua en compagnie de 33 autres hommes d'équipage. Curieusement, mis à part le capitaine, un certain James, homme de 34 ans et son second Virdet, la plupart des partants étaient des novices qui effectuaient pour la première fois ce long voyage dont ils ne savaient rien. Il y avait à bord également deux chirurgiens. Le navire était tellement encombré de vivres et de marchandises diverses, que la place manquait un peu dans la grande chambre …

Le bateau, de construction hollandaise, avait été rehaussé et ne paraissait ni très jeune, ni très fiable à vrai dire. Notre marinier voyait bien que la marchandise avait bien plus de valeur que ce rafiot ancien, armé à la hâte et il se rendit compte bien vite qu'il était un des rares matelots de métier en dépit de son ignorance totale des choses de la mer. Un peu d'inquiétude le gagna quand il doubla Paimbœuf.

En décembre le Prudent fit sa première escale au Cap-Vert et en janvier 1764, arriva à Bisseau. C'est alors que Fulbert découvrit les véritables raisons de ce commerce étrange. Le capitaine était descendu à terre pour payer la coutume à un roi qui semblait plus attiré par les cadeaux des Européens que par le soin à donner à son peuple, les Papels. Il y avait là des navires portugais et anglais, occupés au même commerce, si ce mot peut convenir à ce qui se tramait à terre. Se trouvait sur place également le Phœnix, parti de Nantes cinquante jours plus tard que le Prudent et qui avait dû être mené de bien meilleure manière..

Fulbert observa ces hommes et ces femmes enchaînés, forcés de monter dans le navire sous les coups de fouet des matelots qui étaient bien plus des monstres que des marins. Il comprit enfin la destination de toutes les chaînes, les colliers et les bracelets étranges que lui même avait livrés à Nantes en provenance de la région de La Charité. Ainsi donc, c'était pour ça !

Il lui fallut participer à cette horreur quand la cargaison (puisque c'est ainsi qu'il fallait dire) du « Prudent » arriva à son tour après avoir été échangée contre tout ce que transportait alors ce bateau de l'enfer. Cela prit du temps, d'autant que la marchandise, composée surtout d'armes à feu, avait subi bien des dommages. L'équipage se fit armurier pour réparer ce qui pouvait l'être et satisfaire ainsi le roi afin que l'abominable échange puisse se faire.

La mauvaise saison arriva avant que tout ne fût réglé. Le séjour se prolongea et, pour Fulbert, chaque jour était un supplice. Il trouva refuge dans la prière, lui qui jusqu'alors, n'avait que très modérément songé à la paix de son âme. C'est seulement en avril 1765 que le « Prudent » leva l'ancre avec 140 « nègres » à son bord ( une petite cargaison qu'il avait fallu surpayer compte tenu de l'état désastreux des produits de l'échange).

Que dire de la longue et douloureuse traversée ? Fulbert n'était pas au bout de ses macabres découvertes. La maladie et la mort rôdaient sur ce navire. Le scorbut dévorait indistinctement noirs et blancs, la maladie se fit épidémie. Voilà pourquoi l'équipage était si nombreux au départ ; il fallait qu'il en reste encore à l'arrivée ! Les conditions à bord étaient épouvantables, la maladie certes mais encore la tempête, les hommes enchaînés qui baignaient dans leurs vomissures et leurs déjections. L'horreur et la faim, la honte et l'abjection quand les corps, les uns après les autres passaient par- dessus bord. En ces instants, à jamais gravés dans sa mémoire, Fulbert fit un vœu …

Arrivé au Fort Royal en Martinique, le « Prudent » était en piteux état. Pire encore était la marchandise ou du moins ce qu'il en restait. La traversée ayant duré près de 4 mois, il fallut tenter de rafraîchir les esclaves du mieux possible afin d'en tirer le meilleur prix mais quelques jours à terre ne firent pas de miracle. Le capitaine James se chargea seul de ce maudit commerce. Fulbert rongeait son frein et n'avait qu'une hâte, rentrer en France et tenir sa promesse.

Le « Prudent » quitta enfin la Martinique en octobre et rentra à Paimbœuf le 25 décembre. Sitôt à terre, Fulbert, sans même exiger sa solde, prit son maigre baluchon et quitta ce navire du diable et cette ville qu'il ne voulait plus voir. Il ne chercha nul embarquement pour remonter chez lui : il lui fallait obtenir la paix et le pardon par une longue marche à pied. Ainsi entreprit-il son pèlerinage intérieur le long de cette Loire qu'il chérissait tant mais qui trempait, elle aussi, dans un des plus grands crimes que l'humanité ait jamais commis.

Sa longue pérégrination le conduisit à l'abbaye de Fleury. C'est là qu'il s'était juré de finir sa vie en prière et en piété pour que toute la marine de Loire fût lavée de cet effroyable péché. Fulbert devenu moine, porta à lui seul le lourd fardeau de ce commerce honteux. Sa liberté se restreignait désormais aux quatre murs de sa modeste cellule et parfois à quelques promenades méditatives le long de la Loire, si proche et si belle.

On dit qu'il devint un moine respecté et que de nombreux visiteurs vinrent écouter son témoignage qui prenait une toute autre dimension en un tel lieu. Il aurait même influencé les membres de la Constituante qui abolirent l'esclave en 1794. Hélas, la mesure fut bien vite effacée parce que le commerce est toujours plus puissant que la morale. Il fallut attendre bien des années encore pour que cesse enfin ce voyage en enfer. Quand enfin fut signé le décret final, le 27 mai 1848, Fulbert n'était plus de ce monde !

Abolitionnistement sien.


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42 réactions à cet article    


  • claude-michel claude-michel 24 février 2014 12:49

    Un moyen comme un autre de cacher sa honte en rentrant dans les ordres.. ?

    Moi j’aurai mis une bombe sous les fesses du capitaine du bateau...
    Nantes et Bordeaux...deux villes au passé douteux.. !

    • C'est Nabum C’est Nabum 24 février 2014 13:20

      claude-michel


      Il eut fallu trouver une mèche autre que celle des cierges ! 

      À cette époque, renoncer à ce monde abject conduisait en ce lieu

    • claude-michel claude-michel 24 février 2014 13:24

      Par C’est Nabum....Oui je sais...autres temps autres moeurs..et puis l’église était si puissante...pour cacher la réalité... !


    • C'est Nabum C’est Nabum 24 février 2014 13:25

       claude-michel


      Et pourtant c’est d’elle que des grandes lumières sont venues aussi

      Le monde est si complexe

    • claude-michel claude-michel 24 février 2014 13:37

      Par C’est Nabum....Grandes lumières...faut le dire vite...Difficile avec une bougie d’éclairer le monde..et puis a la longue on trouve de la suie partout...Pas facile de voir un ’nègre’ sur un mur noir.. ?


    • C'est Nabum C’est Nabum 24 février 2014 14:15

      claude-michel 


      Ne confondons pas l’institution qui n’a jamais brillé et quelques personnages qui bien au contraire brillèrent de mille feux ! 

    • Prudence Gayant Prudence Gayant 24 février 2014 13:57
      « Il est mort oublié de tous ». Fulbert c’est un peu comme le soldat inconnu. Personne ne sait qui c’est, mais tout le monde se souvient de ce qu’il a fait.

      • Shawford Shawford43 24 février 2014 14:03

        Fulber, quand il fulminera vraiment vis à vis de toi, je te garantis que jamais plus tu te permettras de t’adresser à l’auteur ou quiconque ici comme tu le fais !


        And I don’t mind if you’re black or white

      • C'est Nabum C’est Nabum 24 février 2014 14:16

        Prudence 


        C’est une allégorie 

      • Prudence Gayant Prudence Gayant 24 février 2014 16:07

        Shawford

        La façon dont je m’adresse à Nabum ne regarde que moi.
        Quant à vous, devinez ?


      • Shawford Shawford43 24 février 2014 16:15

        Et beh cocotte tu veux que je t’en remette une couche ?


        Les femmes d’AV ont vraiment l’égo encore plus mal placé que les hommes, c’est peu dire.

        Et je crois que dans le genre, tu tiens le pompon, Na Boom pourrait en témoigner, mais il est trop blindé de ce côté là pour s’abaisser au type de veulerie qui te caractérise.

        Si tu veux un bonus, tu me bipes hein, je suis jamais en mal d’amabilités smiley

      • Prudence Gayant Prudence Gayant 24 février 2014 13:58

        La traite des nègres valait bien une fable dominicale. 


        • Prudence Gayant Prudence Gayant 24 février 2014 20:34

          Je ferai preuve de prudence dorénavant.

          Si Nabum et shawford font commerce ensemble je préfère encore aller me pendre que de continuer à commenter ici.



          • Shawford Shawford43 24 février 2014 20:42

            Je vous prêterai une cravate si vous voulez. 


            Et Na Boom n’y est pour rien, on ne commerce de rien, et c’est pas de son fait que j’en vienne à moucher une commère

            Mais surtout, vous vous trompez tellement lourdement, il n’y a aucune volonté pusillanime dans ma démarche.
            Vous y êtes insensible c’est dommage, mais sachant ce que vous feriez de mes excuses, je ne crois même pas qu’il soit utile de vous en dispenser.

            Je conclurais en reprenant les premiers mors que je vous ai adressé sous un fil de l’auteur :
            Dear Prudence, open up your eyes
            Dear Prudence, see the sunny skies
            The wind is low the birds will sing
            That you are part of everything
            Dear Prudence, won’t you open up your eyes ?



          • C'est Nabum C’est Nabum 24 février 2014 20:48

            Prudence


            Je ne veux pas me mêler d’une querelle qui ne me regarde pas mais sachez que je garde toujours un ton courtois et que j’ai lu ici des mots qui me déplaisent. Je n’aime pas que sur une fable surtout, de tels échanges aient lieu.

            La polémique n’a pas sa place et vous prie de croire que je ne cautionne en rien les propos échangés.

          • Shawford Shawford43 24 février 2014 21:41

            Je veux, le grise lit, je suis même son revendeur exclusif de came morille smiley


          • Prudence Gayant Prudence Gayant 25 février 2014 02:17

            Je vous fais mes excuses si mes commentaires sont trop virulents. 

            Votre fable dominicale sur la traite d’êtres humains méritaient mieux comme public. 


          • bakerstreet bakerstreet 25 février 2014 08:45

            Capitaine.

            Le bosco s’est plaint lui aussi de l’ambiance à table !
            M’est avis qu’il faudrait faire un exemple, avant que la mutinerie n’éclate. 

          • C'est Nabum C’est Nabum 25 février 2014 08:48

            Ironicusmors 


            Il est vrai que l’invective et la grossierté donnent l’illusion de la virilité !

          • Shawford Shawford43 25 février 2014 08:50

            Hey, Gerry Rafferty, tu te sens digne de faire partie de l’équipage ?


          • C'est Nabum C’est Nabum 25 février 2014 08:53

            Shawford43 


            Vous pouvez embarquer à bord mais tenez un peu votre langue.
            J’ai déja mis à pied le capitiane Haddock 

          • Shawford Shawford43 25 février 2014 08:55

            J’voudrais bien voir ça, aboule les raviolis, fissa smiley


          • bakerstreet bakerstreet 25 février 2014 08:42

            Bravo pour ce témoignage. Les images mentales traversent notre cerveau comme une petite brise de mer !. 

            A lire les commentaires, on trouverait bien encore toute une dynamique de marins différents pour faire un tel voyage. 

            Dieu nous préserve des tempêtes et des méchants. 

            A tout prendre la compagnie des frères de la côte était préférable à certains équipages soi disant plus honnêtes. 
            Parmi eux, d’ailleurs, beaucoup de déçus de la révolution française. 

            « Tout cet or, capitaine ! »
            « Ouai, Scilby ! Nous voilà de pouilleux devenus les plus riches de la terre ! »

            Mais je ne parle pas du trafic d’ébène, qui faisait de vous exactement le contraire !

            Quand la brise de mer, se transforme en miasmes putrides, il vaut mieux prendre le large, si l’on ne veut pas que le diable vous emmène en enfer !

            • C'est Nabum C’est Nabum 25 février 2014 08:49

              bakerstreet


              Superbe dernière phrase dans votre commentaire
              J’en suis un peu jaloux ...

              Merci l’ami 

            • Shawford Shawford43 25 février 2014 08:52

              Na Boom, commence pas à me piquer ma Delorean en lousdé smiley

              Cette minute d’avance va te coûter cher buddy smiley

            • C'est Nabum C’est Nabum 25 février 2014 09:00

              Shawford43


              C(‘est curieux cette habitude de déformer les noms quand on veut montrer mépris et indifférence à celui qui vous exaspère ! 

            • Shawford Shawford43 25 février 2014 09:03

              T’as qu’à pas traiter le rital d’âne, bourrique 


              je te cite : « capitiane Haddock » smiley

              Et si t’as essayé de fourcher volontairement ton clavier pour me blouser, t’as pas fini de t’en voir, loser smiley

            • C'est Nabum C’est Nabum 25 février 2014 09:16

              Shawford43


              Pourquoi des menaces ?

            • Shawford Shawford43 25 février 2014 09:23

              Envers le capitâne ou envers vous ?


            • TicTac TicTac 25 février 2014 09:09

              Très bel article.

              Combien ont renoncé à leur honneur ? Trop, bien trop.

              Je prends cette histoire comme une parabole.
              Elle mériterait d’être transposée dans notre présent violent, cruel et indifférent.

              • C'est Nabum C’est Nabum 25 février 2014 09:17

                TicTac


                Merci 

                C’est ce que j’essaie de faire bien souvent avec mes fables.

                Et pourtant, je ne marche pas sur l’eau même si j’aimerais changer le Monde

              • rocla+ rocla+ 25 février 2014 09:25

                Savoir annoncer les couleurs et douleurs de notre humanité 

                au moyen de mots si bien trouvés suscite apparemment 
                de curieux commentaires . 

                Le mien sera aura 5 lettres .

                Bravo .

                • C'est Nabum C’est Nabum 25 février 2014 09:43

                  rocla+


                  MERCI

                  5 lettres également

                • Shawford Shawford43 25 février 2014 10:04

                   smiley smiley smiley quelle bande de losers smiley smiley


                • Shawford Shawford43 25 février 2014 10:10

                  Et vous connaissez les 5 miennes, qui donnent smiley ou :->


                  Au plaisir de vous rencontrer un jour IRL... ou pas

                • Vipère Vipère 25 février 2014 09:27

                  Bonjour à tous

                  Qu’on mette ce Shawford au pain sec e à l’eau, et 8 jours de cachot ! - :))

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