Fermer

  • AgoraVox sur Twitter
  • RSS
  • Agoravox TV
  • Agoravox Mobile

Accueil du site > Actualités > Citoyenneté > Les enchanteurs du silence …

Les enchanteurs du silence …

Refuser la misère et l'exclusion

Les maraudeurs du jeudi

Les Maraudeurs seront en pérégrination ce soir. C'est devant la cathédrale que débutera leur tour des humains en marge de notre monde si douillet. Je souhaite les observer, prendre le pouls de cette magnifique initiative instiguée par des personnes si modestes qu'il n'est pas nécessaire de les nommer ici.

Devant la grande maison de Dieu, j'espère les retrouver. Il est 20 heures. Les grilles de la Cathédrale s'ouvrent pour laisser entrer les spectateurs, il y a un Requiem ce soir. La nuit est tombée, la ville se vide de ses passants affairés. Ceux qui n'ont pas de chez eux sont quelque part, invisibles et discrets. C'est à eux que les Maraudeurs espèrent tendre la main.

Ils arrivent, traînant de grosses valises regorgeant de vêtements dont on leur a fait don, portant des sacs sur le dos. Ils circuleront ainsi, allant à la rencontre des exclus de la galette. Ils sont cinq en partance pour la nuit et ses secrets. Je viens me glisser à leur côté, clandestin de ce voyage dans le monde du silence.

Sur le parvis, quelques habitants des rues attendent. Ils seront les premiers servis. Les valises s'ouvrent, le choix se fait sans goinfrerie ni précipitation. Ils sont en confiance, ils ont pris l'habitude de croiser ces fripiers de la nuit. Le rendez-vous est fixé d'un mois à l'autre. Des échanges téléphoniques se font également pour des besoins précis ou bien afin d' avertir d'autres de leur passage. Il y a une solidarité de l'exclusion.

Parmi eux, un jeune couple vient d'accéder à un appartement depuis moins d'un moins. Les Maraudeurs s'en réjouissent, leur apportent un micro-onde pour mieux s'installer. Demain, ils leur proposeront un matelas et une couette, trop encombrants ce soir pour errer dans les rues d'Orléans. L'échange est riche, je devine une vraie connivence entre les uns et les autres, un plaisir du partage qui me réjouit.

Je ne peux rester à distance avec mon petit calepin. Braco, un ancien marinier, pêcheur de son état, vient à moi. Nous entamons une conversation. Elle se prolongera longtemps. Il fera un bon bout de chemin avec nous ; il appellera plus tard un des initiateurs pour prévenir qu'un groupe attend en un autre lieu. Agence de communication de la rue, Braco est une lumière dans le soir, une énergie magnifique, un regard sans reproches.

J'observe les échanges qui se passent sous mes yeux de néophyte. Il y a de la pudeur dans l'acceptation, une certaine gêne aussi. Il faut prendre pour les enfants avant de consentir à prendre aussi pour soi. Un grand escogriffe se dandine ; il cherche pour sa fille, pas pour lui. Il finira pourtant par accepter ce blouson chaud qui lui sera si utile cet hiver. Il ne dit pas merci ; il y a trop de renoncement dans ce mot. Son sourire est bien plus fort que ce mot si galvaudé.

Le groupe poursuit son cheminement dans les rues. Les valises roulent sur les pavés, nous avons une drôle d'allure. Voyageurs improbables, notre aspect est si étrange qu'il se peut que nous passions, nous aussi, pour des gens de la rue. C'est sans doute ce mimétisme qui a fait symbiose. Les grandes places symboliques de la cité sont vides, notre quête demeure infructueuse …

C'est au hasard que surgit le suivant. Un homme qui, d'un regard, a compris. Il se met à l'écart. Accepte la main tendue. Il parle fort, non pas pour se protéger mais sans doute parce qu'il a perdu l'habitude des relations. C'est au pied d'un distributeur de billets d'une grande banque d'affaires que s'ouvrent les valises. Une cliente passe son chemin, je m'amuse de cette scène en décalage.

L'homme choisit des vêtements. Il tend une pièce, il refuse le don ; il veut un geste, fût-il symbolique. La dignité, ça ne se refuse pas. À sa demande, la pièce finira dans un tronc de la cathédrale. Quand il repart, il n'est plus tout à fait le même homme. Celui qui marchait en rasant les murs, s'en va tête haute et démarche assurée. Il nous gratifie d'un tonitruant « Merci ». Rendez-vous lui est fixé pour la Maraude du mois prochain. Il sera là à n'en point douter. Il a accepté la petite carte des Maraudeurs du jeudi ; il fera bientôt partie des fidèles …

Braco appelle ses amis. Il y a un groupe qui les attend place d'Arc. Nous reprenons notre marche. C'est une douzaine de personnes qui se sont réunies au pied de ce symbole du consumérisme local. Hommes et femmes, jeunes et plus âgés, grands et petits, toutes les différences d'un groupe humain sont présentes ici.

Une fois encore, les valises s'ouvrent, le choix se fait. Des astuces de la rue s'expriment devant nous. Pour juger si un pantalon est à votre taille sans l'enfiler, un grand gaillard y glisse son coude, poing fermé. « Il est parfait, je le prends ». Un autre réclame un blouson chaud. Nous les avons tous donnés, il en reste dans le véhicule-réserve ; je vais en chercher quatre qui partiront tous.

Une serveuse du Mac Do tout proche passe, elle vient de terminer son service. Elle reconnaît les Maraudeurs, propose à la volée : « Qui veut un hamburger ? » Les mains se lèvent, elle reviendra quelques minutes plus tard avec de quoi les satisfaire. Un geste simple, spontané, discret. Merci à elle !

Le grand sac à dos est vide. Fred, un vieux briscard de la route le réclame. Un Maraudeur le lui offre. Son sourire édenté illumine la dalle. Il s'exclame, lui le bourru qui joue les durs : « C'est le plus beau cadeau qu'on m'ait fait depuis bien longtemps ! » Il y glisse avec précaution et minutie toutes ses affaires, celles qu'il transportait et les nouvelles du jour. Il rayonne. Soudain, la nuit est moins froide et le monde plus joli.

Je viens m'asseoir entre Fred et son ami Sofian. Le second réclame pour la prochaine Maraude du matériel à dessin. Il m'en fait une liste précise : Des fusains, des mines de plomb, du papier à grain, des stylos feutre, des crayons aquarella. Il veut créer, s'exprimer, ne pas accepter d'être condamné au silence. Il ajoute moqueur : « Ce n'est pas nécessaire de donner un chevalet, c'est pas bien commode pour nous ! »

Fred lui se livre, accepte de répondre à mes questions. Il a 41 ans et vit dans la rue depuis l'âge de 12 ans. Un choix personnel me dit-il ; il me provoque un peu en décrivant un parcours chaotique et délictueux, violent parfois, destructeur toujours. Je prends des notes sans être dupe du rôle qu'il joue ici. Il se prétend clochard de luxe ; l'opulence ne saute pas aux yeux.

Puis il s'emporte, veut voir ma carte d'identité, cherche à savoir qui je suis. La colère tombe bien vite. Nous renouons le contact, il finit par m'avouer son désir de confier son parcours à quelqu'un susceptible de le mettre par écrit. Lui, rêve d'une bande dessinée. Il me faudrait trouver un graphiste capable de se lancer dans cette aventure. Nous nous donnons rendez-vous dans un mois, ce billet sera ou non, la porte ouverte à cette autre aventure. Il le lira m'a-t-il affirmé.

Nous reprenons notre marche, le groupe va regagner un mystérieux squat. Nous croisons alors un être lunaire, un étrange pierrot barbu, au discours désarticulé, au regard si profond, aux silences troublants. Il vous transperce, vous devine d'un simple regard. C'est un Ecossais perdu dans nos rues ; maréchal ferrant qui a été escroqué durant dix longues années et qui ne parvient pas à être reconnu dans ses droits. Il n'accepte rien, il nous parle, c'est déjà un miracle, reconnaît le Saint Bernard des déshérités.

Il va dormir là. Nous partons, je ne puis oublier cet homme si particulier. Il est brisé par la rue, enfermé dans une solitude magnifique qui ne l'empêche nullement d'illuminer de quelques mots l'existence de ceux qui le croisent. Il donne et ne veut rien recevoir. Il souhaite simplement qu'on le reconnaisse un jour en tant que victime. Il est magnifique de dignité outragée, c'est du moins ainsi que je le perçois.

Il sera notre dernier arrêt. La maraude se termine avec ce personnage si attachant qui s'incruste dans ma tête. Quel beau personnage et quelle vie éparpillée et brisée ! Il est porteur à la fois de toute la richesse de l'humanité et de son plus effroyable désarroi. Je suis troublé et pourtant si reconnaissant aux Maraudeurs du jeudi d'avoir enchanté ma nuit.

Je retourne dans mon confort, dans cette vie dont ils se sont, volontairement ou non, exclus. Je retiendrai leur dignité et leur humour, leur dérision à propos d' eux-mêmes et de cet autre monde qui les ignore. Je me souviendrai encore des paroles de vérité, des échanges sur un pied d'égalité, de la franchise qui se dégage de leurs confidences. Cette nuit ne fut pas anodine ; j'ai reçu bien plus que les Maraudeurs n'ont donné grâce à la générosité de tous. Je sors grandi. Merci à vous les Seigneurs de la rue ! Je reviendrai vous voir et peut-être vous dire ce billet.

 

Émerveillement leur.

Pour les aider

https://www.facebook.com/groups/200179650179454/?fref=ts


Moyenne des avis sur cet article :  5/5   (2 votes)




Réagissez à l'article

6 réactions à cet article    


  • Vipère Vipère 27 octobre 2014 13:07


    Bonjour Nabum

    Tout le monde parle de la misère et de l’exclusion, mais sous votre plume et avec votre première expérience du terrain, cela rend ce monde vivant et réel ! un monde parralèle qui nous est décrit avec pudeur et sensibilité, merci. (je vous adore, littérairement parlant) smiley

    • C'est Nabum C’est Nabum 27 octobre 2014 15:56

      Vipère


      Je vous remercie ...

      Oui cette expérience fut troublante et touchante, bien loin des images que je pouvais avoir après avoir fait un premier billet sur une maraude plus organisée à Montauban.
      Ici c’est une iniative spontanée et qui a le mérite de laisser place à l’improvisation.

    • Mohammed MADJOUR Mohammed MADJOUR 27 octobre 2014 15:51

      Je vous félicite pour l’initiative, chers maraudeurs du jeudi avec ou sans mon ami Nabum ! Mais attention la misère de l’exclusion est parfois insoutenable, vous pouvez vous décompresser en vous indignant comme il faut ! Dans les rêves et dans la réalité je maraude bien volontiers avec vous !

      https://www.facebook.com/groups/548198298553431/


      • C'est Nabum C’est Nabum 27 octobre 2014 15:57

        Mohammed MADJOUR


        Le retour au réel ne fut pas simple ... à notre réel bien loin du leur

        Celà va sans dire

        • Mohammed MADJOUR Mohammed MADJOUR 27 octobre 2014 16:30

          @ Nabum

          Si loin... et pourtant si près pour ainsi dire !

Ajouter une réaction

Pour réagir, identifiez-vous avec votre login / mot de passe, en haut à droite de cette page

Si vous n'avez pas de login / mot de passe, vous devez vous inscrire ici.


FAIRE UN DON






Les thématiques de l'article


Palmarès