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Les feuilles mortes se ramassent à la pelle

Ramasser les feuilles mortes avec un balai ou un râteau, quelle ringardise ! Aujourd’hui, grâce au progrès, on peut utiliser une merveille de technologie : la souffleuse à feuilles (ou souffleur, ou balai mécanique), qui transforme le vulgaire balayeur en un véritable technicien de surfaces.

Finies les corvées pénibles et fastidieuses : désormais, avec le souffleur, nettoyer les pelouses et les allées se fait en un clin d’oeil, affirment les fabricants (voir le catalogue de Stihl par exemple). Comment le sait-on, demanderont les sceptiques ? Existe-t-il des études comparatives montrant une efficacité supérieure des souffleurs par rapport aux balais traditionnels ? A-t-on réalisé des tests en conditions réelles, pour mesurer la durée requise pour nettoyer la même surface avec ces engins ultramodernes ou avec leurs ancêtres emmanchés ? Aucune, certainement (du moins à ma connaissance), mais ce serait inutile, tant il semble évident qu’un engin motorisé, lourd, bruyant, demandant de l’entretien et du carburant, est forcément supérieur à un outil simple, silencieux et sobre.

Et puis, imaginez qu’au fond de votre jardin, il y ait une ou deux feuilles mortes coincées dans un endroit inaccessible, sous les branches d’un arbuste. Comment faire pour les enlever avec un râteau ? Il serait évidemment impensable de les laisser sur place, servir d’abri à des scarabées en attendant de se décomposer naturellement... Berk, quel cauchemar ! Heureusement, avec votre souffleur 65cm3 développant une puissance de 4kW/ch capable de souffler 900 m3 d’air par heure, et dont vous trimballez les 10kg sur le dos, ces maudites feuilles seront envoyées dans la stratosphère ou presque.

Évidemment, il y a toujours des râleurs, des gêneurs, des réfractaires à la modernité, qui voudraient empêcher la marche en avant triomphante de l’Humanité.
Un peu partout, des riverains, surtout dans les zones résidentielles, se plaignent du bruit occasionné par les services de nettoyage de la voirie et des Espaces Verts, ou par les entreprises de jardinage.

Un rapport (au format pdf) du service cantonal de protection contre le bruit et les rayonnements no- ionisants du Canton de Genève leur donne des arguments, en signalant que d’après des études épidémiologiques, le seuil statistiquement significatif pour les atteintes de l’ouïe, ou seuil de nocivité, est largement dépassé (de 10 db(A)) par certains souffleurs.

Pour une définition des mesures du bruit, voir par exemple le site de l’INRS, où l’on apprend que le dB(A) est le décibel physiologique, mesure qui correspond le mieux à notre perception des bruits, et que 50dB(A) est le niveau d’une conversation, 85dB(A) est le seuil de nocivité, 120dB(A) le seuil de douleur (il faut aussi tenir compte de la durée). On peut aussi consulter le site du Centre d’Information et de Documentation sur le Bruit.

Le rapport helvétique cité plus haut donne d’autres arguments aux Ennemis du Progrès, en évoquant les effets négatifs du bruit sur l’apprentissage des enfants : ainsi, une expérience dans une école a montré que le taux de compréhension d’une dictée diminuait de 20% avec un bruit ambiant de 55dB(A). On imagine alors si le jardinier était passé sous les fenêtres de la classe avec sa souffleuse !
Dans les nombreuses études et rapports consacrés au bruit, on peut trouver un grand nombre d’effets de la surconsommation de décibels sur la santé :
perte d’intelligibilité, surdité, fatigue, altération du sommeil, stress, dépression, irritabilité, agressivité, augmentation de la tension artérielle, réduction des capacités cognitives...
Ces effets directs sont suivis d’effets secondaires, comme la multiplication des actes de violence (à cause de l’agressivité générée par le bruit), l’augmentation de la consommation de médicaments (anti-dépresseurs...), etc.
Tout cela ayant bien sûr un coût élevé pour la société (remboursements de la Sécurité sociale, mise en place de politiques de lutte contre le bruit...).

Mais les dégâts collatéraux des souffleurs ne se limitent pas au bruit : je me souviens être allé un samedi matin au bureau de Poste près de chez moi. Sur le chemin, j’entendais le bruit caractéristique et particulièrement horripilant d’un souffleur. Soudain, je m’arrêtai : où était passé le centre administratif ? Il avait disparu ! A la place, il y avait un énorme nuage opaque ! Finalement, entre deux volutes de cette fumée de poussières, j’aperçus une silhouette humaine, qui se révéla être un type en train de "nettoyer" le terrain de pétanque voisin.

Les poussières ont des effets plutôt négatifs sur la santé, car, comme l’explique par exemple la Fédération "ATMO" des associations agréées de surveillance de la qualité de l’air, la poussière est composée de particules qui, selon leur taille, pénètrent plus ou moins profondément dans l’arbre pulmonaire ; les plus fines peuvent, même à de faibles concentrations, irriter les voies respiratoires. (avec comme conséquences les allergies, l’asthme, etc.). De plus, certaines particules ont des propriétés mutagènes et cancérigènes.

Ces petits désagréments sanitaires donnent des arguments à tous ceux qui veulent entraver la marche triomphante de l’Humanité vers la Liberté industrielle et le Progrès technologique. Déjà, des réactions ont lieu :
- Aux Etats-Unis, au moins 20 municipalités californiennes ont interdit l’utilisation des souffleuses à feuilles
- à Paris, la Mairie a décidé un moratoire sur les engins trop bruyants (dont les souffleurs).
- dans le Canton de Genève, les souffleuses à feuilles (ainsi que les tondeuses à gazon) sont interdites de 20 h à 8 h du lundi au samedi, ainsi que les dimanches et les jours fériés. De plus, l’usage des souffleuses n’est désormais autorisé que du 1er octobre au 31 janvier, et en aucun cas sur les chemins forestiers.

Si ces réactions se généralisaient, les industriels ne resteraient certainement pas les bras croisés. Assistera-t-on prochainement à des batailles juridiques, politiques, médiatiques, avec d’un côté des plaintes contre les bruits de voisinage, des associations faisant pression sur les autorités locales (par exemple pour que les services municipaux cessent d’utiliser systématiquement les souffleurs pour le nettoyage des voiries et des espaces verts), et, de l’autre, les fabricants défendant leur part de marché, et les adeptes du progrès technique tous azimuts ?
La question philosophique sous-jacente est finalement de savoir pourquoi tous nos outils deviennent de plus en plus motorisés, de plus en plus sophistiqués : est-ce par souci d’efficacité vis-à-vis de l’utilisateur, ou pour favoriser le développement des industries et inciter à la consommation, sans se soucier de l’efficacité ni des effets sanitaires et environnementaux ?

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