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Les problèmes du manifeste pour les produits de « haute nécessité »

J’ai, comme tout le monde, lu le Manifeste pour les « produits » de haute nécessité et j’avoue en avoir ressenti un certain malaise. Les revendications du collectif LPK sont légitimes tout comme est légitime la demande d’un cadre politique spécifique pour les Antilles. La France n’a pas su, ou pas voulu, laisser partir ses colonies quand elles ont cessé d’être profitables et les populations locales se sont laissé enfermées dans une relation de dépendance vis-a-vis de métropole alors qu’il aurait fallu les préparer à une indépendance que la crise des ressources rend de toute façon inéluctable.

C’est le reste du texte qui me pose problème. Il y a, bien sûr, le style ampoulé au point d’en devenir parfois insupportable, et l’imprécision des concepts cachant mal des restes de marxisme plus ou moins mal assumé. Évidemment qu’il y aura quelque chose après le capitalisme et évidemment que ce quelque chose devra être compatible avec les limites que nous impose la nature, mais quand on a dit cela on a rien dit. Quantité de systèmes peuvent répondre à cette définition, et la plupart n’ont rien de sympathique.

Il y a aussi cette référence constante à l’utopie, utopie qui est l’anti-politique par excellence. L’action politique c’est d’abord gérer les problèmes, éviter qu’ils ne dégénèrent en crise et améliorer le système lorsque cela est possible. On peut, pour ce faire, être obligé d’utiliser des moyens passablement radicaux - c’est ce qu’ont fait les Américains en 1776 et les Irlandais en 1921 - mais jeter à la mer un système, même imparfait, pour lui en substituer un autre qui n’existe que dans l’imagination de quelques idéologues, cela ne mène qu’à un désastre sanglant. Il n’y a qu’à regarder ce qu’il est advenu de la Terreur et du Communisme pour s’en convaincre.

Ce n’est pas cela le plus gênant, cependant. Le plus gênant c’est que ce texte est un texte de classe, le discours d’une intelligentsia en quête de légitimité sociale qui projette ses rêves et ses fantasmes sur une réalité - je le crains - passablement indifférente. Seuls des membres de l’intelligentsia peuvent se focaliser à ce point sur le sens à donner au travail et sur des concepts tels que l’aliénation. Jusqu’à une période récente la seule question que se posait l’écrasante majorité des gens c’était si leur travail suffirait à les nourrir. Les seuls qui pouvaient espérer y trouver un épanouissement c’était les prêtres et les intellectuels de cour - les ancêtres sociologiques des auteurs de ce manifestes. Pour le autres, qu’ils soient éleveur beauceron ou paysan maya, le travail c’était d’abord d’interminables journées à trimer comme un forçat sous une pluie battante ou un soleil de plomb.

Ce n’est qu’avec la découverte des carburants fossiles et l’industrialisation qu’ils ont rendu possible qu’on a pu se poser la question du travail, justement parce que le charbon, puis le pétrole en faisant une grande partie à notre place. Cela a permis de dégager les surplus nécessaire à la création d’une quantité phénoménale d’emplois qualifiés et à la création du titanesque système d’éducation indispensable pour les pourvoir. Le discours sur l’aliénation est une conséquence directe de cette fantastique expansion des classes instruite et des questions qu’elles se sont immédiatement posées sur leur propre légitimité sociale.

Le problème des intellectuels urbains qui ont rédigé ce manifeste c’est qu’ils projettent leurs propres interrogations - quel est le rôle d’un intellectuel dans la société - et leurs propres rêves - créer sans avoir à se soucier des contingences matérielles - sans se rendre compte que l’évolution du monde est en train de rendre vaines les premières et creux les seconds.

Pour que la société puisse avoir des intellectuels il faut qu’elle dégage des surplus suffisant pour les entretenir - c’est une constante depuis le néolithique. La nôtre a pu le faire à un degré inégalé, et a donc pu faire profiter de leurs services non seulement ces spécialistes de l’accaparement des surplus qu’étaient les nobles et les rois mais également le gros de la population. Le problème c’est que sa capacité à continuer à le faire se réduit chaque année un peu plus. La fin des ressources abondantes et bon marchés ne se traduira ni par un revenu citoyen ni par la généralisation du mode de vie des intellectuels urbains, mais par des difficultés toujours plus considérables pour une société qui aura de moins en moins les moyens d’entretenir des spécialistes de la « poètique »

La décroissance c’est, il faut bien s’en rendre compte, travailler plus dur, plus longtemps et pour un niveau de vie moindre et si nous devons suivre cette voie ce n’est pas parce qu’elle conduit au paradis, mais parce que le monde ne nous laisse pas d’autre choix. Encore faut-il, d’ailleurs, la mettre en oeuvre d’une manière progressive et contrôlée et en faisant porter l’effort sur les plus riches. Pour la culture populaire cela signifie la rapatrier vers le peuple et le réhabituer à produire lui-même la culture qu’il consomme au lieu de s’en remettre à une caste de spécialistes - qu’ils s’appellent Patrick Chamoiseau ou Jean-Marie Bigard.

Mais cela, je doute que nos amis intellectuels soient prêts à l’accepter.


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7 réactions à cet article    


  • JL JL 25 février 2009 11:34

    Vous écrivez : ""La France n’a pas su, ou pas voulu, laisser partir ses colonies quand elles ont cessé d’être profitables."" Croyez-vous que ces colonies ont cessé d’être rentables ? Il faudrait définir ce qu’on entend par rentable ici.

    Vous dites : ""jeter à la mer un système, même imparfait, pour lui en substituer un autre qui n’existe que dans l’imagination de quelques idéologues, cela ne mène qu’à un désastre sanglant."" Sanglant ? Vraiment ? Comme vous y allez ! Et le capitalisme, n’est-il pas sanglant ? Ce n’est pas à des descendants d’esclaves que vous pouvez dire le contraire.

    Encore : ""La décroissance c’est, il faut bien s’en rendre compte, travailler plus dur, plus longtemps et pour un niveau de vie moindre et si nous devons suivre cette voie ce n’est pas parce qu’elle conduit au paradis, mais parce que le monde ne nous laisse pas d’autre choix"". Alors là, désolé, c’est de l’idéologie libérale et rien d’autre. Vous confirmez cette citation Edouard Glissant : "Le libéralisme économique préside tous les imaginaires"

    Dans ce Manifeste que vous décriez on peut lire ceci qui contredit votre point de vue :

    "Le capitalisme contemporain réduit la part salariale à mesure qu’il augmente sa production et ses profits. Quand il délocalise, ce n’est pas dans la recherche d’une main d’œuvre abondante, mais dans le souci d’un effondrement plus accéléré de la part salariale. Toute déflation salariale dégage des profits qui vont de suite au grand jeu welto de la finance. Réclamer une augmentation de salaire n’est donc en rien illégitime : c’est le début d’une équité qui doit se faire mondiale… En valeur poétique, il n’existe ni chômage ni plein emploi ni assistanat, mais autorégénération et autoréorganisation, mais du possible à l’infini pour tous les talents, toutes les aspirations. En valeur poétique, le PÏB des sociétés économiques révèle sa brutalité."


    • JoëlP JoëlP 25 février 2009 11:53

      Pas du tout d’accord avec ce papier. Vous épousez les thèses neo-libérales qui consistent à dire que travailler plus pour gagner moins est une fatalité, et que forcément, mondialisation aidant, on va vers des jours difficiles Il n’y aurait donc pas de place pour tenter des penser notre avenir à travers des utopies. L’utopie c’est penser un meilleure forme de gouvernement. Bientôt en 2018 on fêtera la première édition de la grande Utopie de Thoma Moore. 

      C’est un peu facile de stigmatiser les intellectuels. Sans Voltaire, Rousseau, Diderot ou Condorcet on en serait peut-être encore au monarque absolu (oui, je sais on y est encore mais au moins celui-ci on peut le renverser sans le raccourcir).

      C’est prendre les gens du peuple pour des cons de penser qu’ils ne peuvent pas avoir de réflexion sur leur travail et sur le fait que ceux qui font les tâches les plus passionnantes sont payés cent voire mille fois plus qu’eux. Parmi ces chanceux, ce ne sont pas les intellectuels les mieux lotis, ou alors c’est que papa avait fait du business avant eux.


      • JONAS JONAS 25 février 2009 22:29

        @ L’Auteur ;

        Encore un sujet traité avec l’ignorance des réalités !

        Il a plus d’un milliard de personnes qui ne peuvent assouvir leurs besoins de nourriture chaque jour dans le monde. (Il y en a malheureusement beaucoup plus que cela). Mais, c’est un chiffre…. !

        Alors, votre solution : " Il y a qu’à, il faut qu’on ! ". Que l’on plume les " riches " bien sûr ! Et ceux qui travaillent ! Ils n’ont pas encore assez de déductions pour le chômage, le RMI, la RDS, la CSG, la Sécurité Sociale, les retraites, on pourrait y ajouter " la Taxe Contre la Faim dans le Monde (TCFM) ".

        Vous estimez à combien les allocations à verser à ce milliard de pauvres, pour qu’ils vivent dignement ? 100 € par habitant et par mois, ça fait environ 600 € pour une famille avec 4 enfants, c’est peu et pourtant… !

        Que je sache, ça fait la coquette somme de 100 milliards d’euros par mois, et de 1 200 milliards par an ! Le plan de relance d’Obama, un amuse-gueule en comparaison et aucun retour en investissement, ils pourront se nourrir… !

        Et nous en prenons au minimum pour 20 ans, avant qu’ils deviennent productifs.

        Vous pouvez piller toutes les fortunes du monde, elles ne pourront subvenir à ce besoin plusieurs années.

        C’est donc aux masses " laborieuses " qu’il faudra faire appel, calculez le montant de la taxe…. !

        Vous ne risquez rien ! Vous êtes en France, vous ne vous ferez pas lapider !

        Il faut arrêter de délirer, nous ne sommes pas des " dieux ".  smiley

        Bonne soirée….


        • Le péripate Le péripate 25 février 2009 22:39

           smiley

          Savez vous que vous vous êtes attaqué à un texte qui est en passe de remplacer la "Stratégie du Chocolat" sur les tables de nuit de quelques retraités communistes en colère (c’est à ça qu’on les reconnaît).

          Et qu’ils ont tout uniment décidé que l’humanité devait être racheté par l’immersion dans la poétique, quoi que ce mot recouvre.

          C’est risqué de toucher aux textes sacrés.


          • Le péripate Le péripate 26 février 2009 07:20

             Mouais. Si c’est là le fond de votre pensée, abstenez vous de penser. Je doute que vous soyez qualifié pour juger ce qui est grand ou petit.


          • Pierre de Vienne Pierre de Vienne 26 février 2009 11:23

            Si cet article a un intérêt, c’est celui de se pencher à nouveau sur le texte du manifeste, dont la qualité et la pertinence rendent ridicules vos arguments.


            • Damien Perrotin Damien Perrotin 27 février 2009 00:30

              S’attaquer aux textes sacrés c’est forcément déplaire, l’exercice perdrait beaucoup de son intérêt sinon. Le plus drôle c’est que je suis de gauche et plutôt un membre de l’intelligentsia, seulement je n’ai aucune envie qu’on me (re)vende l’opium des intellectuels, fût-il parfumé au rhum.

              Il est d’ailleurs révélateur que ce qui intéresse dans ce manifeste ce n’est pas le concret - un statut particulier pour les Antilles - mais la dénonciation incantatoire d’un "libéralisme" jamais défini et d’une "poètique" tout aussi nébuleuse. Tout juste comprend-on que les auteurs veulent généraliser leur mode de vie et leurs aspiration d’intellectuels urbains à toute la population, sans jamais, bien sûr, se poser la question des moyens.

              L’utopie et le souffle, cela fait deux-cents ans qu’on nous le ressert régulièrement, à l’extrême-gauche comme à l’extrême-droite - oui, je sais, blasphème - avec toujours le même résultat désastreux. J’avoue ne pas avoir envie d’en remettre une couche. Et non, brandir les imperfections du système actuel n’est pas un argument. Ce n’est pas parce que je n’aime pas la grippe que je dois m’auto-inoculer la peste

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