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Outreau et la réforme de la Justice : le flou et la migraine

Contrairement aux prévisions exprimées par Philippe Houillon le 27 septembre dans un forum du Nouvel observateur, le compte rendu du Conseil des ministres du 18 octobre ne fait état d’aucun projet de loi relatif à la "mini-réforme" de la Justice annoncée pour avant les élections présidentielles. Aucune information à ce sujet ne semble avoir circulé. Doit-on s’en étonner ? D’après Le Monde du même jour, soixante pour cent des Français jugent les élus "corrompus". Ce n’est assurément pas une situation idéale pour que la "classe politique" puisse se permettre d’aborder dans la transparence la question de la responsabilité d’agents et auxiliaires de la puissance publique. La réforme de la Justice devra sans doute passer par une réforme institutionnelle et politique globale, abordant dans la transparence les questions évoquées dans mes articles des 13 septembre et 15 octobre derniers. La mobilisation des citoyens devra constituer l’élément décisif de l’éventuelle réussite de ce profond changement.

A lire le rapport de la commission d’enquête parlementaire sur Outreau, ainsi que les comptes rendus des auditions, on aurait pu croire que les députés tombaient des nues devant un certain nombre de constats qui s’imposaient à eux pour la première fois. Mais, dans ce cas, on peut valablement leur demander ce qu’ils ont fait eux-mêmes, en tant que milieu dirigeant politique du pays, au cours de la dernière décennie.

Par exemple, les déclarations de l’experte Marie-Christine Gryson affirmant en tant que "psychologue, responsable d’une structure d’accueil aux victimes" à Hazebrouck (Nord) : "Nous disposons d’une méthodologie fiable pour déterminer si un gosse dit la vérité", sont vieilles d’au moins dix ans et on peut les trouver, par exemple, dans un article de L’Express du 12 septembre 1996. Il semble que déjà à l’époque, devant un tel discours, le gouvernement se soit dit "prêt à mobiliser des moyens". Autant dire que les différents gouvernements, parlements, commissions d’évaluation scientifique, conseils régionaux et généraux, et bien d’autres instances, qui se sont succédé depuis cette date avaient eu largement de temps d’évaluer le sérieux réel de ce genre de déclarations.

Comment est-ce donc possible que la question de la validité et de l’impartialité des expertises n’ait été clairement abordée qu’au cours des audiences du procès d’Outreau de première instance, en mai et juin 2004, dans un contexte qui a abouti, précisément, à la récusation de Marie-Christine Gryson ?

Et comment Alain Juppé a-t-il pu déclarer d’après L’Express, le 4 septembre 1996 : "Il faut parfois mettre entre parenthèses les droits de l’homme pour protéger ceux de l’enfant" ? Pourquoi opposer les droits de la personne et ceux de l’enfant ? C’est pourtant un état d’esprit qui semble avoir prévalu jusqu’au procès d’Outreau de première instance de 2004, et encore n’est-ce que le 1er décembre 2005 que tous les innocents ont été acquittés en appel.

Un article paru mercredi sur Indymédia pose cette simple question : La Psychologie est-elle une science ? "Question tabou", écrit l’auteur. Le commentaire paraît très dur, exprimé de cette façon. Mais, au moins, il est indispensable de définir clairement les contours et les objectifs de cette discipline et de comprendre clairement sont état actuel, ce qu’il convient d’en attendre... Un débat qui aurait dû avoir lieu dans la transparence depuis fort longtemps. L’étonnement des politiques, lors des auditions d’il y a quelques mois, a de quoi choquer les citoyens qui leur ont accordé leur vote.

Mon article du 15 octobre et celui de Justiciable du 18 octobre dans Indymédia soulignent la proximité opérationnelle entre ce même monde politique et des experts universitaires influents tels que Jean-Luc Viaux, par exemple via des initiatives de soutien à des projets importants. Ils constatent le manque apparent d’information en temps utile de l’opinion publique à propos de la procédure disciplinaire qui avait été engagée contre ce professeur et qui paraît définitivement close. Mais comment demander des comptes à des experts ou à des magistrats, alors que des dirigeants politiques de tous les partis "de gouvernement" se sont trouvés en première ligne dans cette cascade de dysfonctionnements, et que de surcroît l’image éthique collective des élus ne paraît guère satisfaisante ?

Il en est de même du fonctionnement de plus en plus sommaire de la Justice française. Par exemple, c’est une loi votée en juin 2001 qui a rendu possible le refus d’admission, sans motivation circonstanciée, des pourvois en cassation. Dans l’ensemble, les politiques ne peuvent valablement évoquer les responsabilités des juges ou des psychologues, pas plus que celles d’autres milieux professionnels ou secteurs de l’Etat, sans souffler mot sur les leurs propres. C’est sans doute là que le bât blesse, et la raison pour laquelle le moindre changement devient une aventure de politique-fiction.

Dans une telle situation, la pire des "solutions" serait d’écouter ceux qui nous disent :"Laissez faire ceux qui savent, laissez faire les professionnels..." En réalité, "ceux qui savent" ont prouvé qu’ils n’en savaient pas plus que les citoyens qui font un minimum d’efforts pour examiner ces questions de près. Précisément, la France a été, au cours des trois dernières décennies, l’exemple type d’un pays gouverné par des "élites" sur des critères prétendument "techniques", et on a vu la résultat. Aucun sauveur ne fera, à la place des citoyens, ce que la nation a à faire de toute urgence.

par Isabelle Debergue (son site) vendredi 20 octobre 2006 - 23 réactions
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