Petit épisode de la campagne présidentielle, le mot "race" a fait une furtive apparition dans l’actualité il y a deux semaines, peut-être pour disparaître définitivement. Petite réflexion personnelle sur le sujet.
On peut regretter des polémiques stériles mais se réjouir des prises de position intelligentes. Pourquoi faut-il ne penser qu’en binaire quand la multiplicité des sujets entraîne forcément une multiplicité des positions, des nuances ? Bref, la diversité des réflexions politiques.
Depuis vingt-cinq ans, je n’ai jamais hésité à exprimer mon accord sur certaines positions d’adversaires politiques comme je n’ai jamais hésité à exprimer mon désaccord sur certaines positions de personnalités politiques que je soutenais par ailleurs. C’est une simple liberté de penser que j’exerce, hors carcan, hors consignes. C’est aussi le privilège de l’électron libre.
Bravo donc à François Hollande d’avoir proposé le 11 mars 2012 de supprimer le mot "race" dans la Constitution : « Il n’y a pas de place dans la République pour la race. Je demanderai au lendemain de la présidentielle au Parlement de supprimer le mot race de notre Constitution. ».
Précisons juste que ce n’était pas vraiment une proposition socialiste, mais une réponse à l’initiative de la Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme (LICRA) qui a sorti pour l’élection présidentielle ses "50 propositions pour une France plus fraternelle" qu’elle a soumises aux dix candidats à l’élection présidentielle.
Selon son président Alain Jakubowicz, François Bayrou, Jean-Luc Mélenchon et Eva Joly sont également d’accord avec cette proposition de suppression. Bravo donc à ces candidats également de remettre en cause une formule qui sent trop la naphtaline.
Les circonstances ne sont jamais anodines : le candidat socialiste a profité d’un meeting consacré aux DOM-TOM à Paris pour faire cette annonce, à la grande joie du député socialiste de Guadeloupe, Victor Lurel, président du conseil régional de Guadeloupe, qui avait déposé une proposition de loi sur le sujet le 15 novembre 2004, texte qui fut repoussé. Ce n’est pas la première proposition de loi puisque le député communiste Michel Vaxès en avait déposé une similaire le 13 mars 2003.
Pour expliquer sa décision, François Hollande a indiqué : « La diversité, c’est le mouvement, c’est la vie. Diversité des parcours, des origines, des couleurs, mais pas diversité des races. La France est fière de toutes ses multiplicités. La France est fière de son métissage. (…) La France que j’aime est celle qui est capable de faire vivre tout le monde ensemble. ».
De quoi s’agit-il concrètement ?
Il s’agit de retirer un mot qui n’a plus la pertinence d’hier. Qui n’a aujourd’hui plus aucune légitimité conceptuelle.
Dans l’article 1er (essentiel) de la Constitution, il est en effet dit : « La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion ».
Cet article laisse entendre clairement qu’il existe des citoyens de différentes origines, de différentes races et de différentes religions. Ce qui est normal en raison de la date de la rédaction.
Rappelons que "Tintin au Congo" ou même, plus anciennement, "Le Tour de France de deux enfants" étaient à l’image de leurs époques, où l’on pensait qu’il existait des races humaines.
La "race" dans l’arsenal juridique
Le mot "race" a été employé juridiquement pour la première fois sous Vichy, dans les lois du 3 octobre 1940 et du 2 juin 1941 pour classer la population française selon l’appartenance à la "race juive" : « Est regardé comme étant de race juive le grand-parent ayant appartenu à la religion juive. ».
Après la guerre, il a été utilisé pour prôner l’égalité. La Chartre européenne des droits fondamentaux dit ainsi dans son article 21-1 : « Est interdite, toute discrimination fondée notamment sur le sexe, la race, la couleur, les origines ethniques. ». Le préambule de la Constitution du 27 octobre 1946, qui fait toujours partie du bloc de constitutionnalité actuel, a repris le terme : « Le peuple français proclame à nouveau que tout être humain, sans distinction de race, de religion ni de croyance, possède des droits inaliénables et sacrés. ».
Pascal Jean, professeur à l’IEP de Bordeaux, expliquait par ailleurs dans le journal "Libération" du 14 mars 2012 que les tribunaux français pouvaient aussi se référer à l’article 14 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales où le mot "race" est également présent.
Présent juridiquement mais sans raison scientifique
Pourtant, aujourd’hui, depuis quelques temps, les scientifiques savent bien qu’il n’y a pas plusieurs races humaines. Plus exactement, il n’y a qu’une seule race humaine, celle qui vit aujourd’hui sur Terre, de l’Alaska à l’Australie, de Chine à l’Afrique du Sud, du Kenya à la Pologne.
Il fut probablement vrai qu’il y a entre 25 000 et 40 000 ans (environ), il a dû y avoir deux races humaines, l’homme de Cro-Magnon (nous) et l’homme de Neandertal (qui a disparu et dont les conditions de disparition sont encore obscures).
Il ne s’agit pas d’un simple mot de vocabulaire. On pourrait utiliser un autre mot que cela ne changerait rien (comme "sous-espèce" par exemple). Il n’existe pas de catégorie définie et distincte entre les différents êtres humains vivants sur Terre. Sur Mars, je ne sais pas, mais sur Terre, c’est certain. Il n’y a qu’une seule communauté biologique qu’on peut appeler l’humanité, tout simplement.
Depuis que l’on sait décoder le génome humain, les choses sont devenues d’ailleurs assez claires, extrêmement rationnelles et donc plus faciles : il peut y avoir plus de différences dans le patrimoine génétique de deux personnes présentant la même couleur de peau (par exemple), que deux personnes ayant des couleurs de peau différentes.
Cela a l’air curieux mais c’est en fait totalement normal : la couleur de la peau ne provient que d’un pigment qui s’est développé tout simplement pour se protéger du soleil. Ce sont donc, au fil des générations, des caractères acquis par simple nécessité (d’ailleurs, combien certains cherchent ce bronzage sur des plages ou au cours de coûteuses et cancéreuses séances UV ?). Les personnes vivant dans des endroits peu ensoleillés avaient besoin de recevoir au maximum le rayonnement solaire alors qu’au contraire, celles qui vivaient dans les contrées très ensoleillées devaient s’en protéger.
Cet élément physiologique (couleur de la peau) a été pris historiquement comme une base complètement arbitraire (et désormais anachronique) pour classer les humains, les ranger dans des petits tiroirs, les mettre sous étiquettes.
On pourrait bien sûr évoquer d’autres éléments morphologiques qui n’ont pas plus de sens non plus pour se servir de critères à différenciation : la forme du nez, du menton, du front etc. n’est pas plus pertinente que la couleur de la peau, puisqu’il existe de tout sur cette planète.
Métissage universel
À ce constat purement scientifique qui se fonde sur une validation génétique incontestable (je le répète, la science n’est pas idéologique, elle observe simplement), il faut ajouter que les humains étant ce qu’ils sont, des êtres qui ne sont pas immobiles, la réalité veut que, de façon pacifique ou belliqueuse (les conquérants n’hésitant pas à violer les populations soumises), il y a eu obligatoirement des "mélanges" entre populations en tout temps, ce qui fait qu’au fil des siècles, des millénaires, il est complètement dérisoire de parler de catégories pures et donc encore plus stupide de vouloir faire de la "purification ethnique".
La simple expression "Français de souche" est donc complètement erronée et ne reflète au choix que l’ignorance (de l’état actuel de nos connaissances scientifiques) ou la bêtise (mêlée à la mauvaise foi pour conforter des idéologies scabreuses).
Anthropodiversité
D’ailleurs, une petite question : faut-il avoir peur du métissage ? La question n’est pas nouvelle car la réalité humaine fait que dans toutes les civilisations, depuis toujours, il y a eu métissages.
Effectivement, tous les être humains actuels sont le résultat parfois improbable de nombreux métissages. Tous ! Même ceux qui se croient "purs" !
Ceux qui ont peur du métissage ont peur avant tout qu’à terme, il n’y aurait plus de diversité. Cette crainte est non seulement respectable mais salutaire.

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