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Accueil du site > Actualités > Citoyenneté > Peuple d’en haut, peuple d’en bas. Voyage au bout de la ligne (...)

Peuple d’en haut, peuple d’en bas. Voyage au bout de la ligne (1)


Quarante années de mutations profondes ont totalement métamorphosé le réseau des transports parisiens. Le vieux voyageur, revenu des tropiques, sorti de prison ou de l’asile de fous ne s’y retrouverait plus après une si longue absence. Il serait aujourd’hui totalement désorienté et désemparé face à l’évolution technique, mais surtout sociologique du métropolitain.

Avec la disparition du poinçonneur des Lilas, des cartes hebdomadaires spécifiques à chaque station, des portillons automatiques qui ne laissaient passer que les enfants et les très maigres à leur fermeture, des archaïques orange distributeurs de bonbons et des guérites de chef de station, le paysage du réseau urbain a doucement, mais définitivement pris un autre visage, bien différent de celui de jadis. Plus modernes et plus adaptés au monde contemporain malgré les limites de la saturation du réseau, les transports parisiens ont subi un bouleversement technique effarant, à la limite du supportable pour le nostalgique, mais la répartition sociale des voyageurs est, elle aussi en pleine mutation. Cependant, la même indifférence, l’absence de sourire et de regard vers autrui persistent comme par le passé.

 

Plus que l’agencement et la décoration des stations, plus que la modernisation du réseau, c’est l’environnement humain qui a changé au cours de ces décennies. Reflet de l’évolution sociale et ethnique de la ville, les transports parisiens marquent plus intensément les différences d’un quartier à l’autre.

 

N’en déplaise à Monsieur Raffarin, à Paris, la France d’en bas est avant tout celle du métropolitain. Elle ne fréquente pas celle d’en haut, du moins quand elle se déplace pour se rendre à son travail ou vers d’autres activités journalières et subalternes. Mais elle existe cette France, elle est diverse, passionnante, elle évolue en permanence vers une nouvelle mutation en attendant les rames. La France souterraine, même lors de ses incursions en surface par le métro aérien est un nouveau peuple des abîmes, habitué à l’entassement et à l’indifférence. Elle n’est cependant que le reflet de la France de la surface et ne la regarde pas de haut mais plutôt profil bas.

 

Paris, la ville lumière, la carte postale, les hauts lieux touristiques, on vous en a rebattu les oreilles depuis des lustres. Pourtant, une autre ville existe, celle des travailleurs, des glandeurs et des clampins, celle des anonymes qui vont d’un point à l’autre sans s’arrêter pour rêver. Ceux-là, quand ils sont en sous-sol, entrent dans les statistiques de la RATP, ils sont des usagers. A voir le plus souvent la mine affligée qu’ils affichent, on ne sait plus quel sens il faudrait donner à ce terme. Usagers, comme utilisateurs, voyageurs, certes, mais usagés dans le sens d’usés, de fatigués traînant leur lassitude, leur triste figure, même si infiniment peu d’entre eux lisent Cervantès et son chevalier errant, lui préférant Marc Levy et Voici pour passer le temps lors de leur quotidienne migration souterraine.

Le réseau métropolitain parisien est à fois un brassage, un transit presque intestinal qui déverse à chaque station sa diarrhée plus ou moins fluide de voyageurs. Bref, un haut lieu de recherche pour un sociologue, mais aussi un merveilleux moyen profane d’étudier une population en mouvement, image déformée de ce qui se passe au niveau de la piétaille de la rue, une métaphore de la vie parisienne. Le métro, néanmoins, reste un magnifique laboratoire, un lieu privilégié d’étude et d’observation de l’autre.

 

Malgré l’attachement que tout un chacun puisse avoir pour l’œuvre de Guimard et le charme des anciens wagons, il fallait impérativement moderniser. Le métro a donc évolué au cours des quatre dernières décennies, tout comme la population de la capitale. Les communautés ethniques sont de plus en plus visibles même quand elles veulent passer inaperçues. Le prolétaire blanc, celui qui allait travailler en usine à Paris, en bleu de travail avec sa gamelle a inéluctablement disparu de notre champ visuel tout comme les gamelles et les usines.

 

Jadis, jusque vers le début des années 70, le voyageur était monochrome et unilingue en dehors des touristes qui allaient visiter les beaux quartiers, leurs musées et leurs monuments. Dans le métro, l’anglais, l’allemand et l’italien étaient plus usités que le mandarin, le bambara ou le lingala. L’usage de l’arabe, déjà bien implanté dans la ville, était relégué entre Belleville et Barbès.

 

De nos jours, sur la Rive Droite, en particulier dans sa partie nord-est, les populations sont de plus en plus ethniquement hétérogènes. Par contre, l’absence de quartiers communautaires caractérise la Rive Gauche en dehors d’un îlot d’asiatiques qualifiés de « Chinois » qui prospèrent, commercent et vivent dans le XIII° arrondissement.

 

Naguère, bien avant le Paris festif des Nuits Blanches et l’irruption dans le paysage urbain des hordes de banlieue venues besogner à des heures de leur domicile, on commençait le labeur plus tôt et rentrait rarement tardivement. Dès neuf heures du matin, les rames se vidaient, car tout le monde ou presque était au travail. Passées les 20 heures, les rames devenaient désertes, la périphérie moins tentaculaire ne créait pas ce va-et-vient incessant des banlieues vers la ville. Il était encore possible de se retrouver seul dans un wagon un jour de semaine en soirée. Les oisifs et les noctambules étaient moins présents passées les heures de bureau. La banlieue restait chez elle le soir et les fêtards prenaient plus volontiers le taxi. Mais on ne se parlait guère plus que maintenant. Face à l’inconnu, le Parisien a toujours été peu loquace et l’anonymat, l’indifférence ont toujours été l’apanage de la capitale tant dans la ville que dans ses transports.

 

 

1. Les fêtards et les buveurs solitaires :

 

 Boire est de plus en plus mal vu et mal venue en cette France frileuse qui renonce à vivre tout simplement au nom du principe de précaution et de la tempérance. Mais dans le métro, quelques irréductibles, avinés comme de vrais Gaulois, même s’ils sont quelques fois trop bronzés pour prétendre l’être, sèment la pagaille, gueulent, déblatèrent et s’écroulent. Bouches pâteuses, langue chargée, relents d’éructations sonores ne font pas bon ménage avec les buveuses d’eau minérale.

Misandrynes renfrognées entre deux âges s’accrochant à leur petite bouteille comme des naufragées, elles s’équipent comme si elles allaient traverser le Ténéré quand elles se déplacent de Père Lachaise à Duroc, regardant les intempérants sans complaisance.

Opposition entre la vie claire et saine les buveuses d’eau, fausses sportives guettées par l’embonpoint et les buveurs excessifs de 8.6 Bavaria ou autre Strong Beer en demi-litres. La bière remplace progressivement le gros rouge du clodo traditionnel, mais ça tape aussi fort que le Sidi Brahim. La cannette est devenue l’emblème des zonards, des punks avec piercing et gros chiens.

S’affaler bourré va cependant devenir un luxe, tant la tolérance diminue vis-à-vis des assoiffés. Le trouble à l’ordre public est de moins en moins supporté par une société de tempérance à la recherche du risque zéro. Plus de nuisances, plus d’inconvénients mineurs, est devenu un leitmotiv !

Pour beaucoup, l’idéal serait une civilisation sans ivrognes, sans bagarre, sans papiers gras et sans crachats ; un monde où l’on cacherait les pauvres, où les déviants seraient traqués. Le buveur exubérant, dépassant les limites du bien céans, ramène à la mauvaise conscience et au désir de prohibition.

 

Peu de chance donc de ne jamais voir de cortèges festifs de mariage dans le métro débouchant des magnums. L’endroit est trop sinistre pour inspirer la noce. Et pourtant, qu’il serait doux de surprendre des traînes et des robes blanches se photographiant sur les quais. Trinquer au champagne en occupant deux wagons, porter des toasts en robe longue et en queue-de-pie malgré le crissement aigu des rails.

 

Les bruyants, les comiques à la blague graveleuse et facile pensant faire profiter tout le wagon de leurs soi-disant bons mots sont pitoyables et rares sont ceux qui sourient à leurs facéties. Converser avec des inconnus n’est pas la règle. Cela est réservé aux importuns, mendiants, dragueurs de banlieue ou malades mentaux.

Même parler fort est considéré comme une entrave au calme qui sied à l’autre. Seuls les touristes Américains et les Africaines arrivées de fraîche date osent discuter à voix haute, quelques décibels au dessus de ce qui correspond à la politesse française.

 

Boire et se faire conduire au rythme ronronnant et lancinant des wagons sous les tunnels ! Gêner les autres sans vraiment le vouloir après une cuite mémorable n’a pas la même portée qu’une errance dissolue en bande, une canette à la main. Zigzaguer en braillant, tituber, se retenir pour ne pas tomber attire l’opprobre silencieux des lâches qui n’en pensent pas moins, mais n’osent protester ou émettre une brève remarque de peur de se faire agresser, alors que l’ivrogne est souvent bon enfant.

 

La bière est pourtant ce qui reste à l’homme lorsque Dieu lui-même n’existe plus !

 

 

Les riches ou ceux qui se prennent pour tels et ne veulent pas côtoyer la médiocrité du peuple, qui rechignent à la promiscuité et craignent autant les odeurs que la compagnie des gueux, ils ne daignent pas descendre sur les quais. Ils renâclent et restent à l’air libre, au niveau de la cité et de ses rues. La ville où il fait bon flâner en marchant, se permettre le taxi ou utiliser son propre véhicule. Mais les autres, les ordinaires, les moyens employés, les étudiants, travailleurs et chômeurs, ceux qui se déplacent par nécessité ou les Africains qui déambulent sans but lucratif, ceux là n’ont pas le choix. Le métro, ils le subissent, l’exècrent aux heures de pointe quand ils sont entassés et maudissent à la fois les agents de la RATP quand ils lancent un mouvement social (ce qui plus crûment s’appelle une grève, mais qui est moins pénible à subir quand on en édulcore l’intitulé). Quant aux inciviques qui descendent sur les voies ou bloquent la fermeture des portes, s’ils pouvaient les lyncher !

 

Les suicidaires, qui les font arriver en retard ou rater un rendez-vous, ils les vouent aux gémonies, sans aucune compassion. Ah, qu’ils n’aient eu la bonne idée de se jeter sous le train cinq minutes plus tard, après le passage de « leur » rame ! Décidément, la politesse se perd. Que ne se balancent t’ils pas sous le crissement des motrices à Saint Fargeau ou à Pelleport sur la 3 bis, cette petite bretelle discrète et peu fréquentée et de le faire vers 22heures 30 pour ne pas trop perturber le trafic et le dernier métro si utile ! Désenclaver un amputé des deux jambes vous fait facilement rater un rendez-vous galant, un entretien d’embauche ou le début du match du Paris Saint-Germain à la télévision. Salauds de suicidés, salauds de pauvres ; à bas les désespérés de merde, même combat de l’indifférence.

 

Le Paris de la tour Montparnasse et du Front de Seine, du Vélib’ et du McDonald’s, du Centre Pompidou et du Forum des Halles, des récents immeubles sans caractère, sans histoire et sans facture n’a pas encore fait disparaître une ville attrayante, protéiforme et complexe, de plus en plus cosmopolite et inégalitaire. Un Paris, fait de poubelles, de papiers gras, de fientes animales et de rats qui courent au propre et au figuré se décline sur un air de chanson depuis Bruant, la complainte de la butte, Francis Lemarque et le bar tabac de la rue des Martyrs. Ce Paris disparaît, se transforme et refait surface au fil des stations.

La porte des Lilas de Gainsbourg n’est pas celle de Brassens, mais elle contribue à la saga du métro tout autant que Zazie. Hélas, sans poinçonneur, nous n’entendrons plus « pour Invalides, changez à Opéra » ni « Arts et Métiers, direct par Levallois ».

Les vestiges et les réminiscences du Paris que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître subsistent au coin d’une petite rue, d’un passage oublié qu’il faut rechercher au cours de ses pérégrinations. Le métropolitain reste le meilleur moyen d’y avoir accès.

 

Cette série d’articles est à la fois une réflexion, une ballade dans le monde souterrain, une autre façon d’appréhender l’autre, de le voir vivre et de le comprendre sans lui parler. Les corps entassés disent beaucoup sur eux-mêmes sans utiliser de mots. Le métro est beau, captivant, mais aussi exécrable, il nous ramène autant à nous-mêmes qu’à nos fantasmes. Un Restif de la Bretonne des temps modernes y serait à son aise, en spectateur nocturne de la vie parisienne, il arpenterait les couloirs souterrains, à l’affût d’un fait divers, d’une anecdote capable d’intéresser ses lecteurs.



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1 réactions à cet article    


  • Georges Yang 6 juillet 2009 15:21

    Cet article est paru le jour où Agoravox a changé de présentation, certains commentaires ont disparus

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