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Accueil du site > Actualités > Citoyenneté > Philanthropie et business de la bonne conscience

Philanthropie et business de la bonne conscience

Dans son édition du 29 juin 2011, le quotidien Le Monde nous livre un supplément « Le Monde Argent » largement consacré à la philanthropie.

« Apprendre à donner », tel est le fil conducteur de cette série d’articles, qui font écho aux deuxièmes Assises de la philanthropie, organisées en partenariat entre l’Institut Pasteur et « Le Monde Argent ».

Un léger malaise m’a saisi en lisant les titres des articles : « La générosité, une idée neuve » (ah bon ?) ; « Les règles du capital-risque appliquées au secteur associatif » ; « Pourquoi la France reste à des années-lumière des Etats-Unis en matière de philanthropie », « Les services des banques privées » (nous y voila …), « Mode d’emploi pour devenir un philanthrope », « Moins d’assujettis à l’ISF, c’est aussi moins d’argent pour les fondations ».

Une lecture attentive a transformé le léger malaise en profond dégoût et je vais dire pourquoi.

 

Quelques extraits de la prose dont je me suis infligé la lecture intégrale donneront un reflet de la thèse développée dans ces quelques pages.

« Le développement insuffisant des fondations en France s’explique par une forte emprise de l’Etat sur l’utilité publique et sa crainte de voir se développer une concurrence privée, capable, à travers l’accumulation de richesses, de constituer un réel contrepouvoir ». Formidable impudence du dogme « ultralibéral » ! L’Etat est ici ravalé au rang de concurrent, de gêneur, qui pourrait se mettre en travers du nouvel ordre social : la grande richesse entend secourir, si elle le veut et comme elle l’entend, la grande pauvreté.

Les gestionnaires de fortune qui, après l’investissement éthique, le développement durable et l’économie solidaire, flairent ici un nouveau champ de développement du business de la bonne conscience, exposent sans trop de fard leur stratégie : « Aider le client à définir son projet, évaluer l’implication qu’il nécessite, élaborer une méthode pour vérifier l’impact du don … Tous ces services sont proposés par l’établissement en complément de prestations plus attendues en ingénierie fiscale et patrimoniale » (comme c’est joliment dit …). « A l’heure où la philanthropie se démocratise grâce aux fonds de dotation et se modernise sous l’impulsion de la clientèle des nouvelles fortunes, cette niche fournit aux banques privées un formidable terrain d’observation et d’échanges avec sa clientèle ». (lire : le client étant appâté avec ce produit d’appel politiquement correct, on arrivera bien à lui fourguer le reste du catalogue).

 

Arrêtons-nous un instant sur les mécanismes qui sont ici à l’œuvre.

La dérégulation financière des trente dernières années a permis le développement d’un casino mondial où se brasse l’argent de « l’optimisation » et de l’évasion fiscales, choyé par des établissements financiers mettant à profit toutes les ressources de leur « ingénierie », dont les paradis fiscaux. La grande richesse échappe ainsi autant qu’elle le peut aux contributions fiscales et sociales. C’est l’étape 1 du dispositif, à l’issue de laquelle les protagonistes sont en place : de grandes fortunes qui ont échappé à l’impôt, de grandes misères qu’il va falloir secourir et des Etats exsangues par défaut de recettes fiscales.

La mascarade philanthropique, étape 2 du dispositif peut commencer : La grande richesse se donne bonne conscience en redistribuant une petite partie des fortunes accumulées, souvent en violation des règles fiscales. Au passage, suprême facétie, elle bénéficie d’avantages fiscaux, cette fois-ci parfaitement officiels, pouvant aller jusqu’à 66 ou 75 % des sommes données. L’Etat, déjà escroqué à l’étape 1, supporte ainsi, en étape 2, le plus gros du coût de la « philanthropie » privée. A bout de ressources, il transfère au secteur privé des pans entiers des biens et prérogatives publics, alimentant ainsi une spirale infernale.

 

La philanthropie peut évidemment être parfaitement respectable, qu’elle soit le fait de grands entrepreneurs ayant fait fortune dans des conditions honorables ou, c’est souvent le cas, des secours humbles et anonymes aux plus démunis.

Mais elle peut aussi être une escroquerie intellectuelle et sociale et il faut alors la présenter pour ce qu’elle est ou, au moins, ouvrir le débat, ce que n’a pas fait « Le Monde Argent ». Citons tout de même ce timide commentaire : « Certains responsables du monde caritatif voient d’un mauvais œil ce débarquement d’acteurs issus du monde de l’entreprise », vite contrecarré par cette citation d’un acteur du marché « Notre discours n’est pas acceptable par tous, mais les problèmes sociaux s’aggravent et l’Etat se désengage. Il faut bien trouver de l’argent pour financer des projets sociaux  ! ». Fermez le ban.

 

Ce qui est en débat n’est pourtant pas anecdotique. Il s’agit du choix entre une société assurant à tous ses membres une vie digne et libre dans le cadre d’un contrat social défini démocratiquement et garanti par l’Etat, ou une société dans laquelle le sort des laissés pour compte dépend du bon vouloir des vainqueurs et des nantis.

Le second modèle ouvre des perspectives effrayantes car, outre qu’il est le corollaire d’un système économique et social qui produit des crises de plus en plus dévastatrices, le partage y est incertain et peut être fondé sur des conditions et choix discriminants, en fonction des croyances, opinions ou origines.

Les Etats ont leur large part de responsabilité dans l’émergence de cette seconde voie. Ils l’ont laissée se développer, quand ils ne l’ont pas favorisée. Il appartient aux citoyens de rappeler que, en démocratie, ils sont supposés êtres les maîtres du jeu et de siffler la fin de la partie.


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5 réactions à cet article    


  • Annie 15 juillet 2011 11:05

    «  Certains responsables du monde caritatif voient d’un mauvais œil ce débarquement d’acteurs issus du monde de l’entreprise  »
    Si cela a été vrai, ce n’est plus le cas aujourd’hui. En fait le secteur privé est désormais considéré comme un partenaire incontournable, pour plusieurs raisons, certaines très prosaïques comme la baisse des dons des particuliers, ou du financement public. Dans les pays anglo-saxons qui ont de l’avance dans ce domaine, les associations caritatives passent des contrats avec des multinationales comme Unilever ou Coca-cola, et deviennent le temps d’un projet, de simples sous-traitants. Si elles ont un droit de regard sur les objectifs du projet, ce sont les entreprises qui tiennent les cordons de la bourse et qui imposent leurs conditions. Par le biais des associations caritatives, ce secteur privé déjà très influent est capable d’influer sur les politiques nationales d’un pays, de promouvoir ses intérêts, notamment la privatisation des services publics par le biais des partenariats publics-privés, et d’accéder à de nouveaux marchés. Le pire est qu’il a adopté le langage des ONG, développement durable, société civile, etc. au point de ne pouvoir aujourd’hui les distinguer par leur discours.
    Un article très éclairant à ce sujet : www.enterprise-development.org/download.aspx ?id=1326


    • Kalki Kalki 15 juillet 2011 11:08

      Si vous croyez que du féodalisme et des seigneurs singes débiles qui pronent qu’ils vont des donner des piecette sera un système viable vous pouvez revenir 400 ans en arriere pour voir

      de toute manière vous allez mourir quand meme : quel que soit votre jolie intellectualisatione et vos plans de singes débiles

      n’ayez pas peur


      • Piotrek Piotrek 15 juillet 2011 14:23

        Il y a beaucoup trop de differences culturelles à la base. On ne peut pas directement comparer les modèles philantropiques francais et américain sans prendre en considération tout le reste.

        Des avantages et des inconvenients ils y en a des deux cotés.

        Aux US on n’a pas historiquement parlant compté sur l’état pour l’essentiel de la solidarité et de la philantropie. Les associations ou les actions ont pris leur racines dans les démarches individuelles (tel hopital donnait des soins gratuits, l’autre non)
        En France, c’est dans les esprits : il faut un minum, un filet de sécurite pour tout le monde. Des fonctionnaires se chargent essentiellement du travail (assistantes sociales, pompiers...) avec l’assistance de volontaires.

        - Aux US il faut un vériable engagement personnel pour faire la charité, en France, un clochard dans le froid et on a qu’a composer un numéro vert. Je considère que les Restos du Coeur sont une exception chez nous.
        - Aux US on voit émerger tout un ecosystème autour de la philantropie, avec des organismes concurrents sur les causes et les solutions. En France, la solution décidée et votée est souvent la seule mise en place.
        - Aux US on peut faire tout et n’importe quoi, sans vraiement de base scientifique à une solution, voire carrément créer son organisme uniquement dans le but de faire du blé. En France on réfléchit et on organise.
        - Aux US il existe des comparateurs philantropiques comme il existe des comparateurs de prix ici, à chacun le choix personnel de donner à celui qu’il veut (http://www.charitynavigator.org/) En France, ca passe par l’impôt

        Je ne pense pas qu’on puisse dire qu’un système est meilleur que l’autre, on ne peut pas comparer l’incomparable. La bas c’est philentropie, ici c’est droits aquis. Donc L’article du Monde a tout faux et je pense qu’il est inutile que vous vous sentiez mal à l’aise.


          • ZEN ZEN 15 juillet 2011 18:34

            Pourquoi encore lire le Monde, après le passage des prédateurs financiers, qui veulent contrôler l’info ?
            L’article est intéressant, dans la mesure où il montre que nous glissons nous aussi, conforméménet au modèle US, vers l Charity business

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