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« Prix Nobel alternatif »

Le lundi 10 décembre, autour de midi, sous les lambris de l’Hôtel de ville d’Oslo, José Manuel Barroso, le président de la Commission européenne, le Belge Herman von Rompuy, celui du Conseil européen, et l’Allemand Martin Schulz, qui tient le perchoir au Parlement strasbourgeois (1), ont reçu en grandes pompes le Prix Nobel de la Paix 2012 au nom de l’Union des 27. On peut évidemment contester le choix arrêté, le 12 octobre, par le comité norvégien, voire considérer que cette attribution s’apparente à une « farce grotesque » (2). Je ne gloserai pas ici sur les orientations politiques, diplomatiques et économiques du conglomérat. Je préfère évoquer une autre cérémonie, qui s’est déroulée, vendredi dernier, dans l’enceinte du Riksdag, la chambre des députés à Stockholm, et que les médias ont superbement ignorée : la remise du Right Livelihood Award, généralement qualifié de « Nobel alternatif », à trois personnes et un mouvement œuvrant réellement pour le bienfait de l’humanité.

L’essayiste et philatéliste suédois Jakob von Uexkull avait créé en 1980 cette distinction « pour un mode de vie juste », notion reposant sur l’idée que chaque être doit pouvoir exercer une activité honnête sans nuire à ses semblables et à la nature. Elle induit que nous nous sentions pleinement responsables de nos actes et que nous prélevions avec parcimonie les ressources de la planète pour la satisfaction de nos besoins. Le susnommé a tenu à mettre en évidence des domaines qui n’intéressent guère le jury officiel ainsi que le peu de femmes honorées par lui. Refusant les catégories figées, il a élargi les critères en couplant par exemple paix et désarmement, droits de l’Homme et justice sociale, jalons sur le chemin d’un monde meilleur.

 

 Hayrettin Karaca, le grand-père du mouvement écologiste turc, avait, dans le cadre de ses déplacements en tant que businessman du textile, constaté les dégradations de l’environnement, en particulier l’érosion des sols générée par une fertilisation excessive, le gaspillage de l’eau, l’épandage massif de pesticides. En 1980, il créa chez lui à Yalova , dans le nord-ouest du pays, un parc comprenant plus de 14 000 espèces et variétés d’arbres de même que 3800 plantes herbacées et vivaces.

  En 1992, il initia avec Nihat Gökyigit, un collègue de l’industrie, la Fondation TEMA. La mission : combattre l’érosion, faciliter la reforestation et protéger les habitats naturels. Hayrettin Karaca échafauda des modèles que les populations locales prendraient en charge : l’apiculture, la production de fourrage, l’amélioration de l’élevage, l’introduction de pratiques non intensives, l’écotourisme, la culture de fruits et légumes. TEMA, qui organise des stages pour les fermiers, a touché 2,5 millions de personnes, notamment à travers des cycles éducatifs, et publié 84 manuels. En septembre 2012, elle comptait 160 employé(-e)s à temps plein, 450 000 membres ainsi que des clubs dans 60 universités. Une centaine de scientifiques et de juristes l’assistent. Son budget 2011 s’élevait à 10 millions de livres turques, soit 4,2 millions d’euros.

 Le 17 avril 2010, le nonagénaire s’était rendu à Kozak, dans l’ouest de la Turquie. Les exploitants de mines d’or avaient massacré 7400 arbres. Le vieil homme prit des photos. Lui et les habitants du cru qui avaient attiré son attention sur les dégâts subirent des intimidations. Les responsables de la compagnie Koza Altin Madencilik A.S. les poursuivirent pour violation de propriété, un délit passible de six années d’emprisonnement. Le 20 novembre 2012, lors d’une audience au Tribunal pénal de Dikili, ils retirèrent leur plainte. La nomination pour le Prix n’est sans doute pas étrangère au revirement.

 

 Sima Samar (55 ans), médecin des pauvres en Afghanistan, n’avait que 22 ans lorsque son époux, trois de ses frères et soixante autres membres de sa famille périrent dans les affrontements entre les troupes russes et l’armée nationale en 1979. Après son doctorat à l’Université de Kaboul, en 1982, elle fuit au Pakistan où elle s’exila durant dix-sept années. En 1987, elle ouvrit à Quetta le premier hôpital pour femmes et enfants. En 1989, elle créa Shuhada, une association qui patronne désormais plus d’une centaine d’écoles, une quinzaine d’établissements de soins en Afghanistan et dans le pays limitrophe. De retour dans sa patrie en décembre 2001, elle occupa le poste de ministre des Affaires féminines. Elle démissionna en juin 2002 pour présider la Commission indépendante des Droits de l’Homme. Elle s’assigna la tâche de fortifier le corpus juridique et d’éradiquer l’impunité dont jouirent de nombreux notables indélicats. Craignant que ses engagements n’entraînent des dommages pour son intégrité physique, Sima Samar ne se déplace qu’entourée de gardes du corps.

 En 2012, Shuhada chapeaute 71 écoles en Afghanistan et 34 accueillant des réfugiés à Quetta. Durant le régime des talibans, les établissements sous l’égide de Shuhada furent les seuls à fonctionner quasiment en permanence. En sus des cours d’anglais, d’informatique et de littérature, l’association offre un abri aux femmes les plus vulnérable ; il ne s’agit pas seulement de les protéger, mais également de leur permettre de parfaire leur éducation. Elles y apprennent comment gérer au mieux leur quotidien et de conquérir une certaine autonomie.

 Entre 1989 et 2011, les programmes de santé ont concerné 3,3 millions de bénéficiaires, les cycles scolaires 176 000 et la formation professionnelle 6000. Deux cent vingt mille personnes ont participé à des initiations aux droits humains. De 2005 à 2009, Sima Samar, auréolée de plusieurs récompenses, fut rapporteur quant à la situation au Soudan.

 

 L’Américain Gene Sharp (84 ans) est avec le Norvégien Johan Galtung, lauréat du Prix en 1987, le théoricien de la non-violence le plus célèbre. Objecteur de conscience à 25 ans, il refusa de quitter son Ohio natal pour aller tuer des gens lors de la guerre de Corée (25 juin 1950 – 27 juillet 1953). L’admirateur du Mahatma Gandhi fut condamné à neuf mois sous les verrous. En 1983, il porta sur les fonds baptismaux à Boston l’Institut Albert Einstein, spécialisé dans l’étude des formes de résistance non-violentes. Il avait achoppé sur la portion congrue dévolue à celles-ci dans les livres d’histoire.  

 En 1990, il seconda Roine Carlsson, le ministre suédois de la défense, dans son projet d’intégrer la composante non armée dans la doctrine gouvernementale. En 1992, il pénétra clandestinement en Birmanie pour y tenir des ateliers avec des étudiant(-e)s, des militant(-e)s des Droits de l’Homme et des combattants de la minorité Karen. En octobre 1993, il publia son essai majeur « De la dictature à la démocratie. Un cadre conceptuel pour la libération » (3), traduit en plus de trente langues et qui inspira maints activistes dans le monde. En 2011, le réalisateur et journaliste écossais Ruaridh Arrow tourna le documentaire « How to start a revolution », basé sur les écrits de Gene Sharp et leur impact sur des mouvements de lutte.

 

 À l’honneur également, la Campagne contre le commerce des armes, lancée en 1994 à Londres après le déclenchement de la guerre du Kippour au Moyen-Orient. La CAAT se mobilise surtout pour fustiger l’influence des magnats du secteur sur le gouvernement anglais. Elle estime que la domination militaire, un des axes sur lesquels repose la diplomatie, constitue un facteur prégnant d’insécurité. Parmi les causes majeures de conflits, elle mentionne les inégalités croissantes entre le Nord et le Sud tout comme les corollaires des dérèglements climatiques. Elle a dévoilé en 2004 les conditions du deal entre la Grande- Bretagne et l’Arabie Séoudite, entaché de corruption à hauteur de plusieurs centaines de millions. L’affaire s’était conclue, le 30 juillet 2007, lorsque la Chambre des Lords décréta que l’Office des fraudes avait eu raison de stopper ses investigations, conformément aux impératifs de sécurité intérieure. Mais la CAAT avait soulevé publiquement la question des us et coutumes immoraux liés aux transactions si peu transparentes concernant le matériel de guerre. Actuellement elle dénonce l’exportation d’engins de mort à destination d’Israël.

 En 2011, le volume global à l’échelle de la planète se situait autour de 1338 milliards d’euros. Selon le rapport au Parlement (4) présenté, le 22 novembre dernier, par Jean-Yves Le Drian, le ministre de la défense, la France se situait au 4ème rang avec 6,5 milliards d’euros (8,5% des parts de marché), derrière les States (33,6 milliards d’euros, 44%), la Russie (10,7 milliards d’euros, 14%) et le Royaume Uni (8,2 milliards d’euros, 11%).

 

 Quelques lignes sur le Ig Nobel (par analogie avec les adjectifs « noble » et « ignoble »). Ce prix parodique est décerné depuis 1991 à dix personnes, respectivement groupements dont les « découvertes » ou les « accomplissements » paraissent bizarres, drôles, absurdes, totalement décalés. En 1996, Jacques Chirac avait été désigné dans le domaine de la Paix pour la reprise des essais atomiques l’année précédente, cinquantième « anniversaire » des bombardements de Hiroshima et Nagasaki. Les catégories ne sont pas immuables. Le palmarès est décliné à Harvard (Cambridge dans le Massachusetts) sous le patronage de la revue d'humour en science Annals of Improbable Research. Le 20 septembre 2012, furent applaudis ou moqués, en psychologie les Néerlandais Anita Eerland et Rolf Zwaan ainsi que le Péruvien Tulio Manuel Guadalupe Estrada pour leur découverte que la tour Eiffel semble plus petite lorsqu’on penche la tête vers la gauche ; en dynamique des fluides, le Russe Rouslan Krechetnikov et l’Américain Hans Mayer, pour leur étude sur le ballottement du café dans une tasse tenue par une personne en train de marcher ; en médecine, le Parisien Emmanuel Ben-Soussan, cancérologue et gastroentérologue, ainsi que son confrère rouennais Michel Antonietti, pour leurs explications sur la minimisation des risques d’explosion dans le tube digestif de patients à l’occasion de coloscopies.

 

(1) Les deux premiers n’ont aucune légitimité démocratique. Quant au social-démocrate d’outre-Rhin, il ne se singularise pas par une opposition tranchée aux diktats des institutions bruxelloises.

(2) Dans le passé il y eut des lauréats encore plus débectants. Je n’en citerai que deux : Henry Kissinger en 1973, Barack Obama en 2009. Le vendredi 7 décembre, François Hollande a accueilli à l’Élysée l’ancien secrétaire d’État américain dont le nom est associé à quelques-unes des pires violations des Droits humains au cours du XXème siècle : les bombardements, entre 1969 et 1975, contre les populations civiles au Laos et au Cambodge (un million de morts), l’implication, des préparatifs à son exécution, le 11 septembre 1973, du coup d’État contre Salvador Allende, le président du Chili, le soutien au tyran indonésien Suharto, qui envahit en 1975 le Timor oriental (213 600 victimes jusqu’en 1999), son rôle dans le « Plan Condor », vaste opération destinée à éliminer des militants de gauche en Argentine, en Bolivie, au Brésil, au Chili, au Paraguay et en Uruguay dans les années 70… Mais cet individu de la pire engeance ne répondra vraisemblablement jamais de ses crimes. Au contraire, à l’instar d’autres immondes « délinquants », il reste très sollicité pour ses « expertises » et « conseils »…

(3) Chez l’Harmattan, collection « La Librairie des Humanités », novembre 2009, 137 pages, 14,50 euros.

(4) Le document rédigé sous la direction de Marylène Folliet, Isabelle Valentini, Stéphane Reb et Michel Wencker atteste, une fois encore, qu’en ce domaine comme en tant d’autres, il n’existe aucune différence entre le Parti socialiste et l’UMP ou le Front national.

 

 René HAMM

  Bischoffsheim (Bas-Rhin)

 Le 12 décembre 2012


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1 réactions à cet article    


  • raymond 12 décembre 2012 17:16

    Tout à fait excellent , un grand grand merci pour votre travail salutaire.

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