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Si personne n’était passé à cet endroit, aucun chemin n’aurait pu me guider

Extrait de l’introduction d’un essai que je suis sur le point de terminer.

Me voilà au début de cet essai, de ce récit, de ce témoignage, de cette photographie d’un monde que j’habite, de la vision que j’en ai, avec les mots que je connais et les lacunes qui s’y rattachent.

Les travailleurs hospitaliers sont comme les autres, ni plus, ni moins. Ils sont victimes des mêmes maux pour les mêmes causes. L’observation de l’autre, la connaissance de son parcours, la rencontre qu’il vous accorde lorsque la confiance guide ses mots, fait apparaître la diversité des hommes mais aussi leur grande unité. C’est parce qu’ils n’arrivent plus à se parler entre eux qu’ils se sentent si différents.

J’ai bien sûr rencontré des imbéciles, ces gens qui sont nés avec des certitudes qu’aucun savoir ne peut infléchir. Mais le plus souvent lorsque le masque du travail tombe, lorsque l’homme retrouve son état de nature, lorsqu’il se libère de sa journée et que ses mots ne peuvent plus être rattachés d’aucune évaluation de performance ou de réalisation d’objectifs, alors le plus abruti peut passer pour le plus agréable des hommes. Le travail serait-il contre nature ? Intègrerait-il l’homme doué de sens dans ce peuple servile interdit de critique et de raisonnement ? L’hôpital serait-il devenu une entreprise au raisonnement métallique ?

Pour partir à sa rencontre j’emprunte le chemin qui m’a conduit à la rédaction de ce récit. C’est celui des Pyrénées et en particulier les Pyrénées centrales, celle des massifs de Gavarnie, de Troumouse, d’Estaubé ou bien encore celui du Vignemale. Dès l’âge de dix ans c’était mon terrain de jeu. J’ai la chance d’avoir eu un père que me l’a fait découvrir jour après jour, par des sentiers bordés d’iris, d’ancolies, de digitales, de gentianes. Sur les pentes de l’échelle des Sarradets, en face de la cascade de Gavarnie, j’ai aperçu des edelweiss, symbole d’une flore protégée, qui ne peuvent être belles que dans leur milieu et groupées. Je me souviens de cette joubarbe qui, en pleine floraison, fait naître de ses petits artichauts serrés les uns contre les autres, d’épaisses tubercules aériennes, grasses comme des cactus sans épine, surmontées d’une fleur mauve de dix pétales en éventail, et livrant au plaisir des yeux son petit cœur d’étamines jaune vif.

J’ai parcouru des prairies et des pentes de plus en plus raides jusqu’à la verticalité. J’ai appris le goût de l’effort pour la juste récompense qu’il offre, pour embrasser cette vibrante sensation de bien être, d’humilité. Cet effort commence souvent dès quatre heures du matin pour profiter pleinement d’une journée qui est toujours bien remplie. Nous marchons souvent plus de dix heures, et le traditionnel petit noir du matin ne peut suffire. Les œufs grésillent dans la poêle. Les larges tranches de jambon du pays débordent de l’assiette et délivrent une odeur légèrement saline. Et puis le pain ! Ce pain qui permet de se transporter dans l’ambiance du fournil tout proche.

J’applique à la lettre tous les conseils prodigués par mon père pour repousser la fatigue. Il avait pour habitude de décrire les techniques de la marche à tous ses nouveaux invités, comme un moniteur d’auto-école peut enseigner la conduite à ses jeunes élèves. La hauteur d’un pas doit toujours être constante pour éviter de trop gros efforts. Cela conduit parfois à de curieux contournements, où le corps fait un demi-tour sur place pour que le pied puisse accéder à cette pierre ou à ce caillou qui permet de franchir une hauteur toujours identique. Mais il n’en est pas de même pour la longueur. Elle varie en fonction de la déclinaison de la pente. Plus elle est raide, plus le pas se raccourcit. Plus elle est plane, plus le pas s’allonge. Le rythme peut être celui d’un métronome réglé pour une berceuse. C’est vrai, c’est lent, et à chaque fois qu’un pied touche le sol, un court instant s’écoule avant que l’autre ne s’élève à son tour pour assurer la progression de ce que l’on appelle une course en montagne. Parfois le sentier offre la compagnie d’une cascade, qui chute de plusieurs dizaines de mètres dans un grondement sourd, enveloppée d’un nuage de minuscules gouttelettes qui s’envolent dans une ombre virevoltante léchant les parois rocheuses et luisantes d’humidité. Elle surgit souvent d’un étroit goulet avant de chuter à la verticale, dans cette grâce voluptueuse, caressée par les embruns qui en lèchent toute la colonne.

Quelle majesté, quelle grâce, quelle impressionnante puissance. Arrivé au sommet, mon regard s’enivre de la palette de gris argentés flanquée de névés blancs qui pourlèchent le pied des parois. L’ocre pastel des cimes se détache clairement du fond bleu turquoise taché de quelques nuages échevelés qu’un peintre aurait pu brosser. Mes oreilles épient tous les sons, tel le sifflement du vent qui s’engouffre dans les couloirs. A chaque inspiration, les poumons s’emplissent d’un air pur et vivifiant. Tout est beau. Tout est à sa place. Ici il n’y a que la nature, l’imposante nature, l’âme nature, cette puissance qui renvoie n’importe quel empesé à la juste dimension de l’infiniment petit qu’il représente. L’homme peut gravir les plus hauts sommets de la planète, accomplir les plus folles des prouesses dans tous les domaines, il ne s’ébattra toujours que dans le cadre de la nature qui l’accueille. Une nature au pied de laquelle le pouvoir et l’argent n’ont pas de place.

Comme dans cette montagne où tous les gens se disent bonjour, ne se racontent pas chaque matin ce qu’ils sont, mais ce qu’ils font, une montagne qui n’a pas besoin de connaître le volume de votre compte en banque ni le pouvoir que vous pouvez vous arroger dans le bas monde. La montagne vous accueille, vallées ouvertes, parce que vous savez la regarder, la respecter, l’aimer.

Le monde que nous habitons mérite les mêmes sensations pour le plus grand nombre. Entre la forteresse des tyrans logeant ses locataires[1] et la dame nature abritant le plus grand nombre, le choix parait évident.

Faites-le. Vous ne le regretterez pas. Cette ambition mérite des efforts. Même si vous ne parvenez pas au sommet, le chemin que vous aurez foulé de vos pieds, qui sera marqué de l’empreinte de vos pas, guidera à son tour celui qui l’empruntera. Ce seront peut-être vos enfants, vos petits enfants, ou même un homme ordinaire comme moi, qui sait ? Mais si personne ne passe à cet endroit, aucun chemin ne pourra demain les guider.

Gardarist



[1] La forteresse des tyrans est ici le système économique financiarisé. Les locataires sont tous ceux qui l’animent et le soutiennent. Ils peuvent être banquiers, fonds de pension, employeurs ou contremaitres.


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1 réactions à cet article    


  • ddacoudre ddacoudre 5 décembre 2010 12:18

    bonjour gardarist

    tu as oublié ou pauvre, car souvent ce sont les populations les moins nantis qui adulent les tyrans dont elles espère des miettes, car elles n’ont pas la capacité de transgression, sauf pour quelques uns qui posent alors plus des problèmes d’insécurité que de se retrouver dans une conscience de classe propice à des luttes sociale.

    cordialement.

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