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Captalisme

Captalisme : forme du capitalisme caractérisée par une dérégulation massive de nombreux marchés, une financiarisation croissante de l’économie et une déformation de la richesse produite au profit du capital. Cette forme s’est particulièrement développée à partir des années 1980, aboutissant à la captation croissante des bénéfices du système économique par une part très minoritaire de la population et ce au détriment de la majorité du corps social.

Les batailles de mots sont souvent annonciatrices et révélatrices de la bataille des idées ; en déterminer les vainqueurs permet souvent de définir quel paradigme s’impose dans le champ social. En matière économique cette bataille a été très largement remportée par les tenants d’un capitalisme dérégulé et financiarisé à l’œuvre depuis une trentaine d’années. Ils ont imposé leur vocabulaire et leur syntaxe, neutralisant le sens des mots ou au contraire en connotant certains autres.
 
Ainsi prenons l’exemple du mot « marché ».
 
Au départ le marché est le lieu physique où se rencontrent producteurs et acheteurs et puis sa définition s’élargit pour englober les lieux réels ou symboliques ou se négocient biens, produits et services et où se forme le prix. Néanmoins à chaque fois qu’il y’a un « marché » il y’a des acheteurs et des vendeurs, qui passent des ordres, font des choix, orientent celui-ci, voire tentent de l’influencer. Or par un glissement graduel le marché ou « les marchés » sont devenus dans le discours dominant, celui de la novlangue « captaliste », des puissances invisibles, incontrôlées et incontrôlables, ayant quasiment statut divin. Les marchés, car souvent c’est le pluriel qui est retenu, seraient alors des entités mues par une logique qui nous échappe, autonomes, et surtout indispensables, au sens où on ne pourrait concevoir un monde sans eux. Le marché est, indépendamment de ses protagonistes, et cela ne peut être remis en cause.
 
Dans cette évolution sémantique la responsabilité des acteurs qui font et défont le(s) marché(s) disparaît derrière la figure totémique et abstraite du Marché. Or puisqu’il n’y a pas d’acteurs, il n’y a pas de responsables, et donc pas de coupables lorsque des problèmes surviennent. C’est le crime parfait car ses bénéficiaires ne sont jamais démasqués, car on a fait croire qu’ils n’existaient pas.
 
Un autre exemple peut être pris en examinant l’emploi du mot « réforme » ; une réforme est une« correction, changement profond, transformation, par des moyens conformes aux règles existantes, de quelque chose en vue de le réorganiser, d’améliorer son fonctionnement, ses résultats. » - voir in le Trésor de la Langue Française Informatisé art 3 de l’entrée Réforme. On ne peut donc préjuger des effets de la réforme, elle peut être bonne ou mauvaise pour ceux qui seront concernés par son application. Or depuis une vingtaine d’années la quasi totalité des mesures ou politiques qui sont présentées comme des réformes vont dans le même sens ; elles ont un impact négatif sur la vie de ceux qui en subissent les conséquences. La réforme de la santé c’est moins de remboursement, plus de cotisations et moins d’hôpitaux, la réforme de la fonction publique c’est moins de fonctionnaires, la réforme des retraites c’est un allongement de la durée de cotisation et un âge de la retraite plus tardif… Le mot réforme est utilisé ici pour masquer la réalité : on ne va pas parler de coût pour les salariés ou les malades, de prestations amputées, de régression sociale, de retour en arrière, …Le mot réforme doit pouvoir agir comme un anesthésiant et, en outre, celui qui est contre se positionne par définition comme un terrible réactionnaire qui ne veut aucun changement. Au passage on aura évité de se poser la question du bénéfice réel du changement et de ceux auxquels il profite. Le langage est ici utilisé comme une arme idéologique qu’il convient de contrôler.
 
Or un des effets majeurs de la crise de 2008 aura été de lever le voile : les responsables de la crise sont apparus au grand jour et avec eux les effets de langage qu’ils avaient réussi à imposer. Les marchés n’étaient plus des créatures lointaines et étrangères mais des systèmes manipulés par les banquiers ou les spéculateurs, les réformes n’étaient pas l’incarnation de l’absolue nécessité du changement mais la conformation à un modèle de société voulu par certains. A nouveau les mots retrouvaient un sens.
 
En même temps aucune description succincte et percutante du régime économique qui était à l’œuvre n’était proposée : on parlait de capitalisme financier ou globalisé, d’ultralibéralisme, de capitalisme déréglementé, mais toutes ces formules décrivent finalement le processus à l’œuvre et non pas ses conséquences. En ce sens elles restent techniques et abstraites. Pour boucler la boucle il faudrait nommer ce capitalisme et le nommer justement car désigner cette « chose » est une manière de mieux l’identifier et donc de mieux la combattre.
 
Or il me semble que la caractéristique la plus importante de cette forme contemporaine de capitalisme est qu’il aboutit à la captation d’une part croissante des richesses par un petit nombre. Il est inégalitaire, et il l’est de façon croissante. On pourra appeler la minorité qui en profite oligarchie, élites financières, manipulateurs de symboles (comme le propose Robert Reich, l’ex Secrétaire au travail américain) mais ce qui est fondamental c’est que cela se passe au détriment de la majorité, du plus grand nombre. Je propose donc le néologisme de captalisme (ou encore la graphie capt/alisme pour mieux le différencier de capitalisme) pour désigner cette réalité du capitalisme.
 
Il s’agit d’une forme dangereuse, déviante, malade du capitalisme. Le captalisme serait comme une forme cancéreuse du capitalisme. Les cellules habituellement saines, c’est-à-dire les mécanismes qui d’habitude fonctionnent correctement, se mettent à fonctionner de façon anarchique et maligne. Ce qui est contrôlé, régulé, ne l’est plus, prolifère de façon rapide et mortifère jusqu’à la crise, la maladie puis peut être la mort.
 
Le capitalisme actuel est un captalisme, une forme malsaine du capitalisme, c’est cela qu’il faut changer.

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7 réactions à cet article    


  • JL JL 25 octobre 2010 10:14

    J’adore le lapsus calami (comme disent les érudits) !

     smiley


    • JL JL 25 octobre 2010 10:18

      Au temps pour moi, il s’agissait d’un mot valise.

      Un bel exemple de stratégie captaliste nous est fourni en live par cette réforme des retraites qu’on cherche à nous imposer à marche forcée.

      Le but de cette « réforme » n’est pas seulement de faire un pont d’or aux gérants des fonds de pension, il est aussi de, je cite et je souligne Frédéric Lordon, pousser l’implication financière du salariat à son comble et, par là même, lier objectivement les intérêts des salariés aux bonnes fortunes de la finance… laquelle prospère précisément de les opprimer.

      A lire dans cet incontournable article pour qui veut comprendre l’énormité de la forfaiture et de la catastrophe à retardement qui se prépare pour les salariés et que la clique des dirigeants européens est en train de mettre en oeuvre :

      « Il y a pire que la perspective de la déconfiture annoncée de la (future) retraite capitalisée. Car la captation par les marchés des retraites n’a pas seulement pour conséquence leur fragilisation financière mais, bien plus profondément, un effet structurel de verrouillage définitif de la libéralisation financière. Par les masses d’épargne qu’elle concerne, la retraite capitalisée pousse l’implication financière du salariat à son comble et, par là même, lie objectivement les intérêts des salariés aux bonnes fortunes de la finance… laquelle prospère précisément de les opprimer. Un sophiste libéral qui passerait par là objecterait sans doute que si les salariés souffrent un peu, les pensionnés qu’ils seront plus tard en profiteront. On lui répondrait d’abord que les appels à la patience pour 40 ans sont bien le propre des nantis d’aujourd’hui (qui font miroiter aux autres leur improbable nantissement de demain). Mais on l’enverra surtout paître en lui faisant observer, expériences désormais suffisamment nombreuses à l’appui, que les fonds de pension DC font et les salariés exploités et les retraités miséreux tout simplement parce que les très nombreux intermédiaires de la division du travail financier se payent sur la bête en prélevant d’effarantes commissions. S’ils allaient y voir de plus près, les pauvres pensionnés britanniques en auraient les yeux qui dégringolent des orbites à découvrir les proportions phénoménales dans lesquelles se sucrent les principaux gestionnaires de leurs fonds, le pompon revenant à HSBC qui pour 40 années de versements mensuels de 200£, soit un total de 120.000£ (96.000£ plus les avantages fiscaux) se sert sans mollir une commission de… 99.900£, soit un modeste 80%. » (Frédéric Lordon, Le point de fusion des retraites, 23/10/10)

      Attention, au moins 10 pages.


    • Jean-Pierre Llabrés Jean-Pierre Llabrés 25 octobre 2010 10:14

      À l’auteur :
      « Le capitalisme actuel est un captalisme, une forme malsaine du capitalisme, c’est cela qu’il faut changer ».

      Comment ?...

      Par exemple, par l’intégration d’une dimension authentiquement humaniste au sein du Capitalisme « ordinaire » afin de le faire évoluer vers un Capitalisme intrinsèquement Écologique, Anthropocentrique, Philanthropique et Équitable grâce à l’instauration d’une Allocation Universelle transitoire suivie de la génération d’un Dividende Universel permanent et évolutif, « fonds de pension national et privé », sorte de coopérative-capitaliste, solidairement et collectivement géré par une structure spécifique, indépendante de l’État et représentative des citoyens-électeurs-contribuables qui résoudra le problème du chômage et permettra l’Acquisition Citoyenne du Pouvoir Économique.
      (cf.
      Mémoires présidentiels : 2012 - 2022)
      Un nanti capitaliste (monomaniaque & sans complexe).


      • Kalki Kalki 25 octobre 2010 15:39

        Et vous qu’est ce que vous dites de ça :

        http://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89conomie_de_l%27abondance

        « Les robots ont volé mon travail ! : Vous pensez ne pas pouvoir être remplacé par une machine ? Détrompez-vous[5]. Les robots sont de plus en plus adroits, capables de faire un nombre croissant de tâches exigeant de la précision et de la force, et les systèmes informatiques sont de plus en plus intelligents, capables de s’attaquer aux emplois nécessitant des compétences de reconnaissance[6][7][8] et de créativité[9][10][11]. Le travail des êtres humains est encore moins cher, pour le moment, mais cette avancée technologique exerce une pression pour la baisse des salaires - et la vieille règle selon laquelle les nouvelles technologies ouvrent de nouveaux domaines de travail à l’homme ne sera pas toujours vraie. Des machines plus intelligentes, et plus capables prendront également ces emplois. »

        Il faut rassembler, montrer la réalité

        Le travail est mort


      • Jordi Grau J. GRAU 25 octobre 2010 14:25

        Très bon article, à mon humble avis. Je suis d’accord avec presque tout ce que vous avez écrit, Chem ASSAYAG. Je me permettrai tout de même de vous faire une petite objection, sous la forme d’une question : est-ce que le capitalisme n’est pas toujours un « captalisme » ? Le but des capitalistes est d’accumuler toujours plus de profit, quitte à transformer le reste de l’humanité en prolétaires. Et qu’est-ce que le capitalisme, sinon un système économique (mais aussi juridique et politique, car tout est lié) taillé sur mesure pour répondre aux désirs des capitalistes ?

        Bien entendu, vous m’objecterez qu’il a existé d’autres formes de capitalisme que l’actuel capitalisme financiarisé, mondialisé et réactionnaire. Il y a eu le fordisme, l’économie mixte, l’Etat providence et la régulation keynésienne... Mais tous ces compromis n’auraient pas été possibles sans la menace d’une révolution anti-capitaliste. Laissé à lui-même, à sa pente naturelle, le capitalisme nous présente son visage actuel : celui d’une gigantesque mafia légale, qui pille les richesses naturelles et sociales sans aucune légitimité.


        • ZEN ZEN 25 octobre 2010 14:36

          Si je puis me permettre...
          On a tout intérêt à parcourir les longues analyses du Nouvel esprit du capitalisme de Boltanski et C. , pour comprendre comment le capitalisme a évolué jusqu’ à ses formes actuelles
          Vraiment très éclairant.


          • Marc P 26 octobre 2010 08:22

            Le neologisme connote bien le terme capitalisme, avec pertinence...
            Mais sa traduction en Anglais sera peut être éloignée du mot français car la prononciation n est pas seulement alors trop proche de celle de « capitalisme », mais de plus elle ne porte pas le sens implicite de captalisme ou moins immédiatement.... Si bien que le mot capitalisme avec sa renommée conserve une longueur d’avance puisque inchangé dans sa traduction dans peut etre toutes les langues...
            Pour le francais et sans doute d autres langues c est de la novlangue percutante...

            Sinon, tout ce que dit cette article est si vrai (manipuilation de symbole...) qu’on se demande comment les auteurs de « ces crimes parfaits » parviennent encore à se regarder dans une glace ou ne perdent pas la face.... Leur inconscience est au moins coupable et même sans doute une grave forme de délinquence morale et intellectuelle... leur responsabilité ou irresponsabilité est immense...

            Marc P

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