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Cashphone, l’appel du gain

Dans moins d’un an, le téléphone mobile sera à la fois un instrument de paiement et un guichet bancaire de poche. La longue expérience du Japon et les débuts prometteurs de l’Afrique dans la cashphonie nous aideront à mieux appréhender ce très proche futur.

¥-mode

A cause d’une insécurité urbaine presque inexistante, l’argent liquide inonde les poches du Tokyoïte. Les femmes au foyer ont pour habitude de faire leurs emplettes et de payer leurs factures avec des liasses de yen dans leurs sacs.

En 1999, fort d’un marketing très orienté client et d’une culture des interfaces vidéoludiques, NTT DoCoMo créa l’i-Mode, remarquable application télécom & internet qui préfigura la téléphonie 3G et fit découvrir le Web à bon nombre de sujets de Sa Majesté. Plusieurs opérateurs américains et européens tenteront vainement de reproduire ce modèle économique fondateur qui doit beaucoup à des circonstances typiquement nippones.

Grâce à une habile intégration de la téléphonie 4G (MMS, Web 2.0, TV interactive, PDA, baladeur audio-vidéo, photo-visiophonie, GPS, hubs robotiques et domotiques, etc.) et de la puce RFID incorporée FeliCa, le mobile i-Mode comporte des solutions bancaires ou prépayées de paiement sans contact, des services sécurisés de guichet bancaire en ligne, de carte de fidelité auprès de 50 000 magasins et centres commerciaux, de badge électronique dans les entreprises, les administrations, les transports en commun et les vols intérieurs, de téléchargement vers une console ou un ordinateur. Il permet aussi de scanner les codes QR, hyperliens physiques parsemant la presse, les vitrines électroniques et les panneaux publicitaires de Tokyo et d’Osaka.

Après avoir choisi son journal ou pesé ses fruits, le paiement s’effectue lors du passage du keitai près d’une borne électronique imitant le tintement des caisses enregistreuses d’antan. En pianotant sur le clavier, on consulte ses comptes bancaires, effectue des virements, obtient instantanément un crédit de 200 000 ¥ (1600 $) et jusqu’à 1 000 000 ¥ (8000 $) après approbation de la banque. Sur chaque transaction effectuée par l’abonné, les télécoms et les établissements financiers se rémunèrent grâce à des jeux sophistiqués de commissions, ensuite imputés sur la facture téléphonique. Code PIN, mot de passe personnalisé, identification biométrique du visage et des empreintes digitales, géolocalisation et blocage distant protègent l’omniphone de toute utilisation frauduleuse suite à une perte ou un vol.

Aujourd’hui, la cashphonie 4G a conquis plus de 62 % des keitai et gagnera massivement les cellulaires américains et européens en 2008. Les compagnies aériennes, les firmes pétrolières, l’hôtellerie, la restauration, Wal-Mart, Tesco, Carrefour, Citibank, Barclays Bank, le Crédit agricole, AT&T, British Telecom, SFR, Eurocard et American Express pour ne citer qu’eux, se convertissent progressivement à cette technologie. A l’ère de l’informatique diffuse, le mobile se muera littéralement en sésame de la vie quotidienne et financière... ou en arme ultime de l’e-marketing et de la technosurveillance.

Démultipliant et fusionnant les atouts de la carte bancaire et du mobile, la cashphonie est un immense territoire vierge mais une technologie potentiellement disruptive. En effet, Les banques, Visa et Mastercard craignent leur possible désintermédiation par des formules prépayées d’e-cash ou par des opérateurs virtuels de paiement comme Paypal, gérant plus de 120 milions de comptes sur 110 pays et promouvant actuellement sa solution cashphonique. Et pourquoi pas Google, Yahoo ! ou Microsoft demain ? Toutefois, grâce à la confiance qu’elles suscitent et aux risques financiers qu’elles supportent, les banques classiques ont de très beaux jours devant elles.

Marchés noirs

Depuis 2003, le marché africain de la téléphonie mobile enregistre une croissance annuelle d’environ 65 % et compte déjà plus de 120 millions d’utilisateurs. Les fabricants Huawei, Nokia, Motorola et Sony-Ericsson ont créé des divisions Afrique en leurs seins. Bénéficiant de la libre circulation entre Afrique et Chine, des afro-ingénieurs en télécoms se forment à tour de bras. Malgré la féroce concurrence d’opérateurs locaux et du champion sud-africain MTN, Orange a réussi une solide implantation au Cameroun, en Côte d’Ivoire et au Sénégal. Cette compétition a vite comblé les déficits de réseaux filaires puis provoqué des réductions tarifaires bénéfiques pour les consommateurs. Corrélativement, l’usage croissant de l’Internet hertzien rapide (wifi, CDMA, V-sat) et des cybercafés compense astucieusement les faiblesses chroniques de la distribution postale. Dans les grandes et moyennes villes d’Afrique, il est difficile de rencontrer un urbain professionnalisé ou débrouillard dépourvu de son portable, en relation permanente avec sa famille « au village » qu’il a également équipé.

Au Kenya, on peut désormais expédier par SMS jusqu’à 400 dollars préalablement déposés puis encaissables dans une de ces petites agences de transfert monétaire, omniprésentes dans les zones rurales. Géré en partenariat avec plusieurs banques sud-africaines, le service MTN Banking a déjà conquis plus de 10 millions d’abonnés bénéficiant de guichets bancaires mobiles et de prestations financières très bon marché (prêts, épargnes, assurances, etc). Le géant africain des télécoms étend peu à peu sa quasi-banque « on air » à tout le continent, nul doute qu’il fera des émules. Incontournables canaux pour les 250 millions de dollars expédiés annuellement par les migrants à leurs familles « au pays », Western Union et Moneygram élaborent leurs solutions cashphoniques de transfert monétaire. Des mécanismes d’autant plus menaçants pour les établissement financiers que leurs formalités administratives et leurs frais de gestion excluent plus de 70 % des populations africaines du circuit bancaire.

Dès lors, la cashphonie ouvre des horizons inespérés en Afrique. Elle permettra aux employeurs de payer directement leurs salariés non bancarisés mais « cellularisés ». Ces revenus bruts seront convertibles en cartes prépayées e-cash utilisables pour les factures et les emplettes, déjà très courantes en Afrique du Sud depuis deux ans. Les récentes visées africaines de Visa et de Mastercard dans l’e-cash contribueront probablement à un rapprochement plus significatif des systèmes bancaires d’Afrique et du monde, ainsi que ceux du Nord et du Sud. En outre, une convergence de la cashphonie, du microcrédit et de la banque coopérative lubrifierait et monétiserait considérablement les économies du tiers-monde, de facto largement insérées dans le circuit formel et soumises à une meilleure analyse statistique. En évitant tout eldoradisme technologique ou économique, on peut néanmoins féliciter le continent noir d’avoir pris en marche le train de la téléphonie mobile et de l’Internet.

Au final, l’appel du gain, valeur universellement partagée, engendrera une relation encore plus obsessionnelle entre l’homo digitalus et son omniphone.

Si vous n’aviez pas reçu par MMS le supercode-barre personnalisé du Ministry of Sound, les vigiles-scanners ne vous ouvriront guère les portes du célèbre night-club londonien. La direction de l’établissement se réserve le droit de sélectionner électroniquement la clientèle. L’@partheid ne fait que commencer...


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9 réactions à cet article    


  • Charles Bwele Charles Bwele 25 juin 2007 11:37

    Hi DW !

    Comment va, Blue Boy ?


    • Charles Bwele Charles Bwele 25 juin 2007 12:17

      Hi !

      Je tiens à signaler à tous les intervenants que l’Afrique ne se limite pas qu’au Darfour ou au Rwanda. Ce continent compte bien une cinquantaine de pays, avec de sacrées différences en termes de niveaux et mode de vie, d’infrastructures,de situations économiques, etc . Tout comme la Finlande est très différente du Portugal, de la République Tchèque et de la Turquie (?) en Europe...

      De très nombreuses populations africaines vivent normalement, s’achètent des maisons, des voitures, changent leurs téléphones portables, font leurs courses dans des marchés et supermarchés, correspondent avec leurs proches par emails, et ont aussi leurs soucis quotidiens. Et c’est le cas en Namibie, au Cameroun, au Sénégal, au Kenya, en Gambie, au Mozambique, au Bénin, et j’en passe.

      Malheureusement,la normalité de la vie et de l’économie africaine ne fait pas vendre de papier et ne produit guère d’images choc. Vive le monolithisme médiatique et cognitif ! smiley

      Amicalement


    • Charles Bwele Charles Bwele 25 juin 2007 14:34

      @ l’Enfoiré ! Comment va ?

      En effet, le cashphone est une évolution, une osmose du mobile et de la carte bancaire. Seul l’aspect bigbrothérien de cette technologie me dérange énormément, autrement le côté pratique me convient tout à fait. D’autant plus que les protocoles de sécurité du cashphone sont bcp plus poussés que ceux de la carte bancaire.

      Forcing des achats + dégrèvement salarial dès réception, n’est pas ce déjà largement en place smiley

      Mais le plus marrant à mes yeux, c’est le fait que beaucoup râleront contre la cashphonie comme d’autres ont râlé contre la téléphonie mobile. Puis, un jour, la grosse artillerie promotionnelle pilonnera quasiment toutes les poches de résistance durant quelque fête de fin d’année - comme le firent les opérateurs européens de téléphonie mobile vers Noël 1998 puis 1999 - généralisant la technologie en quelques mois...

      Ordre Marchand, quand tu nous tiens...parce que nous le voulons bien ! smiley

      Cordialement


    • aurelien 25 juin 2007 12:49

      Et bien, toujours aussi content de ne pas avoir de téléphone portable...


      • L'enfoiré L’enfoiré 25 juin 2007 13:52

        @L’auteur,

        Bon article. Nous avons connu cela à toutes les étapes des générations : l’argent, le chèque, la carte bancaire et maintenant le cashphone. Le but à atteindre : faire payer le consommateur. Alors, oui, on est prêt à lui accorder quelques facilités (mais quand ça coûte de l’argent). Alors on fait disparaître l’argent, trop difficile à compter, les chèques, car il faut les encoder... La carte bancaire, cela marche bien car elle est reliée à la source, mais elle coûte encore trop cher avec les communications téléphoniques dont le payement est encore difficilement accepté.

        Alors, quelle sera l’étape suivante ? Peut-être le forcing des achats en même temps que la réception du salaire dégrevé d’autant. On gagne sur les deux tableaux. Pas de frais et c’est assuré d’avance. Pas de cadeau sans répondant de départ. Il suffisait d’y penser. smiley


        • stephanemot stephanemot 25 juin 2007 18:00

          i-mode a connu son heure de gloire de 1999 à 2001, mais NTT DoCoMo n’aura su ni ouvrir ni faire évoluer son modèle, le succès ne s’est pas vraiment confirmé à l’international. En France, Bouygues a qui plus est perdu trop de temps pour profiter de l’échec commercial du WAP 1.0.

          Les solutions de paiement via mobile se sont d’autant plus facilement démocratisées en Corée et au Japon que les grands conglomérats peuvent alterner plusieurs casquettes là où en, Europe les opérateurs, distributeurs et constructeurs ne peuvent pas impunément brouter dans le pré carré des banques (en particulier en France, avec le GIE CB). Le ticket DoCoMo - Sony a brillamment su fédérer Japan Inc, entraînant les concurrents dans la foulée. En Corée, SK Telecom s’est dans un premier temps imposé en force et en solo.

          Au niveau Européen, on ne compte plus les rendez-vous ratés. Les solutions existent mais comme d’habitude, les acteurs peinent à s’entendre sur le modèle économique et les rôles respectifs, chacun clamant sa légitimité métier ou territoriale, et les normes peinent à s’imposer par-delà les frontières et les continents. Cela prendra encore un peu de temps.

          On retrouve le même jeu de lobbying et de coopétition avec la convergence IT-telecom, la convergence telecom-multimedia...


          • Charles Bwele Charles Bwele 25 juin 2007 20:02

            @ stephanemot

            Suis tout à fait d’accord avec toi, Stéphane. En Amérique du nord et à fortiori en Europe,la répartition des commissions (sur les transactions des abonnés) sera sujette à de longues et volcaniques négociations entre établissements financiers,opérateurs télécoms et commerces.

            Cordialement.


            • guillaume 27 juin 2007 16:50

              C’est très intéressant. Il ya eu des téléphones (des Sagem) qui lisaient la carte bleue, et on pouvait payer avec. Je me demande d’ailleurs comment ça va être géré. Actuellement le système de carte est un business nacaire dans le système bancaire. La réalisation sera maîtrisée par le fabricant de mobile, la technologie par un développeur (comme Sun pour les extensions java sécurisées), il y aura des organismes de certifications ou l’opérateur qui valideront les échanges (suivant que ça utilisera l’internet ou une voie directe avec l’opérateur). Ca veut dire qu’il y aura un intermédiaire qui bénéficiera du système, à la place du système de carte.


              • Théophile Kouamouo Théophile Kouamouo 1er juillet 2007 00:01

                Très bon papier sur un sujet d’avenir qui m’intéresse particulièrement. Je pense que la transformation du portable en guichet de banque personnalisé (disons le grossièrement) est une bonne nouvelle pour l’Afrique. Elle entraînera comme tu le dis la bancarisation des plus pauvres (agriculteurs, commerçants, artisans) et leur mise en réseau pour des meilleurs profits. Elle renforcera les capacités financières du secteur bancaire africain, donc l’investissement en Afrique. Déjà (scandale !), la SFI, filiale de la Banque mondiale, se sert sur le marché financier ivoirien. Bientôt, le petit épargnant africain dictera sa loi aux Etats. Qui sait ?

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