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Comité de Bâle : toujours en attente d’une régulation de la finance

Cela fait des mois que les observateurs du secteur financier attendent avec impatience les orientations que le Comité de Bâle1 entend donner au secteur financier depuis les soubresauts de l’automne 2008. Pour mémoire, le Comité de Bâle sur le contrôle prudentiel bancaire est une institution créée en 1974 par les gouverneurs des banques centrales des principaux pays industrialisés.

 Les missions du comité de Bâle ont trait au renforcement de la sécurité et de la fiabilité du système financier et à la promotion des meilleures pratiques de surveillance bancaire. En outre, le Comité de Bâle encourage à la coopération internationale en matière de contrôle prudentiel. Jusqu’à présent, deux vagues d’accords ont eu pour cadre les instances de Bâle. On parle des accords Bâle I et II. Il sera essentiellement question, dans la présente analyse, des mesures comprises dans le paquet Bâle III.
 
De si louables intentions au départ
 
Fin 2009, il apparaissait déjà, que des caucus feutrés entre banquiers centraux au bord du Rhin, rien de bien contraignant ne sortirait qui soit de nature à cadenasser un secteur bancaire auparavant renfloué par les pouvoirs publics. A l’époque, le Comité envisageait d’impulser un certain nombre de mesures destinées fondamentalement à renforcer les fonds propres des établissements bancaires. En outre, le Comité envisageait, à l’époque, d’interdire aux banques présentant une capitalisation déficiente d’accorder des dividendes à ses actionnaires.
Le secteur n’a pas tardé à faire entendre ses récriminations. Les exigences en termes de fonds propres destinées à équilibrer le poids des endettements dans les bilans bancaires, étaient de nature à fragiliser davantage encore les banques présentant les bilans les plus dégradés.
 
Avec le recul, le moins que l’on puisse dire est que les protestations du secteur ont pleinement porté leurs fruits. Car le Comité a, en fin de compte, prêté une oreille compatissante aux doléances du monde bancaire. Et cette évolution n’est pas sans poser questions. L’idée en revoyant à la hausse le ratio des fonds propres était d’éviter une répétition du scénario catastrophe de 2008 qui avait mis au grand jour les problèmes résultant du surendettement bancaire. Or, depuis quelques mois, les différents Etats qui ont secouru leurs banques déploient, l’un après l’autre, des trésors d’ingéniosité pour faire en sorte que "leurs" géants financiers ne soient pas touchés par l’onde de choc made in Bâle.
A l’origine, le processus Bâle III entendait restreindre fortement la définition de ce que les banques peuvent présenter comme constituant des actifs de qualité (dans le jargon, le Core Tier One. En français, le noyau dur du pilier 1) leur permettant d’amortir le choc d’éventuelles pertes. En plus du premier pilier, se pose la question de la liquidité des acteurs bancaires. Jusqu’à la crise de 2007-2008, le secteur bancaire avait l’habitude de se financer par le mécanisme des prêts interbancaires. La faillite de Lehman Brothers a conduit à une crise de confiance généralisée sur les marchés financiers.
 
Depuis, les banques y regardent à deux fois avant de se prêter de l’argent. Dès lors, puisque leurs liquidités sont insuffisantes, le robinet du crédit est coupé. En décembre 2009, les négociateurs de l’accord Bâle III envisageaient de revoir drastiquement à la hausse les liquidités que les banques doivent comptabiliser dans leurs bilans.
 
Au cours des derniers mois, ces objectifs ont été revus à la baisse. Comment et pourquoi ? Au rayon "démissions du Comité de Bâle", on rangera en bonne place la période de transition nécessaire à la mise en œuvre des nouveaux critères. En tout état de cause, à l’heure où ces lignes étaient écrites, on s’orientait vers une transition de huit ans pour que les nouveaux principes soient mis en œuvre. Autant dire que l’on n’est pas sorti de l’auberge. Rappelons, à cet égard, que les Etats-Unis ont refusé pendant des années de mettre en œuvre les dispositions contenues dans le paquet "Bâle II".
 
En ce qui concerne la définition du pilier 1 de la capitalisation bancaire, on ne peut guère affirmer que le Comité s’est montré des plus restrictifs. Ainsi, on s’oriente, au contraire, vers une définition "extralarge" du pilier 1 du capital bancaire qui comprendra, à raison de 15%, des éléments pour le moins discutables. Ainsi, sont inclus dans le pilier 1 du capital des actifs pour lesquels des reports de paiement d’impôts ont été accordés. Et pour l’évaluation de la valeur de ces actifs, on n’a pas tenu compte des reports d’impôts. Ce qui correspond, sur le plan comptable, à une surévaluation puisque les taxes non prises en compte devront, de toute façon, être payées un jour ou l’autre.
 
On retrouvera également, dans le pilier 1, les droits relatifs à l’administration des titres hypothécaires (mortgage servicing rights). Comptabiliser des activités liées au secteur immobilier dans la partie solide du capital bancaire s’avère des plus curieux si l’on se réfère à l’état du marché hypothécaire aux Etats-Unis. "Secteur à l’origine de la crise économique outre-Atlantique, l’immobilier donne de nouveaux signes inquiétants de faiblesse. En juillet, les ventes de logements anciens ont chuté, tombant à leur plus bas niveau depuis 1995. Pour le neuf, la situation est encore pire, avec un niveau plancher jamais atteint depuis les premières statistiques de ce type… en 1963. Ce violent coup d’arrêt, qui coïncide avec l0a fin du coup de pouce fiscal accordé par l’État pour l’achat d’une maison, se traduit par une nouvelle baisse des prix : selon les chiffres du ministère du commerce, le prix médian des ventes de maisons neuves du mois d’avril a chuté de 4,7 % par rapport au mois de juin, au plus bas depuis décembre 2003".Mais que ne ferait-on pas pour satisfaire aux desiderata du secteur bancaire nord-américain ?
 
Virages à 180 degrés pour une valse-hésitation
 
Dernière bizarrerie du côté des définitions proposées : les nouveaux standards du Comité de Bâle intégreront, au sein du Tier One, les participations détenues par les partenaires minoritaires (principalement Chinois et Indiens) dans des entreprises situées dans des pays émergents. Cette inclusion, disons-le tout net, relève de la fantaisie la plus débridée. En effet, pour ce qui est de l’évaluation de leur valeur, les participations minoritaires font classiquement l’objet d’une décote.
"Le raisonnement est le suivant : la valeur de la société étant la valeur actuelle de ses cash-flows, la participation d’un actionnaire qui n’a pas accès à la totalité des cash-flows futurs vaut moins que sa quote-part de la valeur de la société. Si l’actionnaire minoritaire a seulement accès aux dividendes, alors la valeur de sa participation sera la valeur actuelle des dividendes (plus, pour certains, l’avoir fiscal), ce qui signifie que la valeur de la participation dépend seulement du taux de distribution déterminé par l’actionnaire de contrôle".Les nouvelles dispositions prônées par le package "Made in Bâle" tournent résolument le dos à cette doctrine comptable en envisageant de comptabiliser dans le noyau dur du capital des banques occidentales les participations outre-mer de leurs actionnaires minoritaires.
 
Pour ce qui est du calibrage du Tier One, la valse-hésitation des éminences grises du Comité de Bâle est aussi des plus remarquables. Par calibrage, on désigne le rapport entre le capital et les emprunts consentis.La philosophie "Bâle II" enjoint les banques à couvrir leur risque de prêt via le calcul du ratio Mac Donough qui divise les fonds propres en deux catégories : le pilier 1 (Tier one) et le pilier 2 (Tier two). Les fonds propres exigés par les ratios Mac Donough doivent comprendre le pilier 1 et le pilier 2 à raison de plus de 8% des engagements bancaires et le pilier 1 doit toujours équivaloir à minimum 4% des engagements totaux.
 
Si l’on mesure le risque rapport au capital "Core tier one" (composé exclusivement d’actions ordinaires et de bénéfices mis en réserve), Bâle II requiert des banques une provision de 2%. C’est, la crise nous l’a largement démontré, très insuffisant.
Par ailleurs, au début de l’année, le Comité de Bâle entendait exiger des banques un tampon contracyclique (buffer) de protection de 2 à 3%. L’idée est de faire varier, selon l’état de la conjoncture, le fameux ratio entre fonds propres et risques. Quand lorsque tout va bien, la banque doit augmenter ces fonds propres et, de la sorte, constituer ainsi une sorte de réserve pour les temps difficiles où il est difficile de lever des fonds. L’objectif est d’éviter qu’en cas problèmes, les banques n’aient d’autre solution que de faire appel à l’Etat et aux contribuables. De plus, la création d’un "buffer" de capitalisation permettrait de lutter contre le caractère "procyclique" du cadre hérité de Bâle II. Actuellement, lorsqu’une bulle spéculative se forme, la qualité des actifs est surévaluée. L’argent coule à flots et les banques distribuent le crédit avec largesse. Mais lorsque la bulle éclate, certains actifs perdent tout ou partie de leur valeur. Certains acteurs n’arrivent plus à rembourser leurs emprunts. Les fonds propres baissent alors que les risques augmentent. Et le robinet du crédit se referme. La crise se généralise. En voulant établir des "buffers", le Comité de Bâle entendait donc lisser cette trop grande sensibilité des banques aux hauts et aux bas de la conjoncture économique. En cette matière, force est de reconnaître que le Comité de Bâle n’est pas allé au bout de sa logique.
 
Au total, le Comité de Bâle envisage, après accords, un renforcement du ratio de fonds propres des banques dont la définition est, en réalité, des plus larges. S’ajoute à cela un buffer de 2,5%, qui relève le total des fonds propres "durs. C’est sans doute sur ce point que le Comité s’est montré le moins capitulard. En début d’année, on rappellera les partisans d’une régulation hard envisageaient la mise en œuvre de buffers de 3%.
 
Au total, le ratio de fonds propres "Tier 1" sera quant à lui relevé de 4% à 6%. étail piquant : le ratio de 6% au Tier one est celui qui avait été appliqué lors des stress tests de cet été par la Commission européenne aux banques du vieux continent. A l’époque, tout le monde avait crié à la complaisance.
 
Problèmes macroéconomiques en toile de fond
 
Le grand mouvement de marche en arrière précédemment décrit a été, pour l’essentiel, motivé par des considérations macroéconomiques. "L’investigation révèle que ces changements ont plus été le résultat d’une peur grandissante au sujet de l’impact des propositions sur le redressement économique que les efforts de lobbying des banquiers".En cause, la capitalisation insuffisante des banques en Europe et aux Etats-Unis. Si le Comité de Bâle avait continué sur sa ligne, les 16 plus grandes banques européennes auraient dû chercher une capitalisation de l’ordre de 300 milliards d’euros. Car leur ratio de couverture des prêts aurait glissé de 9 à 5,3%. Même topo du côté des 35 plus grandes banques US pour lesquelles la Barclay’s Bank a établi une sous-capitalisation de l’ordre de 115 milliards de dollars.Bigre !
 
C’est ici précisément que la peur s’est emparée des régulateurs bâlois. Car en mettant en place une réglementation plus stricte qui aurait nécessité une réduction des bilans et une recapitalisation, la peur est de mettre en place les conditions d’un resserrement du crédit (credit crunch). Au moment où la croissance et l’octroi de crédit battent sérieusement de l’aile aux Etats-Unis.
Pourtant, les taux d’intérêt (à court terme) y sont proches de zéro. Et l’économie US ne repart pas contrairement, d’ailleurs, à toute attente. Car lorsqu’elles mettent en oeuvre la politique monétaire, les banques centrales injectent des quantités plus ou moins grandes de monnaie dans les rouages de l’économie. Une baisse des taux rend le crédit moins cher, incite à la consommation et dope les investissements. Lorsque l’économie est, au contraire, en surchauffe, les autorités monétaires augmentent les taux d’intérêt. Le crédit est plus cher et les investissements peuvent diminuer.
 
Le cas des Etats-Unis aujourd’hui est des plus intéressants. La semaine dernière, la Réserve fédérale (Fed) aux Etats-Unis achetait des titres obligataires à long terme. Pourtant, après avoir adopté des taux d’intérêt quasiment nuls dès la fin de l’année 2008, la Fed comptait relancer l’économie nationale. Cependant, les perspectives de croissance pour l’économie états-unienne restent particulièrement moroses. C’est que l’Oncle Sam vit, pour l’heure, une situation de trappe à liquidité. Explications.
 
La trappe à liquidité (ou le piège à liquidités) désigne la tendance des agents économiques à ne pas dépenser en dépit de la faiblesse des taux en période de crise. En cas de trappe à liquidité, les consommateurs, les entreprises et les institutions se caractérisent par une préférence pour l’épargne même si le rendement de cette dernière est quasiment nul.
 
"Afin de stimuler la croissance économique lorsqu’il n’est plus possible d’abaisser le taux d’intérêt nominal à très courte échéance, l’autorité monétaire peut tenter d’influencer les anticipations des agents économiques. En particulier, elle doit convaincre l’ensemble des agents économiques que la baisse des prix n’est que temporaire – c’est-à-dire que les prix remonteront sous peu et que l’inflation redeviendra positive à court terme –, ce qui peut être assez difficile lorsque le prix des maisons (…) continue de reculer."Faire repartir l’inflation (c’est ce que l’on appelle "reflater" une économie), c’est précisément ce que s’emploie à faire la Fed actuellement puisqu’elle rachète des obligations d’Etat en faisant jouer la planche à billets. Par ailleurs, en raréfiant les bons du Trésor disponibles sur les marchés, la Fed espère que davantage de crédit va être mis à la disposition du public.
 
A la base de l’atonie des économies occidentales, on retrouve l’excès de mauvaises dettes dans les systèmes bancaires occidentaux. Ce surendettement a contraint, dans un premier temps, les banques à se séparer, dans la panique, de certains de leurs actifs et les amène aujourd’hui à couper le robinet du crédit.
Le mouvement de vente massif d’actifs en a fait baisser les prix. Ce mécanisme a, en d’autres temps, caractérisé l’économie japonaise à partir du milieu des années nonante "mais un second facteur, plus important encore, contribue à entretenir la déflation. En effet, le prix de la quasi-totalité des actifs tend à chuter qu’il s’agisse de la bourse ou de l’immobilier, de sorte que c’est principalement l’interdépendance du prix des actifs qui propage la déflation des entreprises non financières aux banques, des banques aux compagnies d’assurance et ainsi de suite. L’originalité nippone est que la déflation demeure modérée et ne s’accélère pas au cours du temps, sous le double impact d’une politique monétaire extrêmement permissive et d’une succession de relances budgétaires. On serait tenté d’y voir un "krach lent" si la dénomination n’était pas une contradiction dans les termes."10
 
Le "credit crunch" constitue un autre facteur important dans l’installation d’un krach lent. La raréfaction du crédit réduit les investissements. Ce qui fait pression, en retour, sur la demande effective vu l’augmentation du chômage. Faute de débouchés, un certain nombre d’entreprises en arrive à ne plus pouvoir honorer leurs dettes. Les faillites augmentent. Les entreprises en faillite vont être rachetées pour une bouchée de pain. Cela va amener à des restructurations, avec à la clé une augmentation du chômage.
 
La dynamique dépressive n’est plus très loin. Comme on peut le constater, nous sommes loin d’être sortis de l’auberge. Quelles leçons en tirer au sujet du traitement de la crise financière de 2008 ? Posons-nous simplement, naïvement la question : quelque chose aurait-il échoué en cette matière ?
 
Bad times, bad banks…
 
La question centrale, quand on évoque l’acteur bancaire aujourd’hui, est celle de sa solidité financière. Examiner sérieusement cette question nécessite, au préalable, quelques éclaircissements conceptuels. Jauger la santé d’une banque revient à en évaluer la valeur nette. Valeur nette qui s’établit en faisant, tout bonnement, la différence entre la valeur des actifs détenus et celle de la dette contractée.
Quand cette dernière est plus grande que la valeur de ses actifs, la banque rencontre un problème de solvabilité. Lorsque ses actifs piquent du nez, une banque passe par une crise de confiance. Il lui est plus difficile de trouver des prêts auprès des autres banques et ses clients sont tentés de retirer leurs dépôts.
C’est ce type de crise qu’ont connue les banques à la fin de l’année 2008. Les gouvernements du monde occidental ont réagi en mettant en œuvre des plans visant à socialiser les pertes de leurs champions bancaires. Les Etats ont, à cette époque, injecté des capitaux et garanti les dépôts ainsi que les dettes bancaires. Les Etats ont donc massivement concentré leur action sur le passif des institutions bancaires.
 
En ce qui concerne les actifs, ce fut le grand silence. Leur dépréciation a été intégralement prise en charge par les Etats. Pourtant, dans un passé récent, à l’occasion d’autres crises de solvabilité des banques, des Etats ont développé une action qui a porté sur l’actif des banques défaillantes. Dans les années nonante, les banques suédoises étaient au plus mal. Et le gouvernement de l’époque a déclaré certaines banques insolvables et les a nationalisées. Les pouvoirs publics ont alors procédé à un véritable travail de curateur. C’est ainsi qu’ils ont passé par pertes et profits les actifs douteux. C’est également cette solution qui a été appliquée par le gouvernement américain, lors de la crise des caisses d’épargne des années 80, lorsqu’il a procédé à la nationalisation de Continental Illinois en 1984.
 
En guise de traitement à la crise financière d’octobre 2008, Nouriel Roubini et Stephen Mihm évoquent une piste similaire. "La proposition la plus prometteuse consistait à soumettre les banques à une lourde intervention chirurgicale. Il s’agissait de prendre une banque en difficulté et de la diviser en deux : une "bonne" banque qui disposerait de tous les actifs de bonne qualité et une "mauvaise" banque à qui on confierait tout le reste. La bonne banque pourrait recommencer à consentir des prêts, à attirer de l’argent et des capitaux et à faire des affaires." 11 Que se serait-il passé pour les actionnaires ? "Les actionnaires de la banque et ses créanciers dépourvus de garanties subiraient des pertes proportionnées aux actifs confiés à la mauvaise banque".12 Et c’est ici précisément que cela a, comme on dit familièrement, coincé. La crise de 2008 était globale (contrairement à la crise suédoise) et affectait l’ensemble des banques (contrairement à la crise des caisses d’épargne américaines du début des années 80). En cas d’adoption d’une stratégie de sortie de crise faisant reposer les dépréciations d’actifs sur les épaules des seuls actionnaires, les pertes, pour ces derniers, eussent été bien plus considérables. La socialisation des pertes leur a évité ce sacrifice.
 
Aujourd’hui, deux ans (quasiment jour pour jour) après la faillite de Lehman Brothers, c’est cette sortie de crise via la mise en œuvre d’une socialisation des pertes qui gêne aux entournures le Comité de Bâle. Lorsque les Etats occidentaux (en ce compris le Japon) ont recapitalisé leurs banques à la fin de l’année 2008, ce fut au prix d’un endettement massif. Au troisième trimestre 2009, le FMI avait fait les comptes13 . "Les pays avancés du G20 qui verront leur dette publique passer de 78,8% de leur PIB en 2007 à 119,7% en 2014. Pendant ce temps, les émergents membres du G20 feront légèrement baisser le poids de leurs dettes (37,5% du PIB puis 36,4% en 2014). La dette publique des USA dépassera les 112% du PIB en 2014 et ne commencera à se stabiliser qu’à partir de 2019".14 Cet emballement explique pourquoi aujourd’hui, le mot d’ordre est à l’austérité.
 
Car la belle solidarité affichée par les gouvernements occidentaux à l’égard des actionnaires des banques va permettre un chassé-croisé en matière de risque de crédit. Le risque de crédit (ou risque de contrepartie) désigne le risque qu’un tiers ne paie pas sa dette à temps. Il y a deux ans, la peur du non-paiement portait sur le marché hypothécaire US (qui est loin d’être tiré d’affaire). Aujourd’hui, ce sont les gouvernements qui ont repris le flambeau. Il est vrai que leur spectaculaire endettement pose, dans certains cas, question.
 
Or, il se trouve qu’à la partie "actifs" des bilans bancaires, on retrouve aujourd’hui des obligations d’Etats en grande difficulté. A leur propos, certains analystes se montrent très modérément optimistes15 . Les taux d’intérêt auxquels ces Etats (Espagne, Irlande, Grèce, Portugal) font aujourd’hui face sont calculés en référence au taux portant sur les obligations allemandes, pays réputé le plus stable financièrement et bénéficiant, à ce titre, d’un taux plancher. Le taux d’intérêt sur les obligations allemandes (maturité : 10 ans) était, le vendredi 3 septembre 2010, de 2,3%. Le taux d’intérêt des obligations grecques était supérieur de 9,4% au taux allemand. Si le taux d’intérêt des obligations allemandes devait remonter dans un avenir proche (à 2,3%, il est ridiculement bas), la Grèce pourrait, dès lors, faire défaut sur sa dette.
 
Le rapport avec les palinodies bâloises ? Si les banques détiennent des obligations "pourries" à l’actif de leurs bilans, il devient difficile d’exiger d’elles, à moyen terme, des ratios de capitaux propres plus élevés. Les grandes compagnies européennes se montrent d’ailleurs des plus méfiantes lorsqu’il s’agit de traiter avec les banques du vieux continent. La presse économique révélait que les grandes compagnies de Grande-Bretagne et d’Europe continentale évitaient de traiter avec des banques italiennes, espagnoles et mêmes allemandes dans la mesure où de sérieux doutes subsistaient quant à la qualité de leurs actifs.
La facture de la crise 2008 est toujours sur la table. Et les pourparlers qui se nouent au sein du Comité de Bâle n’y changeront rien. Les décisions de socialisation des pertes bancaires ont été prises ailleurs (au sein des Etats-nations) et avant (à l’automne 2008). En cas de défaillance d’un Etat européen sur sa dette, c’est à ce niveau qu’il conviendra de poser quelques questions de sens. La suite au prochain épisode !
 
Notes :

Les pays fondateurs du Comité de Bâle sont l’Allemagne, la Belgique, le Canada, l’Espagne, les États-Unis, la France, l’Italie, le Japon, le Luxembourg, les Pays-Bas, le Royaume-Uni, la Suède et la Suisse. A la suite de la réunion des 10 et 11 mars 2009, le Comité s’est ouvert à l’Australie, au Brésil, à la Chine, à la Corée, à l’Inde, au Mexique et à la Russie. Le 10 juin 2009, il s’est également élargi à Hong Kong et à Singapour. D’autres pays participant au G20 ont aussi été intégrés. Il s’agit de l’Afrique du Sud, de l’Arabie saoudite, de l’Argentine, de l’Indonésie et la Turquie.
Financial Times, 19/08/10
La Croix, édition en ligne du 26/08/10
Daniel Hagge in Echanges, n°211, Juin 2004, Dossier "Evaluation et négociation d’entreprises"
Pour un historique des calibrages proposés par le Comité de Bâle, voir X. Dupret "Comité de Bâle. Un coup d’épée dans l’eau ?" in Econosphères,http://www.econospheres.be/spip.php?article100#outil_sommaire_3
Financial Times, 30/08/10
Wall Street Journal, 27/07/10
La Libre Belgique, 28 et 29/08/10
Jean-françois Nadeau, Politique monétaire et trappe à liquidité, 30 avril 2009 in Service d’information et de recherche parlementaire du parlement canadien (URL : http://www2.parl.gc.ca/Content/LOP/ResearchPublications/prb0853-f.htm#a4. Date de consultation du site : 01/09/10)
10 Robert Boyer, "Japon : de la décennie perdue à un improbable new deal", Revue du Cepremap, avril 2004, p.19.
11 Nouriel Roubini et Stephen Mihm, "Economie de crise. Une introduction à la finance du futur", Jean-Clause Lattès, Paris, 2010, p.241.
12 Ibid.
13 Mark Horton, Manmohan Kumar, Paulo Mauro, IMF staff position note, "The state of public finances : a cross country fiscal monitor", 30 juillet 2009, p.26.
14 Xavier Dupret, "La crise derrière. La crise devant…" in ww.gresea.be/ED09XD12criseRevisited.html#_edn25
15 Voir à ce sujet, Wolfgang Münchau, Financial Times, 06/09/10
16 Financial Times, 03/09/10.
 
 

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13 réactions à cet article    


  • plancherDesVaches 6 octobre 2010 14:13

    Rien d’étonnant donc, que le shadow banking se développe autant...

    Juste pour votre info, cher auteur, les « règles » de Bale II n’ont jamais été appliquées aux US...
    Alors, le « bale III »...

    Sinon, il y a le bale-trap qui semble plus crédible.


    • xavier dupret xavier dupret 6 octobre 2010 17:20

      En ce qui concerne Bâle II, le comité sort ses recommandations en 2004. Je vous signale, pour votre gouverne, que le ratio mc donough a été proposé par William Mc Donough qui a été président de la FED de New York entre 1993 et 2003. Les USA étaient donc partie prenantes au processus. Notamment parce que l’élément clé du dispositif reposait sur l’évaluation du risque en l’espèce par les agences de notation qui sont US. En septembre 2005, la Fed lance le processus avec un an de retard sur l’Europe qui avait prévu un délai de trois ans et demi pour appliquer le package complet de Bäle II. Les Etats-Unis avaient prévu un délai d’application un peu plus long. Or, à l’été 2007, au milieu du gué, l’économie US entre dans la crisue que nous connaissons. ET sur ce point, la procyclité des critères de Bâle II éclate au grand jour. d’où Bâle III. Quant au shadow banking, les activités hors-bilan des banques n’ont jamais cessé. je le faisais remarquer lorsque je rédigeais un article sur le première salve de négociations de Bâle II. En voici les références, http://www.econospheres.be/spip.php?article100.


      Sur le fond, j’ai trouvé votre argumentation navrante. Car incomplète. Par ailleurs, je vous signale que dans sa version francisée, le balle trap ne s’écrit pas comme vous l’aviez maladroitement proposé. J’espère que votre évaluation de mon article tient plus à votre alcoolémie qu’à vos compétences économiques. Sinon, il y a bien du souci à se faire pour l’avenir de la gauche radicale (à laquelle j’appartiens) en France 

    • plancherDesVaches 6 octobre 2010 19:25

      L’alcoolique à l’argumentation navrante et sans connaissance économique se permet de répondre à votre grandeur soit-disant radicalement à gauche.

      Il n’existe qu’UN type de banque qui vaille lorsque l’on est réellement de gauche : la banque mutualiste, mais la VRAIE.
      Comme il en existe un faible nombre en Ecosse.


    • xavier dupret xavier dupret 6 octobre 2010 21:02

      Si vous voulez parler des scottish widows, je vous signale qu’il s’agissait d’une mutuelle d’assurance vie. En 2000 ; Scottish widows a été démutualisée et fait partie du groupe de la Lloyd’s banking group.


    • xavier dupret xavier dupret 6 octobre 2010 22:44

      J’avais bien compris. le mouvement mutualiste est très marginal en Grande Bretagne. Airdrie Saving Banks est le dernier établissement bancaire indépendant (non capitalisé en bourse) de Grande Bretagne. On en reste là ?


    • xavier dupret xavier dupret 6 octobre 2010 17:25

      Votre argumentation est des moins construites. Quelle pauvreté dans l’observation du monde réel (à pleurer). vous ne proposerez jamais d’alternatives, juste des utopies. C’est-à-dire rien, nada, du vent.


    • non666 non666 6 octobre 2010 20:02

      C’est dur a expliquer Bale II ou Bale III...
      Les ratios , les règles prudentielles , les rapports entre la qualité des fonds propres et la capacité de financement des banques, le role des notations ....
      La vraie menace, pour moi, c’est l’abaissement de note de certains etats qui avec l’effet levier sur les fonds propres pourrait couper le robinet du credit (et de la speculation boursiere , mais ça , on s’en fout)
      On a quand meme les deux pieds sur un patin a roulette avec cette menace latente.

      Je ne savais pas ce que contenait bale III , visiblement c’est du bale II a peine modifié.
      Je pensais que les objectifs initiaux contiendraient aussi plus d’engagement sur les plans de secours et tous les aspects de survie technique et de risque operationnel.

      Je pense que les arguments de la crise ont pesé plus lourds que les promesses de régulation.
      On a donc les memes outils, la meme hypocrisie et les memes qui nous prometteront « plus jamais ça »

      Attendons donc patiemment la degradation generale des notes des etats ou plutot de leurs emprunts...Cela devrait livrer le signal de l’apocalypse.


      • xavier dupret xavier dupret 6 octobre 2010 20:33

        C’est de la petite bière, Bâle III. Pas de limitation au too big to fail, pas de limitations visant à rendre transparente les opérations over the counter(bonjour l’aléa moral), pas de ratio qui détermine la part des fonds propres par rapport au bilan (leverage ratio), pas de traitement de la question de la liquidité.


        Tout ça pour quoi ? Parceque les Etats se sont massivement endettés pour sauver des banques sans avoir séparé le bon grain de l’ivraie (pour reprendre le raisonnement de Roubini)

        Merci pour votre commentaire stimulant

      • jean-jacques rousseau 6 octobre 2010 20:23

        Vous avez rédigé un bel article. J’ai été impressionné par la rigueur didactique de votre argumentation point par point, argument par argument. Je pense le relire bientot a tete reposée et peut etre partager quelques observations constructives.

        Ne vous inquiétez pas du manque de commentaires, vous avez choisi un sujet pointu et complexe sur une actualité brulante et il est assez difficile de suivre les mécaniques de la réalité financière, mais soyez certain de l’impact direct et indirect de votre analyse.

        • xavier dupret xavier dupret 8 octobre 2010 22:05

          Merci bien ! A une prochaine fois


        • Le faucon maltais Le faucon maltais 8 octobre 2010 01:21

          Votre article est très étayé, bravo.
          Il me semble cependant que vous insistez peu sur un fait : quelques soient les règles, leurs qualités ou leurs insuffisances, de fait si elles ne sont pas appliquées par tous les joueurs, elles perdent toute efficacité.
          Or sans même critiquer les USA pour leur peu d’enthousiasme à adopter les versions successives de régulations de Bâle, nombreux sont les pays qui ignorent purement et simplement ces règles, dans lesquels les « joueurs » peuvent donc cacher leurs pratiques les plus dangereuses. Je pense entre autres à certains paradis fiscaux, mais pas seulement... Quid des pays émergents, du moyen orient,... Quelles filiales y sont isolées pour des motifs non seulement fiscaux, mais aussi de discrétion sur leurs risques ?


          • xavier dupret xavier dupret 8 octobre 2010 12:02

            J’avais déjà abordé ce type de questions dans un autre article sur le même sujet et qui avait été rédigé pour un autre site (voici le lien : http://www.econospheres.be/spip.php?article100). Je crois que je vais devoir le mettre sur agoravox. Vous avez raison sur ce point ; Ainsi, certains observateurs se sont plaints que l’on ne trouve pas un ratio qui rapporte le bilan aux fonds propres de manière à voir comment la banque finançait les dépôts mais également ses opérations de marché (en clair, ses manoeuvres spéculatives). Sachez que ce typede ratio existait déjà aux Etats-Unis avant la crise. Les plateformes offshore ont permis de contourner ces règles. Ce qui veut dire que le « ratio de leverage » supposé mettre un frein au surendettement bancaire n’a pas fonctionné parce que les données dans les bilans sous-évaluaient le risque.


            A bientôt et merci !

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