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Accueil du site > Actualités > Economie > Comment le Japon est passé au premier rang de l’économie (...)

Comment le Japon est passé au premier rang de l’économie mondiale

Un chapitre d’histoire trop peu connu

Jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, le Japon occupait une place modeste sur le marché international. Les produits japonais importés en Occident - montres et appareils photos notamment - avaient mauvaise réputation. On disait que c’était la pire des camelotes. Tous les efforts du Japon étaient tournés vers une puissante industrie d’armement, qui a fait ses preuves dans la bataille du Pacifique. Il a fallu un événement inattendu pour que le Japon passe après la guerre au premier rang de l’économie mondiale. En 1945, l’une des premières décisions du général Mac Arthur, commandant en chef des forces alliées au Japon, fut de démanteler les conglomérats industriels et de destituer tous les dirigeants des grandes entreprises. L’état-major nomma de nouveaux dirigeants qui n’avaient pas collaboré avec l’ancien régime. Ainsi, pensait-on, le pouvoir économique passerait aux mains de gens assez dociles pour apprendre des méthodes de management auprès de conseillers américains. L’Allemagne n’a pas connu une telle purge, car la politique des Alliés était différente. Si les forces d’occupation ont maintenu à leur poste des dirigeants industriels identifiés comme d’anciens collaborateurs du Troisième Reich, c’est parce qu’ils pouvaient être utiles au redressement de l’économie allemande. Dès leur prise de pouvoir en 1946, les nouveaux dirigeants de l’industrie japonaise ont constitué une grande fédération économique de type occidental, nommée Keidanren. Elle existe toujours ; c’est, en quelque sorte, l’équivalent du Medef. Ils ont nommé à la tête de cette fédération un chef d’entreprise connu et apprécié dans les milieux industriels, monsieur Ichiro Ishikawa, qui est resté à ce poste jusqu’en 1968. Il a été l’artisan d’une vaste transformation des méthodes de travail, amorcée en 1950, dont l’aboutissement est connu actuellement sous le sigle TQM (Total Quality Management). C’est un véritable tournant historique que je vais présenter ici.

Les travaux d’approche

Pendant la guerre, l’état-major japonais avait nommé un comité scientifique chargé de mettre au point des méthodes d’amélioration de la productivité et de la qualité dans les usines d’armement. Il était présidé par un ingénieur nommé Kenichi Koyanagi. Dans les semaines qui ont suivi la capitulation du Japon, celui-ci a rassemblé les anciens membres du comité pour étudier la situation. En mai 1946, ils fondent une association qui se donne pour vocation d’aider l’industrie japonaise à se relever de ses ruines. Son nom est Nippon Kagaku Gijutsu Renmei, traduit en anglais par Japanese Union of Scientists and Engineers (JUSE pour les besoins du telex international). Un an plus tard, l’association a la chance extraordinaire de recruter l’ingénieur Kaoru Ishikawa, fils du président du Keidanren. Quand le Japon entre en guerre, Kaoru Ishikawa est âgé de 25 ans. Il est mobilisé dans la marine impériale avec le grade d’enseigne de vaisseau, mais on ne l’envoie pas risquer sa vie dans le Pacifique. Ingénieur chimiste, il reçoit la mission de diriger une usine de carburants. En 1947, il reprend ses études pour préparer un doctorat. Il obtient le poste de maître assistant à l’université de Tokyo où il fait de l’enseignement et de la recherche. Cette nouvelle activité lui donne l’occasion de reprendre contact avec l’industrie en tant que consultant. En mars 1948, Kenichi Koyanagi réunit un groupe de travail de six personnes, dont Kaoru Ishikawa fait partie, pour étudier les applications industrielles de la statistique. Ils se procurent des documents en anglais où il est fait mention du Dr. Edwards Deming, un statisticien bien connu aux Etats-Unis, membre du Census Bureau. Comme ils savent qu’il est conseiller du quartier général des forces alliées et qu’il viendra au Japon en juin 1950 pour un recensement, ils l’invitent à donner, à cette occasion, une conférence de plusieurs jours sur les méthodes statistiques et la qualité.

Les conférences de Deming

Deming répond à Koyanagi qu’il est très honoré par son invitation, et lui propose de donner des cours en juin et juillet 1950 pendant 8 jours ouvrables à raison de 7 heures par jour. « C’est, écrit-il, la durée minimum pour un auditoire auquel la théorie statistique n’est pas familière. » Deux stages ont lieu pendant l’été 1950. Une session à Tokyo réunit 230 personnes et une autre à Fukuoka 110 personnes. Après cette série de cours, il donne trois conférences d’une journée pour des directeurs généraux : deux à Tokyo et une à Hakone. Chaque conférence réunit une centaine de personnes. Deming explique l’importance des méthodes statistiques comme outil de management. Il met l’accent sur la nécessité d’appliquer ces méthodes tout au long de la chaîne industrielle, de la réception des matières premières jusqu’à l’étude des réactions des clients aux produits. Pendant les stages de 1950, les membres de la JUSE ont pris des notes qui leur permettent de rédiger une brochure en japonais : Principes élémentaires du contrôle statistique de la qualité. Cette brochure connaît un grand succès de librairie : 5 000 exemplaires vendus les trois premiers mois. Quand Koyanagi propose à Deming de lui payer les droits d’auteur qui lui reviennent normalement, celui-ci insiste pour les abandonner au profit de l’association. Alors Koyanagi a l’idée d’utiliser cette somme pour fonder une récompense annuelle qui stimulerait les entreprises japonaises dans l’amélioration de la connaissance apportée par Deming. C’est ainsi que le Deming Prize prend naissance en décembre1950.

Le dessous des cartes

La visite de Deming au Japon en 1950 n’aurait pas eu les résultats que l’on sait sans une forte pression du Keidanren et de son président. En effet l’une des premières personnes rencontrées par Deming à son arrivée était Kaoru Ishikawa, fils du président. Il faisait partie du comité d’accueil. Et c’est grâce à son père que plus d’une centaine de directeurs généraux, parmi les plus haut placés, ont assisté aux conférences de Deming et ont suivi fidèlement ses conseils. Il en aurait été tout autrement en France ou aux Etats-Unis. Deming a souvent parlé de ses déconvenues avec les dirigeants occidentaux. Il faut remarquer d’ailleurs que la confiance des Japonais envers Deming, à l’époque, reposait en grande partie sur un malentendu. Ils croyaient en effet qu’il était venu leur apprendre des méthodes de management qui étaient pratiquées couramment aux Etats-Unis, alors qu’au contraire les méthodes qu’il leur enseignait avaient été rejetées par la plupart des compagnies américaines. D’où venaient donc ces méthodes ? Deming était un statisticien. Il a travaillé d’abord au ministère de l’Agriculture, puis au bureau fédéral des statistiques économiques. Son intérêt pour le management, il le devait à son ami Walter Shewhart, statisticien comme lui, chercheur aux Bell Telephone Laboratories, le premier groupe mondial de télécommunications. Celui-ci avait mis au point des méthodes de management originales fondées sur des applications de la statistique, ce qui a permis à l’entreprise de sortir d’une passe difficile dans les années 1930. Un livre a été publié à ce sujet en 1939 sous le titre Statistical Method from the Viewpoint of Quality Control. Mais les méthodes de Shewhart ne se sont pas étendues à d’autres secteurs de l’industrie américaine ; les affaires étaient si florissantes que nul n’en avait besoin. C’est juste cinquante ans plus tard que les dirigeants de l’industrie américaine ont fait appel à Deming, alors âgé de quatre-vingts ans, pour les aider à lutter contre la concurrence japonaise. Pendant ce temps, il était retourné dix-huit fois au Japon.

La vie et l’œuvre de Deming se trouvent sur le site : http://www.fr-deming.org/ Voir aussi : Le système Toyota pour les Nuls http://www.agoravox.fr/article.php3?id_article=24918


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8 réactions à cet article    


  • jean-christophe 5 septembre 2007 12:19

    Cas d’étude très intéressant.

    Il est surtout intéressant de voir, au travers ce cas, comment une révolution (ici un gap technologique) peut émerger d’une poignée d’hommes.

    Lorsque le bon sens commande à la raison, les résultats sont dévastateurs...

    Maintenant aujourd’hui, le Japon peut-il encore garder son rôle de 2ème puissance économique mondiale ? Comment peut-on appliquer les théories statistiques dans la production de services et non de biens ?


    • Forest Ent Forest Ent 5 septembre 2007 12:43

      « Jusqu’à la seconde guerre mondiale, le Japon occupait une place modeste sur le marché international. Les produits japonais importés en Occident - montres et appareils photos notamment - avaient mauvaise réputation. On disait que c’était la pire des camelotes. Tous les efforts du Japon étaient tournés vers une puissante industrie d’armement, qui a fait ses preuves dans la bataille du Pacifique. »

      Cette introduction me semble fausse. Le Japon est industrialisé depuis longtemps, presque autant que nous. La plupart des trusts actuels sont centenaires. Le Japon exportait énormément jusqu’à la crise de 1929 qui l’a privé de ses débouchés et conduit à une politique militariste et agressive qui a débouché sur l’invasion de 1936.

      Les « montres et appareils photo camelote », à mon avis, c’est après 1945 justement.


      • Andy 5 septembre 2007 18:54

        Les Européens ont appris que le Japon était devenu une grande puissance en 1905 lorsque la flotte Russe a été anéantie par la flotte japonaise, beaucoup plus moderne et fondée sur des concepts totalement nouveaux (oeuvre d’un ingénieur Français d’ailleurs, du nom de Bertin). Le Japon ne s’est pas tout à coup développé comme ça, ex nihilo, après la 2e guerre grâce à un type intelligent !

        L’article a le mérite de raconter l’histoire de ce Kenichi Koyanagi, mais lui attribuer, à lui et à une poignée de personnes les performances du Japon ne tient pas debout !


        • Céphale Céphale 5 septembre 2007 20:34

          Un pays peut être une grande puissance sans être un champion de l’exportation.

          Avant la seconde guerre mondiale, le Japon exportait surtout des produits de base, mais occupait une place modeste sur le marché international. Par exemple, dans les années 1930, on ne voyait en France aucune voiture japonaise, alors qu’on voyait des voitures américaines. Il est vrai toutefois que le Japon était déjà un grand pays industriel, mais il produisait surtout des biens d’équipement et du matériel de guerre.

          En 1950, il s’est vraiment passé quelque chose. Je n’attribue pas le mérite exclusif du changement à Koyonagi, Ishikawa ou Deming, les trois personnes que j’ai mentionnées. Mais il est intéressant de voir qu’un heureux concours de circonstances a conduit le Japon à suivre une politique économique intelligente et efficace.

          Il faut remarquer enfin la persévérance des Japonais. D’après les rapports en anglais de la JUSE (cette organisation fondée par Koyanagi), 15.000 ingénieurs et cadres, en dix ans, pendant la période 1970-1980, ont suivi des stages de 12 jours pour apprendre les méthodes de management de Deming. Ces rapports sont disponibles à la bibliothèque de Jussieu.


          • Pierre 20 décembre 2007 13:16

            Je ne pense pas que ce soit un simple « heureux concours de circonstance » comme vous dites.

            Une des raisons du developpement du TQM viens du fait que le Japon a souffert des l’ouverture des marches mondiaux d’une position geographique creant en quelque sorte les difficultes de marche qu’on rencontre les US et l’Europe uniquement a partir des annees 70.

            D’une certaine facon le developpement etait « trop facile » en Europe de l’ouest et surtout aux US apres la deuxieme guerre mondiale.


          • Martin sur AgoraVox Martin sur AgoraVox 6 septembre 2007 11:13

            Parfois c’est une personne inconnue, dans l’ombre, parfois même modeste et aux pouvoirs limités, qui influence le cours des choses au point d’être le déclencheur, l’élément qui a fait basculer le système d’un état d’équilibre à un autre état d’équilibre. On peut faire l’analogie avec l’effet papillon. Il est toujours intéressant d’essayer d’identifier les faits-clés, les actions décisives - même quand ces faits ou ces actions ne se produisent pas au devant de la scène médiatique. Cet article pointe le doigt sur un groupe de personnes qui étaient en position d’agir et qui par leur action, qui ne représentait pas un grand investissement financier, qui ne faisait pas partie d’un grand programme gouvernemental de développement industriel, ont contribué à l’essor économique japonais.

            L’article fait la comparaison avec les méthodes de management qui étaient à cette époque pratiquées couramment aux États-Unis. Ces méthodes américaines étaient négligées car les affaires étaient florissantes et la solution de facilité consistait à ne pas chercher à se hisser au niveau des Japonais.

            Il peut être intéressant de faire la comparaison avec les solutions qui à ce moment-là ont été adoptées en France et dans d’autres pays d’Europe occidentale.

            Dans les années 1950-1960 en France il a été décidé d’importer des immigrés d’Afrique (du nord et sous saharienne). La justification a été que l’industrie et l’économie en général a besoin de toujours plus d’ouvriers pour assurer la croissance. Et c’était le commencement des changements massifs dans la structure ethnique et religieuse de la population française, qui d’une population européenne aux racines culturelles chrétiennes au début du 20e siècle est devenue une population métissée et de plus en plus marquée par l’islam au début du 21e siècle.

            Toujours dans les années 1950-1960 au Japon il a été décidé d’automatiser l’industrie et les Japonais ont investi dans les robots et la réorganisation du travail dans tous les secteurs économiques. Ils ont réussi a créer une expansion économique durable et la population japonaise n’a pas changé sa structure ethnique ou religieuse.

            Il y a là matière à de nombreuses études qui pourraient examiner comment les décisions dans un domaine - l’économie ou l’industrie - produisent des effets durables et parfois irréversibles dans d’autres domaines - culture, structure raciales ou ethnique de la population, structure religieuse...


            • chmoll chmoll 6 septembre 2007 11:44

              Comment le Japon est passé au premier rang de l’économie mondiale

              c’est pas la bonne question la bonne est ,comment certains pays qui étaient dans le peloton de tète sont passés à la traine

              et vous aurez la réponse concernant le japon


              • JPL 11 septembre 2007 01:48

                A l’auteur

                Je voudrais abonder dans le sens de certaines réponses :

                - tout n’a pas été effacé après la guerre. Si les zaibatsu ont été formellement démantelé, cela a surtout été en surface. Voir Mitsubishi et Mitsui, par exemple.

                - au-delà les américains ont été assez prudents pour laisser l’appareil politique, et plus largement l’encadrement, du temps impérial revenir prendre les rênes au début des années 50. Leur souci c’était d’éviter une domination des socialistes et communistes assez populaires pour avoir été ceux qui s’étaient opposés à l’aventure impériale (ils sont d’ailleurs bien plus populaires chez les quinqua et sexa que chez les plus jeunes : ces derniers ont étudié l’histoire dans des manuels révisionnistes). Du coup des chevaux de retour du gouvernement impérial ont pu revenir en masse (dont le grand-père de l’actuel premier ministre)

                - au-delà des méthodes de production, qui ont joué un rôle fondamental, je crois qu’il faut aussi considérer le fond : comparez la finition de tout ce qui se fait au Japon (ou en Allemagne), pas seulement les produits manufacturés mais aussi les services etc., avec les USA ou la France... Comparez la solidarité (de quartier, de village etc.) avec ce qui se fait en Europe ou aux USA (et qui faisait encore il y a peu dire à beaucoup que le Japon était le seul pays collectiviste à avoir réussi). Il y a un état d’esprit, d’équipe et d’application, qui aide aux succès économiques.

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