Fermer

  • AgoraVox sur Twitter
  • RSS
  • Agoravox TV
  • Agoravox Mobile

Accueil du site > Actualités > Economie > Congo : économie de rente et pauvreté

Congo : économie de rente et pauvreté

Au milieu des années 1960, un corpus théorique stipulait que le développement économique est une voie universelle, pour peu que soient créées les conditions d’une transmission des effets de la croissance du Nord vers le Sud. Le modèle de développement systématisait la représentation occidentale mythique de l’évolution des Sociétés, si bien que des matières premières à exporter devaient suffire à garantir le décollage d’une économie africaine jusqu’alors restée en marge de l’économie mondiale.

A partir de la fin des années 1980, cette profession de foi fut abandonnée, les thèmes dominants changèrent radicalement. Ce furent ceux de la mauvaise gestion de la chose publique et de la violation des droits de l’homme qui vinrent au-devant de la scène : l’Afrique est entravée dans son développement par la politique politicienne.

Fort de ce qui précède, les paramètres de paix et de sécurité qui se sont imposés au régime de Denis sassou Nguesso, à la suite des soubresauts sociopolitiques qu’a connus le Congo Brazzaville sous le règne de Pascal Lissouba, sont loin d’être pertinents pour pouvoir parler de bilan. Sous cet angle il serait déplacé, voire incongru pour peu qu’on se remémore qu’il y a constamment une nécessité impérieuse de concevoir des stratégies de développement qui permettent d’exploiter au mieux la richesse nationale pour enrayer la pauvreté source de conflits.

L’économie comme une expression concentrée de la politique

Le nationalisme naissant ayant sous-tendu la décolonisation de la plupart des pays l’Afrique dans les années 1960 s’inscrivait dans la logique d’une recherche de la voie royale du développement. Ainsi, pour bien des élites africaines, s’engager dans le développement, c’était essayer de rattraper, de rejoindre le peloton des pays industrialisés. Cette nouvelle expérience, pourtant rendue profitable grâce à l’intégration de l’Afrique à l’économie mondiale, s’est révélée décevante. Les dirigeants africains, décidément mauvais élèves, ont dû creuser le retard pour dépendre principalement du nouvel ordre de solidarité internationale. Avec au bout de compte pauvreté de masse et traumatisme sociopolitique.

Par ailleurs, les institutions de Bretton Woods dans leur diagnostic ont pu déceler la racine du mal, à savoir une gouvernance inappropriée, et une violation massive des droits de l’homme qui en est le corollaire, comme caractéristiques principales des pays africains. La conditionnalité politique liée à l’aide au développement est devenue depuis lors le filtre hydratant de la politique en Afrique. Autrement, la philosophie de l’assistance à visage humain restera en vigueur.

Manifestement, lorsque le problème de la misère est mis dans la balance, on peut se persuader de la responsabilité qui incombe aux gouvernements africains.
En effet, le Congo Brazzaville, nonobstant sa faible densité de population et les potentialités naturelles dont il regorge, n’a toujours pas réussi à réaliser un décollage économique garanti susceptible d’indiquer clairement le sentier de la croissance économique. Il y a donc lieu de croire que l’échec d’une stratégie de développement émerge quand elle s’applique dans un environnement où les facteurs politique et social interfèrent.

La tare d’une Société de type africain peut s’expliquer par le fait que le changement de gouvernement qui s’y opère n’implique pas nécessairement un changement de politique. Un tel modèle donne une orientation précise à la politique d’allocation des ressources. Entièrement contrôlée par le pouvoir politique, celle-ci se fait principalement en conformité avec sa stratégie. Au lieu de répondre à une logique économique de l’innovation et de maximisation du bien-être social, elle se focalise d’abord sur la capitalisation des soutiens qui fait bénéficier aux élites une liberté d’action déloyale, laquelle leur permet d’accéder directement et démesurément à la manne. Force est de constater que la défaillance d’un Etat qui se veut moderne, quant à doter un territoire d’infrastructures sociales et économiques permettant d’y fixer la richesse , est notoire. Ainsi, la distorsion entre les potentialités naturelles et les inégalités sociales incite à s’interroger sur la manière de favoriser une efficacité économique qui soit, de façon équilibrée, en concomitance avec la justice sociale.

Un objectif de croissance économique non-développementaliste

La distinction entre la croissance et le développement ne semble pas être prise en compte par la plupart des dirigeants africains, au regard de leur politique consacrée à la dynamique économique. Il est intuitif que le produit national peut croître sans que le pays se développe. Le développement d’un pays est intimement lié au système politique en vigueur. En effet, un système politique est non seulement constitué de structures, mais aussi d’un ensemble d’attitudes et de comportements
plus ou moins cohérents.

Pour réaliser le développement au sens " perrouxien " du terme, il faut au préalable la mise en place d’une infrastructure adéquate, notamment les routes, les écoles , les hôpitaux, les banques, l’énergie et les télécommunications. En outre, l’Etat doit remplir efficacement et équitablement ses fonctions organiques, à savoir l’administration, la diplomatie, la sécurité, la justice et la défense. Ces conditions préalables, une réunies, stimulent la création des richesses, et en favorisent la circulation. A contrario, l’étroitesse d’un marché intérieur rigide va compromettre la prospérité économique, d’autant plus que les investissements tant domestiques qu’étrangers ne peuvent être stimulés.

Un système politique performant est donc doté d’une forte capacité d’adaptation. Il a besoin, pour sa pérennité, de solidarité active de l’ensemble des citoyens, de telle
manière que le niveau d’institutionnalisation optimal soit réellement atteint.
En scrutant la Société congolaise, l’aspect le plus flagrant est la prédominance des liens multiples reposant sur le grégarisme. Ainsi, l’on assiste le plus souvent à un imbroglio de la tradition et de la modernité dans la conduite sociale de l’homme politique. En effet, la dichotomie entre le giron familial et les institutions demeure toujours un édifice inachevé dans la mesure où les rôles qui sont considérés comme propres à la sphère administrative interfèrent le plus souvent avec ceux des groupes de parenté ; ce qui peut expliquer dans une certaine mesure le népotisme, la corruption et la gestion opaque ; ces vices sont souvent décriés par des sujets vulnérables. Et, le fait de protéger les individus, pourtant passibles d’une sanction, affaiblit l’autorité de l’Etat et constitue une entorse à la modernisation.

La rente pétrolière, une véritable source de conflits

Par la masse de revenus qu’il procure au Congo, le pétrole est le moteur de son économie et de son intégration accélérée au marché mondial. Cependant, il n’est pas lié à la croissance de l’économie : il offre à l’économie congolaise, par les revenus procurés, la possibilité d’acquérir des biens manufacturés, et de contribuer de manière disproportionnée à l’entretien d’une certaine classe dominante au détriment de la classe productive. Etant donné que le système de besoins est déjà transformé et que l’appareil de production national n’est pas en mesure de répondre à une augmentation de la demande - il est déjà désarticulé, tourné davantage vers l’exportation que la fourniture du marché intérieur - , le problème économique de base qu’est la rareté ne peut engendrer que des conflits, en raison de la répartition inéquitable de la richesse nationale.

Partant du postulat selon lequel les ressources naturelles sont génératrices d’une reproduction économique élargie. Le Congo Brazzaville, quoiqu’il soit doté d’un tel potentiel, ne parvient pas à s’affranchir de son état de pauvreté. Il y a lieu de chercher à comprendre pourquoi il y a ce soi-disant paradoxe. la problématique qui en résulte est la suivante : la dotation d’un pays en matières premières constitue- t-elle une condition suffisante pour promouvoir le développement ? Non, ce n’est pas une condition suffisante, mais plutôt nécessaire.

En répondant par la négative, il convient de repérer les goulots d’étranglement qui ont tendance à maintenir le Congo au bord de la dérive. Quelques-uns non négligeables se présentent de la manière suivante :

1°) La voie ouverte par le pétrole a conduit le Congo à consommer davantage de produits étrangers et à exporter toujours davantage. L’appareil de production national tend à être non diversifié et le pays tend à s’aligner sur les produits et les demandes de l’étranger. Ce qui le maintient dans la logique de la spécialisation internationale traditionnelle ;
2°) Moins le pilier d’une économie nationale produit des effets d’entraînement sur les autres secteurs d’activité, plus les inégalités sont prononcées ;
3°) Plus les inégalités sociales sont prononcées, plus le pouvoir politique est militarisé ;
4°) Plus le pouvoir politique est militarisé, moins le contre-pouvoir est efficace. Ce qui contraint le plus souvent les adversaires à faire une résistance par la rébellion ;
5°) moins le contre-pouvoir est efficace, plus les principes légaux qui assurent la stabilité sont bafoués. Une faible capacité de mobilisation de l’intelligentsia induit un pouvoir de négociation extrêmement faible ; ce qui peut expliquer dans une certaine mesure la faiblesse des revenus de la population ;
6°) plus l’ordre économique national est perturbé par le jeu politique, moins le contrôle social, qui renforce le sentiment d’appartenir à la nation, est exercé par la puissance publique à cause de la défiance qui en découle.

En définitive, le développement économique n’est qu’en réalité le baromètre du fonctionnement d’un système sociopolitique ; ce dernier mérite d’être analysé avec minutie pour rendre fiable toute stratégie de développement susceptible d’éradiquer la pauvreté.


Moyenne des avis sur cet article :  4.2/5   (10 votes)




Réagissez à l'article

2 réactions à cet article    


  • JL JL 7 septembre 2008 10:07

    Bonjour, j’ai lu attentivement votre article.

    Vous écrivez : ""La conditionnalité politique liée à l’aide au développement est devenue depuis lors le filtre hydratant de la politique en Afrique"". ? Voulez vous dire que les prêts du FMI sont octroyés moyennant la libéralisation des marchés ?

    Vous écrivez : ""Manifestement, lorsque le problème de la misère est mis dans la balance, on peut se persuader de la responsabilité qui incombe aux gouvernements africains."" Voilà une affirmation gratuite que la suite ne démontre pas.

    Vous écrivez : ""Il y a donc lieu de croire que l’échec d’une stratégie de développement émerge quand elle s’applique dans un environnement où les facteurs politique et social interfèrent."" Voulez vous dire, ici encore que les prêts du FMI sont octroyés moyennant la libéralisation des marchés, et que cela conduit à l’échec ?

    Vous écrivez : ""La tare d’une Société de type africain peut s’expliquer par le fait que le changement de gouvernement qui s’y opère n’implique pas nécessairement un changement de politique. "" Cette phrase est incompréhensible, toutes les interprétations étant possibles.

    Vous écrivez enfin : "" Au lieu de répondre à une logique économique de l’innovation et de maximisation du bien-être social, (l’allocation de ressources) se focalise d’abord sur la capitalisation des soutiens qui fait bénéficier aux élites une liberté d’action déloyale, laquelle leur permet d’accéder directement et démesurément à la manne."" Vous ne pouvez pas ignorer la stratégie des occidentaux a toujours consisté à s’appuyer sur les classes comprador des pays émergeants pour piller leurs ressources naturelles.

    Le reste du texte est intéressant, mais très verbeux et incompréhensible si l’on ne fait pas l’effort de comprendre les précautions que vous prenez pour ménager, disons, certaines susceptibilités occidentales.


    • David MAHOUNGOU 9 septembre 2008 16:49

      Le soubassement analytique des interventions du F.M.I. en Afrique, inspirée de la doctrine néo-libérale, semble vouloir bien dire que les pays qui font recours aux ressources de cette institution doivent cesser d’assimiler l’administration à l’industrie. L’Etat, au lieu de devenir une entité monstrueuse qui fabrique des fonctionnaires, doit en principe chercher à maximiser l’utilité publique sous la contrainte budgétaire pour éviter une spirale d’endettement.
      En effet, les pays demandeurs ont intérêt à observer la maxime selon laquelle " la dépense appauvrit et l’épargne destinée à l’investissement productif enrichit ". Ainsi, le budget de l’Etat mérite d’être fixé à la fois au plus faible volume et au plus haut niveau de croissance économique, de sorte que les mécanismes autorégulateurs des marchés puissent fonctionner convenablement. Cependant, il convient de reconnaître que la libéralisation des marchés n’a jamais été effective. Quel que soit le niveau de développement atteint par un pays, il n’est pas évident d’envisager une politique qui puisse atteindre la plus haute perfection, sinon l’homme ne serait plus confrontré aux innombrables problèmes qui ne cessent de faire croître son activité intellectuelle. A l’opposé, l’on assiste très souvent et presque partout à des politiques qui nécessitent des réformes au cours de leur exécution.
      Logiquement, la libéralisation des marchés n’est qu’un processus. Et le F.M.I. a vraiment l’oeil d’un basketteur pour prétendre lier le déblocage des crédits à certains critères de performance objectivement vérifiables. La question de savoir si le recours au crédit du F.M.I. est un droit ou un privilège a permis d’établir un corps de doctrine et de procédures d’utilisation des ressources de l’institution, qui peut être désigné sous le nom de " conditionnalité négociée ".
       
      Par ailleurs, le marché mondial est un système dans lequel la qualité des produits prime leur quantité dans la mesure où le travail de conception est largement placé au-dessus du travail d’exécution.
      En réalité, le développement d’un pays est jaugé non seulement par "la matière" qui devient "produit", mais précisément surtout par la pensée humaine cristallisée dans le produit ; on parle très souvent de la matière grise ou du savoir-faire dans le jargon des Economistes. Ceteris paribus, les pays qui réalisent de façon soutenue l’accumulation du capital par la qualification de la main-d’oeuvre sont des pays dominants, tandis que ceux-là qui ne disposent presque pas de ces atouts sont des pays dominés. Toutefois, il est difficile de parler de pillage dans les échanges internationaux dans la mesure où le consentement des parties est prouvé : les nations ne pillent pas, mais plutôt elles coopèrent. A ce niveau, le droit international peut expliquer le droit d’acquisition, l’authenticité du titre de propriété. En revanche, on peut aisément faire usage du mot "pillage" pour qualifier la violence à l’Est de la RDC, dont les dérapages ont mis en péril les principes de souveraineté des Etats.

      L’apathie qui caractérise la plupart des dirigeants africains, en s’obstinant à se pencher sur la responsabilité de l’Occident (antérieure et présente) pour se blanchir, est culpabilisatrice. Quand on pense aux mouvements de libération nationale, aux phénomènes de contagion des besoins occidentaux et aux nationalisations subséquentes, on ne peut que voir, à travers la multitude de ces faits, qu’une origine : une prise de position, par l’élite africaine, sur les questions économiques et sociales. Dès lors, l’objectif était de formuler une politique pour échapper à la pauvreté. Et plutôt que de trouver l’origine de l’enrichissement d’une nation dans l’abondance des matières premières comme à l’époque des mercantilistes espagnols, il faudrait que les dirigeants africains se concentrent sur les moyens de renforcer les capacités productives afin de combattre la pauvreté endémique. Dans le même sens, il est tout à fait normal que les Organisations internationales se saisissent de cette question et se spécialisent dans son étude.

      La connaissance de l’état pathologique d’un Etat s’obtient par la connaissance de la nature de la relation "Etat-Nation". Lorsque la nation n’est pas unifiée, la formation de l’Etat qui en résulte peut conduire à l’usage d’une force qui prime le droit. "l’Etat, c’est moi", dirait volontiers chacun des citoyens ; comme il y a beaucoup d’ethnies et, donc beaucoup d’entourages, les facteurs social et politique peuvent interférer : chevauchements d’attributions, conflits de compétences, découpages arbitraires de la puissance publique s’ensuivent. Dans ce désordre, chacun peut décider souverainement de ce qui, à son avis, peut ou non être dit et fait. Ainsi, le changement de gouvernement n’implique pas nécessairement un changement de politique, s’il n’y a pas une réforme des moeurs politiques

      Reconnaissant que les activités des firmes multinationales contribuent dans une certaine mesure à l’exportation des capitaux vers le reste du monde. Toutefois, il sied de se rendre compte de la cruauté qui émane de certains dirigeants et de leurs acolytes, quand ils organisent eux-mêmes une fuite des capitaux à l’étranger. A cet égard, une commission internationale des biens mal acquis mérite d’être mise en place afin de préparer un reflux financier destiné à renforcer l’aide humanitaire.

Ajouter une réaction

Pour réagir, identifiez-vous avec votre login / mot de passe, en haut à droite de cette page

Si vous n'avez pas de login / mot de passe, vous devez vous inscrire ici.


FAIRE UN DON






Les thématiques de l'article


Palmarès