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Consommateur heureux, ou individu malheureux ?

Dans son dernier essai, Gilles Lipovetsky analyse notre société « d’hyperconsommation » et ses conséquences sur le bonheur. Qu’en attendons-nous ? Comment le trouvons-nous ? Pourquoi le bonheur et la consommation sont-ils devenus aujourd’hui structurellement indissociables ?

Sans doute fallait-il le regard non seulement d’un philosophe-sociologue, mais d’un insatiable curieux pour pouvoir embrasser les multiples facteurs de construction du bonheur. Le premier mérite de cet ouvrage est de montrer les vertus, aux côtés des effets pervers, de l’hyperconsommation. Refus d’une diabolisation manichéenne qui permet de voir enfin à quel point la consommation, et même « l’hyperconsommation », est devenue une des conditions majeures du bonheur !

Scrutant l’évolution de l’économie et de la notion de « progrès », le sociologue démonte le paradoxe de cette quête du bonheur. Les « hyperconsommateurs » que nous sommes font un grand écart inédit et permanent entre l’appétit et le rejet de la consommation. « Une page est tournée : nous sommes devant les limites et les contradictions du tout hédonisme ».

Si le bonheur est un bien-être, alors l’offre de produits et services dont nous disposons est pléthorique. Jamais nous n’y avons eu, aussi nombreux, et aussi facilement, accès. Les hyperconsommateurs en sont d’ailleurs avides et cèdent même parfois à la compulsion de l’achat. Matérialistes pour autant ? Évidemment non ! Alter mondialisation, développement durable, commerce équitable, ONG, jamais les sujets éthiques n’ont autant mobilisé. Qui plus est, l’hyperconsommateur n’est plus dupe des procédés du marketing et se rebiffe même contre eux. Nos temps de loisirs sont pour l’essentiel passés dans le repli de l’intimité, chez soi, devant la télévision, ou à écouter la radio.

Sceptique malgré tout, Gilles Lipovetsky souligne les symptômes d’un malaise ambiant, d’une insatisfaction permanente. Toujours plus exigeant, l’hyperconsommateur est aussi toujours plus frustré. Surtout, il décortique les ambiguïtés de son hyperindividualisme : « Dans un temps marqué par l’affaiblissement des encadrements collectifs et par l’exigence partout martelée partout de devenir soi, acteur de sa vie, responsable de ses compétences, la tâche d’être sujet devient harassante, dépressive, de plus en plus difficile à assumer [...] Atomisé, réduit à ses seules forces, porté à étendre indéfiniment le cercle de ses désirs, l’individu n’est plus préparé à supporter les misères de l’existence ».

Bref consommation et bonheur vont aujourd’hui, et iront encore plus demain, de pair. Il n’en est pas moins évident que l’ère de l’hyperconsommation dans laquelle nous sommes entrés est dangereuse et génère du malheur. Comment dépasserons-nous ce paradoxe dans les décennies à venir ?

Le mieux est de s’armer de la lecture jubilatoire du Bonheur paradoxal. Paradoxal, certes... mais pas impossible pour autant !

Référence :

Gilles Lipovetsky, Le Bonheur Paradoxal : essai sur la société d’hyperconsommation, Gallimard.

L’auteur a précédemment publié notamment L’ère du vide, L’empire de l’éphémère, La troisième femme... (toujours chez Gallimard).




par Hélène Mugnier (son site) lundi 12 juin 2006 - 49 réactions
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  • Par jalidamia (---.---.---.166) 12 juin 2006 12:20

    L’argent, comme rétribution à l’apport d’un individu au groupe,n’est pas en soi déprimant ou difficile à assumer, ou à dépenser. Acheter, c’est avoir une emprise sur le réel, ça peut permettre de se sentir exister, influer sur le monde. Si ça devient la seule voie de décharge pulsionelle, c’est plus grave... La difficulté de l’homme actuel est peut etre de se situer par rapport à l’idéologie partout vehiculée de la performance et du savoir vivre (jouir) sans se sentir écrasé dans sa subjectivité. On peut evidemment consommer et lutter pour faire entendre sa particularité, pour ne pas tout à fait etre l’objet docile et prévisible dont rêvent les possesseurs du capital. Collectivement et dans la mesure ou certains ne consomment guère plus que ce qui leur permet de vivre, le capitalisme comme idéologie semble rejetté. Ce qui n’empèche pas de vouloir capitaliser bien sur. C’est ça qu’est génial comme dirait l’autre.

  • Par Sylvain Reboul (---.---.---.243) 12 juin 2006 12:28
    Sylvain Reboul

    Dans le comte-rendu que vous faites de l’ouvrage de Gilles Lipovetsky, sinon dans l’ouvrage en question que je n’ai pas encore lu, mais que vous me donnez le désir de lire et je vous en remercie, il me semble qu’il manque une réflexion sur la notion de bonheur pour en saisir l’enjeu philosophique des analyses de l’auteur, à savoir : Comment vivre plus sagement et donc plus heureux aujourd’hui ?.

    Il nous faut distinguer et articuler, pour comprendre le paradoxe de l’hyper-consommation, le bonheur, la bonne fortune et le simple bien-être ; de même il convient de distinguer individualisme et égoïsme solitaire exclusif.

    Posons nous la simple question : quand est-ce qu’un individu est universellement malheureux ?

    La réponse est relativement simple dans son principe, sinon dans ses formes d’expression et ses conditions : quand il se sent impuissant, seul, non-reconnu ou méprisé et que ce mépris est intériorisé dans une relation négative (dévalorisée) de soi à soi ; la conscience, bonne ou mauvaise, de soi est en effet la marque universelle de l’humaine condition. Disons donc a contrario que le bonheur comme gratification subjective interne (qui affecte la relation à soi) n’est que l’expression positive de l’amour de soi dans le cadre des relations valorisées et valorisantes que nous entretenons avec la conscience des autres. Le désir d’être heureux n’est autre que le désir d’accomplir cet amour de soi dans et par la reconnaissance des autres, réels ou imaginaires. Cette reconaissance valorisante peut se vivre de manière contradictoire dans le cadre de relation de domination (s’estimer supérieur aux autres dès lors qu’on dispose du pouvoir objectif de leur imposer d’obéir), d’autorité non dominatrice (se faire obéir par l’effet d’une valeur partagée et partageable par les autres qui y consentent), d’amour et d’amitié réciproque (qui exige l’égalité et la réciprocité de la reconnaissance « gratuite » personalisée peu ou prou exclusive entre des individus concrets, sensibles et sensuels).

    La bonne fortune est le fait d’être chanceux dans l’accès aux moyens extérieurs de cette reconnaissance et le bien-être réside dans la satisfaction, non pas du désir de reconnaissance mais des besoins physiologiques et sociaux indispensable pour vivre dignement.

    L’hyperconsommation procède d’une difficulté à renconter la reconnaissance et l’amour des autres et un certain pouvoir ou autorité sur eux autrement que par la médiation d’objets symboliques de valeurs partagées qui doivent être en permanence renouvelés pour être signifiants et donc gratifiants. Le goût du luxe est l’expression même de la mise en valeur et/ou en scène « somptuaire » de soi. Mais une telle quête est infinie et enferme le sujet dans une solitude qui le rend impuissant à nouer avec les autres des relations de réciprocité et de confiance durables. La recherche du paraître détruit son désir intime d’être et l’enferme dans des images dans lesquelles il se perd comme individu autonome et créateur de relations libres et authentiques aux autres. Victime des objets-fétiches qu’il consomme compulsivement il se fétichise immanquablement dans un course infinie à la satisfaction d’un désir d’être devenu insatiable. Poursuivant une image évanescente de soi, il s’absente de toute possibilité de maîtrise de soi et de sa vie personnelle et transforme son individualisme légitime en affirmation arrogante et solitaire de soi qui l’enferme dans un malheur radical (désamour et impuissance).

    C’est cette expérience du malheur que l’on appelle dépression, suscitée par le mirage de l’hyperconsommation, qui seule, dès lors que l’on prend conscience de la dimension philosophique du bonheur, comme pratique de la sagesse (rien de trop) et de la maîtrise de soi pour la reconnaissance, peut conduire à résister à l’illusion que le bonheur réside dans notre rapport aux objets et non nos relations aux autres qu’ils symbolisent en les pervertissant (ou fétéchisant) , en tant que sujets de désir et à nous mêmes, conditions authentiques de l’amour de soi.

    Bonheur, plaisir et consommation

  • Par gage (---.---.---.11) 12 juin 2006 12:37

    Ms le capitalisme est il avant tout un moyen d’échange ou de rétribution ou une idéologie, c’est à dire un systeme de pensée englobant différents aspects de la vie humaine ? Il est vrai que le lien en Occident avec le libéralisme des moeurs, l’indivualisme, ou la démocratie est flagrant. Ms est ce forcément automatique ? La Chine par exemple semble prendre la modernité technique et capitaliste occidentale, tout en laissant de coté la « modernité social ». Bref, pour revenir à notre article, le consommateur peut il etre heureux sans être un individu malheureux ? Car l’auteur sous entend que c’est la pression capitaliste qui fait de nous des individus hédonistes qui ne pouvons etre qu’insatisfaits. Ms la pensée dominante, le concept de « vie réussie » n’est pas l’apanage de la société marchande ! Si on voit les slogans de mai68, le culte de la spontanéité, de la jouissance, de l’épanouissement personnel, ce n’était pas des slogans à proprement parler capitalistes, et pourtant cela a plus que contribuer à cette atomisation de la société que l’auteur déplore à juste titre ! La culture du « c’est son choix », c’est à dire du « je m’en fous » n’est pas porté par la société libérale ! bref, je trouve cela un peu facile d’accuser le mode de consommation de notre morcellement identitaire, als qu’il n’en est qu’un facteur parmi d’autres

  • Par pingouin perplexe (---.---.---.13) 12 juin 2006 13:37

    L’article pose des questions intéressantes en relation à l’hyperconsommation, mais j’ai davantage apprécié l’analyse de M.Reboul. Aussi, je préfère aux analyses de Lipovetsky celles de Charles Melman dans « L’homme sans gravité ». Pour faire court, je dirais que l’indistinction entre personnes et produits est par excellence le danger lié à l’hyperconsommation. Ce n’est pas anodin, et les conséquences ne le sont pas davantage.

  • Par (---.---.---.165) 12 juin 2006 14:12

    Petite contribution.

    Avoir 10 ANS, aller au supermarché,acheter une tarte. Consommer,retourner au supermarché etc...

    Avoir 10 ANS,il fait beau,ta grand-mère te dit : petit,vas me cueillir des cerises sur l’ arbre,pendant que je fais la pâte à tarte,tu choisis les plus belles cerises,les apporte à mère-grand,elle met le flan sur les cerises,l’ enfourne,ça sent bon dans la cuisine,pendant qu’ elle cuit( la tarte) tu discutes avec l’ aïeule,elle t’ écoute,tu te sens à l’ aise,la vie est belle,on sort la tarte et une heure après tu la manges,il se trouve que la grand-mère est une bonne cuisiniére,la tarte est excellente, Conclusion,on peut s’ acheter de nombreuses tartes au supermarché,mais la seule aussi émouvante et qui t’ aura vraiment donné du bonheur,c’ est celle que tu n’ achetes pas et que tu fais toi-même.

    L’ argent est un artifice d’ illusion.

    Rocla

  • Par gage (---.---.---.11) 12 juin 2006 14:28

    Il semble acquis dans ce forum que la possession soit particulièrement valorisée dans notre société.

    Au contraire, la sensation d’une vie réussie, d’une vie qu’on envie, est avant tout basée sur le concept non spécifiquement matériel de « l’intensité » :
     intensité de sa vie amoureuse, qu’on considèrera comme « valable » si la jeunesse a permis de multiplier les partenaires avant de connaitre « l’équilibre »

     intensité de sa vie professionnelle : les emplois valorisés ne sont pas ceux de tradders ou d’analysre financier, ms plutot ceux liés à un travail certes dur ms utile : médecin, chercheur, voire agriculteur

     intensité de sa vie relationnelle : l’individu modèle se doit d’etre entouré d’amis, d’etre capable de les réunir afin de faire la fete avec eux. l’individu modèle doit aussi faire des voyages, afin de « connaitre le monde »

    bref, ce sont toutes ces cases à remplir pour etre un individu parfait, enviable, qui sont une source de traumatisme pour l’individu ; ts ces objectifs, impossibles à tenir, qui le frustrent et le rendent malheureux. Ms cela n’est pas du à noter société marchande. Là où elle intervient cependant, c’est qu’elle agit comme une caisse de résonnance, où la publicité, les mass médias etc contribuent à rendre obsédants ces inatteignables objectifs

  • Par gage (---.---.---.11) 12 juin 2006 17:44

    pour les gens passionnés par cette discussion sur les tanks :

    http://tac.bling.fr/indexsemaine.php

  • Par (---.---.---.165) 12 juin 2006 18:10

    La Madame Hélene parlait du consommateur heureux,ou individu malheureux,

    Tank you.

    R

  • Par Rocla (---.---.---.165) 12 juin 2006 18:11

    La Madame Hélene parlait du consommateur heureux,ou individu malheureux,

    Tank you.

    R

  • Par dav (---.---.---.159) 15 juin 2006 14:03

    Un an après la large victoire du non au référendum sur le Traité constitutionnel européen, l’Europe est en panne. Ce ne fut pas la tempête annoncée par les tenants du oui, ni le grand soir rêvé par beaucoup de tenants du non ; mais, ce qui est sûr, en tout cas, c’est que le fameux « plan B » se fait attendre !

    Ce repos forcé du processus d’intégration européenne nous fournit une bonne occasion pour prendre le temps de réfléchir à ce que nous voulons vraiment pour l’Europe et pour notre pays. Question apparemment saugrenue, mais dont la campagne de l’an dernier a largement montré qu’elle était décisive. Nous avons, en effet, assisté à cette occasion à d’impayables dialogues de sourds : - L’Europe veut anéantir le modèle social français. - Oui, mais elle nous a apporté la paix ! Ou encore : - Regardez à quelle vitesse s’est modernisée l’agriculture française grâce à Bruxelles. - Certes, mais Javier Solana est un valet des États-Unis et Bruxelles le 51e état de l’Union... On n’en finirait pas de faire la liste d’arguments, dont certains étaient recevables, mais presque toujours utilisés à contre-emploi.

    Revenons donc aux « fondamentaux » : voulons-nous un marché unique de mieux en mieux intégré - avec ce que cela suppose d’harmonisation fiscale, budgétaire, sociale, juridique... - ou voulons-nous créer un État fédéral ? Les deux se justifient, mais il est évident que les conséquences sur le « plan B » seront singulièrement différentes : dans le premier cas, il n’y a aucune difficulté à accueillir à terme la Turquie ; dans le second, c’est presque impossible. Dans le deuxième cas, il faudra songer à fermer les représentations diplomatiques nationales ; dans le premier, ce sont les représentations diplomatiques de la Commission qui sont superflues, voire nuisibles...

    Bref, une fois de plus, il faut avoir le courage de faire un choix politique : le point de départ n’est pas technique (comment aboutir à telle situation économique, politique ou sociale ?), mais politique (quel est le modèle européen dont nous rêvons pour 2050 ?)

    Or, précisément, l’un des grands risques de l’aventure européenne, c’est que son haut degré de technicité conduit peu à peu à une dépolitisation du débat.

    Pour revenir aux débats cruciaux, rien ne vaut la lecture d’un remarquable petit ouvrage du philosophe Pierre Manent : « La raison des nations - Réflexions sur la démocratie en Europe ».

    Pierre Manent est l’un des meilleurs connaisseurs de la pensée politique libérale, un disciple de Raymond Aron. Et surtout un remarquable philosophe, au sens où il ne se lasse jamais de questionner les plus élémentaires « évidences » du temps, à la façon de Socrate.

    Dans ce petit ouvrage, c’est au tour de l’expérience politique européenne de se retrouver sur la sellette et cela semble singulièrement salubre pour une Europe encalminée depuis un an !

    On lira, en particulier, avec grand intérêt les pages concernant l’évolution de la démocratie au cours des dernières décennies. Comment se fait-il, s’interroge l’auteur, que la démocratie ne supporte plus aujourd’hui la différence ? Car tout se passe comme si la démocratie était devenue un modèle de société uniforme, où les nations, les races, les langues..., sont des survivances archaïques qu’il faut s’attacher à extraire progressivement. Or, la démocratie s’est jadis fort bien accommodée de l’existence de la nation ou de la cité. Mieux même, elle n’envisageait pas la possibilité d’une sorte de démocratie universelle et ne croyait qu’à l’application limitée des règles du gouvernement démocratique sur un territoire donné et pour un ensemble d’actions humaines données (la démocratie dans l’entreprise, dans l’école ou dans l’armée n’avait alors pas plus de sens que la démocratie internationale).

    On lira également avec intérêt les réflexions sur la religion, et tout particulièrement sur l’islam. Pierre Manent en profite pour « mettre les pieds dans le plat » en s’interrogeant sur le bien-fondé de l’entrée de la Turquie en Europe. Il rappelle à cette occasion que l’islam n’a pas encore trouvé de forme politique adaptée : il récuse la nation et rêve du califat, mais ce dernier n’est pas une forme politique, seulement (et encore !) une forme de rapports entre politique et religion. En prenant conscience de cette indétermination politique de l’islam, on mesure mieux le danger qu’il y aurait à accueillir la Turquie dans l’Union européenne qui, elle-même, peine à choisir son modèle politique, entre marché économique apolitique, union d’États souverains ou État fédéral...

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    Auteur de l'article

    Hélène Mugnier

    Hélène Mugnier

    Consultante indépendante auprès des entreprises, spécialisée sur le vecteur artistique, j’interviens principalement dans les domaines de la communication, du mécénat et du management. Auteur de : Art & Management : du fantasme à la réalité (Demos, janvier 2007) et Art et Cie : l’art est indispensable à l’entreprise" (...)

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