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Crise économique et financière : prévoir l’imprévisible !

La violence du ralentissement de l’activité a semblé surprendre les salariés de Renault par son ampleur et sa soudaineté alors que le constructeur produisait encore à plein régime. Au mois de décembre, certains sites haut-normands ont fonctionné à 30% de leurs capacités.

La brutalité de la crise économique et financière nous amène à nous poser la question de son aspect imprévisible. La question est de savoir si cette crise s’insère dans la logique de la réflexion de Nassem Nicolas Taleb : le cygne noir, la puissance de l’imprévisible. Tous les éléments de la crise étaient là. Mais qui peut encore les voir, les comprendre et être écouté des Princes ?

Alan Greespan, le symbole d'élites en panneEn septembre et octobre, la plupart des entreprises du secteur automobile, alors que la consommation s’effondrait, ont maintenu un très haut niveau de production. Sur les parkings des usines, les stocks de véhicule s’amoncellent alors que les délais de livraison sont toujours de 8 semaines. C’est à n’y rien comprendre. Du coup, les mois de novembre et de décembre chez Renault ont vu les capacités de production ramenées sur certains sites haut-normands à moins de 30%. Comment expliquer la violence du retournement ?

L’usine du monde

Dans leur grande sagesse (parlons plutôt de grands délires), les docteurs néo-conservateurs ont sculpté la carte économique du monde sur le fait que la Chine serait l’usine de la planète. On en mesure aujourd’hui toute la bêtise.

Ne disposant d’aucun stock, entre la commande émanant des "commerçants-industriels" du Nord et la livraison des produits fabriqués en Chine, il s’écoule au minimum un délai de 3 mois. La plupart de la marchandise est acheminée en bateau pour des raisons de coûts. Autrement dit, quand vous avez affaire à un renversement de tendance en terme de consommation, vous êtes quasiment obligés de fabriquer durant 3 mois à partir de la marchandise qu’on continue à vous livrer. Il ne faut pas aller bien plus loin pour comprendre le mécanisme de la constitution des stocks dans l’automobile.

Vu la masse des stocks, la machine n’est pas prête à repartir dans la mesure où les fabricants vont chercher, en premier lieu, à les écouler. Quand la demande va à nouveau repartir, il faudra alors compter sur des délais de livraison de plus de 3 mois.

Gestion des stocks et secteur de la logistique

Les professionnels du transport s’attendent en ce début d’année à la disparition de plusieurs milliers de transporteurs en France. Le secteur de la logistique a su s’adapter dans les dernières années et semble ne pas avoir souffert particulièrement de la hausse du prix du gazole. Car, en plein choc pétrolier, les poids lourds n’ont jamais été aussi nombreux sur nos routes françaises et européennes.

Face à la concurrence des pays de l’est intégrés désormais à l’Europe, les transporteurs ont su varier leurs activités en louant leurs bâtiments pour permettre aux entreprises d’y gérer leur stockage. Face à la pression immobilière et aux complications à s’étendre en milieu urbain, les entreprises ont fait appel aux transporteurs qui se sont rués sur les terrains des zones économiques défiscalisées qui fleurissent partout en France. Échange de bons procédés ? Le développement de ces zones engendre un appauvrissement considérable des finances des collectivités locales qui transfèrent la charge de l’impôt vers les ménages. Les politiques, de surcroît, du fait de l’absence du contrôle citoyen, s’enorgueillissent d’avoir créé ou maintenu l’emploi là où ils ont permis avant tout l’emploi de maîtres-chiens et de quelques conducteurs de clarks. A Evreux, dans l’Eure, la nouvelle zone économique, en face de la base militaire, est exempte de toute vie "humaine" alors qu’elle est remplie de hangars.

Face à un crédit redevenu très abordable pour les entreprenants, attendons à voir tous ces hangars se vider de leurs marchandises dans les mois qui viennent. Comme les règlements de zone ne prévoient pas de récupérer les exonérations fiscales, il s’agit de pertes sèches extrêmement lourdes pour les finances publiques. Les collectivités locales et leurs décideurs sous l’emprise de techniciens hors sol comprendront bientôt leur "vision" à courte vue soufflée par des industriels qui savent exercer quelques pressions amicales et autre chantage à l’emploi.

Discount et solderies

Après la crise de 1929, l’industrie automobile à la sortie de la seconde guerre mondiale a cherché, par le développement des options, à entretenir l’illusion d’une offre individualisée. La crise de 2008 devrait être l’occasion du retour aux productions de masse et à bas prix. Renault avec la Logan a ouvert la brèche. A l’opposé, les soldeurs et les discounters mettent sur le marché une production uniforme et bon marché sans qu’ils aient à la stocker en dehors des enceintes de leur magasin. Mais quelle est la situation financière de toutes ces solderies ? On pourrait aussi parler de ces enseignes de magasins discount qui fleurissent dans la grande distribution. Certes, la rotation leur permet de disposer de trésorerie du fait du décalage entre le paiement au comptant par le consommateur et un délai de paiement auprès du fournisseur entre 60 et 120 jours. Dans ce contexte, certaines entreprises n’hésitent pas alors à recourir à des dépréciations de stock afin de limiter le résultat fiscal. Certaines entreprises, dans le secteur du négoce, utilisent même le commissionnement sur produits à perte.

Une économie sous perfusion

L’intelligence adaptative des commerçants et industriels pose toute une batterie de questions. Même si elle est indispensable, la réforme du délai de paiement en vigueur depuis le 1er janvier 2009 risque, au final, de mettre en avant des modes de fonctionnement artificiels. La bouffée d’oxygène attendue par les PME et TPE risque de s’accompagner d’une longue liste de dépôts de bilan et de suppression d’emplois dans le secteur de la distribution.

Cette loi apparaît comme une loi à contre-temps soufflée par un Jacques Attali qui, en expert du Prince, n’a pas vu venir, par son niveau en tout cas, ce que Nassim Nicolas Taleb a théorisé dans son ouvrage Le cygne noir, la puissance de l’imprévisible. Rendons grâce au moins à Jacques Attali qui avait prévenu dès février 2007 de l’imminence d’une crise financière. Mais, pour la plupart des acteurs du monde économique dans les TPE et les PME, tous les mécanismes endogènes à la crise économique étaient connus. La question est de savoir comment nous sommes amenés à théoriser ce qui est prévisible en imprévisible. La réflexion de Nassim Nicolas Taleb me semble souffrir d’un biais majeur, celui de la "qualité", la position et le statut de l’observateur.

 


 

N. B. : Cet article m’est très largement inspiré de mon expérience d’acteur économique, d’élu local et de ma discussion alors que nous chargions du bois avec mon ami Bertrand, par ailleurs responsable d’une TPE.

Crédit photos : Wikipedia, les Belles Lettres


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5 réactions à cet article    


  • Dominique Larchey-Wendling 5 janvier 2009 12:05

    Juste un petite remarque ... NNT a été interviewé par France Culture pour son livre :

    http://www.radiofrance.fr/chaines/france-culture2/emissions/matins/fiche.php?diffusion_id=67359

    Et il explique clairement, au moins dans cette émission, que selon lui, la CRISE ACTUELLE N’EST PAS UN CYGNE NOIR, phénomène qu’il décrit dans son livre. Ce n’est pas un phénomène imprévisible. Il le situe plutôt comme conséquence du "biais de conformation".

    Juste pour qu’il n’y ait pas de contre sens sur ce qu’a écrit NNT.


    • Denis Szalkowski Denis Szalkowski 5 janvier 2009 14:00

      @Dominique

      C’est effectivement ce que je dis. J’empruntais à NNT son concept de cygne noir pour dire que c’en était pas un. Je faisais aussi remarquer au travers de ma maigre réflexion que le comportement , le statut et la position de ou des observateur(s) était de nature à ce qu’un phénomène devienne facilement imprévisible. En somme, je me pose depuis quelques temps la question du dysfonctionnement des élites et aussi de leur silence assourdissant au point où nous sommes condamnés à attendre en permanence une kyrielle de pseudo-observateurs. Tout au juste des post-commentateurs.

      Lorsque je l’avais entendu sur France Culture chez Ali Badou, NNT parlait d’Obama comme étant un cygne noir. Todd, dans son dernier livre, met en avant que l’élection d’Obama aurait été provoqué, notamment, par la peur panique des élites financières. Je ne cherche pas particulièrement à me "justifier".

      Bonne année à vous.


      • Dominique Larchey-Wendling 5 janvier 2009 20:07

        Bonne année 2009 à vous.


      • Traroth Traroth 6 janvier 2009 11:22

        En 2002 déjà, dans son livre "Après l’empire", Emmanuel Todd signalait que les Etats-Unis attiraient la majorité des importations (déficit commercial chronique) et simultanément la majorité des capitaux de la planète, se comportant comme une espèce de trou noir économique, et qu’une telle situation ne pouvait pas durer sans une rupture. On voit donc bien que ce qui est en train de se passer n’avait absolument rien d’imprévisible.


        • Diogene 11 janvier 2009 20:53

           J’ai vu a la télé cet après midi un interview de MULLIEZ. Il a dit que non seulement il avait prévu la crise mais qu’il l’attendait pour corriger les déséquilibres céés par la finance.

          Mais NNT a des oeilleres bien épaisses qui justifient son livre et ses droits d’auteurs. Il cite en exemple un artisan ou un coiffeur dont l’activité n’est pas -scalable-, a l’opposé d’un auteur a succès (lui) qui n’a écrit qu’une fois un livre vendu a des milliers d’exemplaires (activité scalable). 
          Il oublie tout simplement de mentionner que son activité bien rémunérée d’auteur (ou de trader) peut changer du jour au lendemain si une majorité populaire décide de changer la législation sur la propriété intellectuelle et d’arreter d’enrichir les cornacs des créateurs. Ce jour là, il criera au Cygne Noir alors que beaucoup de peuples attendent cette écheance avec espoir (en particulier les sidaiques du tiers monde qui doivent payer des droits exorbitants pour les médicaments de tritherapie)

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