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Accueil du site > Actualités > Economie > EADS : scandale et « insieste »

EADS : scandale et « insieste »

Le scandale qui frappe aujourd’hui EADS présente un point commun avec celui qui, hier, aboutit à la ruine des actionnaires d’Eurotunnel : lorsque le service public se trouve dévoyé et qu’on laisse une cabale d’intérêts particuliers faire ce qui devrait revenir à l’initiative publique, le désastre économique et social devient inévitable.




Pour EADS, il est clair que ce désastre aboutit à une réorganisation de la société, avec 10 000 licenciements à la clé, et à une remise en cause de la gestion de la Caisse des dépôts et consignations, grande perdante de l’affaire, « justifiant » que les activités les plus rentables de la vieille maison soient livrées au privé, supposé plus raisonnable. Les « erreurs » du public sous influence d’intérêts privés serviraient ainsi de prétexte à plus de privatisations !


Il est révélateur de récapituler les différentes étapes de l’affaire :

1) Le pacte de 1999 entre Français et Allemands.

Les Allemands ne pouvant alors accepter le fait que l’Etat français puisse se mêler de la gestion, l’Etat français d’alors en profite pour favoriser outrageusement son ami Jean-Luc Lagardère. L’Etat et Lagardère mettent, avec 15 % chacun, leur part dans une holding (la Sogeade) et celle ci est représentée au conseil d’administration d’EADS par un co-président qui n’est autre que... Jean-Luc Lagardère. Celui-ci, parti du tout petit Matra, prend ainsi le contrôle de l’Aérospatiale, le géant public français. Ce scandale est la « mère » de tous les scandales à venir.

2) Novembre 2005 jusqu’à mars 2006 : l’hiver des stock options.

Les cadres et dirigeants d’EADS se sont opportunément pourvus de stock options (possibilité d’acheter un certain nombre d’actions à un prix étudié et de les revendre à un terme défini au prix du marché, ce nombre croissant avec la position hiérarchique des intéressés) dès le début des années 2000.

En novembre 2005 et mars 2006, en deux fois, l’on constate qu’environ 1 200 cadres ont vendu leurs stock options en réalisant d’énormes plus-values - 90 millions d’euros au total - sans bourse délier.

Entre le 8 et le 24 mars 2006, Noël Forgeard, l’ancien co-président exécutif d’EADS, lève lui aussi ses options, réalisant 2,5 millions de plus-values pour lui-même et 1,2 millions cédés à ses enfants pour échapper à l’impôt sur les plus-values.

Surtout, Arnaud Lagardère, héritier de Jean-Luc, notifie à l’Etat, le 8 mars 2006, la vente de la moitié des actions EADS que possède son groupe, soit 7,5 % du total.

Le 4 avril, l’opération est réalisée. C’est la banque Ixis, filiale de la Caisse d’épargne, qui se charge de racheter les titres à un prix de 32,60 euros et de les redistribuer. La Caisse des dépôts et consignations, CDC, acquiert pour sa part 2,25 % sur les 7,5 % de Jean-Luc Lagardère.

Immédiatement après ces opérations, le titre EADS plonge jusqu’à atteindre le cours de 18 euros (il est aujourd’hui à 22,5 euros). La Caisse des dépôts doit alors provisionner 190 millions d’euros de pertes et le groupe Lagardère gagne plus de 700 millions ! En bref, par ses achats, la CDC, sous tutelle publique, a permis à un investisseur privé, Lagardère, de réaliser un gain très intéressant !

3) 2007 : l’Autorité des marchés financiers (AMF) intervient.

L’AMF transmet le dossier aux autorités judiciaires et les auditions des principaux intéressés par les commissions des Finances et du Sénat sont retransmises par la Chaîne parlementaire. Ce que des milliers d’initiés savaient devient ainsi public : le ministre des Finances d’alors, Thierry Breton, est accusé d’avoir enrichi un actionnaire privé au détriment de l’Etat.

La question qui se pose est la suivante : Breton et la Caisse des dépôts savaient-ils qu’Airbus, ne pouvant vendre son A 350, avait dû lancer l’A350 XWB, avec un investissement multiplié par deux à environ 10 milliards d’euros, et surtout que la livraison de l’A380 allait souffrir de très nombreux retards ? Ce sont ces deux faits - et surtout le second - qui ont provoqué, entre mars et juin 2006, l’effondrement du titre EADS en bourse.

Thierry Breton a tout nié, disant qu’il ne connaissait pas la gravité de la situation d’EADS et qu’il n’avait appris le rachat de 2,25 % par la CDC que par la presse. Cette ligne de défense ne tient pas, d’autant plus qu’un précédent peut être invoqué à l’encontre de l’ancien ministre, celui de l’affaire Rhodia, dont il sortira difficilement blanchi. Ajoutons sa mise en cause, avec Jean-René Fourtou, dans l’affaire Nagra et en tant qu’ancien président de France Telecom, dans les ententes sur le GSM.

Trois choses l’incriminent dans l’affaire EADS. Tout d’abord, l’ancien ministre a eu en sa possession une note de l’Agence des participations de l’Etat (APE), datée du 20 janvier 2006, lui conseillant de vendre une partie des 15 % que l’Etat détient dans EADS. Il lui était indiqué que le coût de l’action allait fléchir. Ensuite, un mémorandum confidentiel daté du 21 février 2006, adressé par Lagardère à Matignon, décrit en détail la vente d’actions qu’il prépare et cite parmi ses acquéreurs potentiels la CDC. Enfin, en ce qui concerne la CDC, pour qui connaît un tant soit peu nos mœurs, « tout l’Etat savait que la Caisse allait acheter ». D’autant plus qu’Augustin de Romanet, actuel patron de la Caisse, était à l’époque secrétaire général adjoint de l’Elysée et suivait le dossier EADS. En affirmant que « l’Etat a été irréprochable », Thierry Breton s’avance avec une certaine témérité.

L’affaire en est là, envenimant les affaires franco-allemandes sur fond de rivalités entre Daimler et Lagardère, et jetant la suspicion sur la gestion de toute l’industrie aérospatiale.

Si c’était l’occasion de sa remise en ordre, et du retour à une responsabilité de l’Etat, nous serions favorables à ce que cette occasion soit saisie.

Malheureusement, il ne semble pas que l’on s’oriente dans cette voie. L’Etat, majoritaire dans la Sogeade, en a cependant laissé la présidence à Arnaud Lagardère. L’insieste, inceste entre milieux financiers et politiques sur fond de sieste stratégique, continue donc. Certes, l’on dit Nicolas Sarkozy aujourd’hui agacé par celui qui hier se proclamait « son frère ». Cependant, même si un pion était sacrifié - de toute façon, Arnaud Lagardère s’intéresse surtout aux sports et aux médias - rien ne serait réglé sur le fond. La synarchie financière mute, mais reste pour l’instant en place. Et enfin, comme nous le disions au début, la faute de la CDC - pilotée par le pouvoir - semble devoir servir de prétexte à réaliser le rêve des ultra-libéraux : donner au privé la partie la plus rentable des activités de la vieille maison.

Le fait que ce soit Le Figaro de Marcel Dassault qui ait révélé toute l’affaire laisse un peu rêveur. La sieste de la raison, à laquelle se livre l’Etat, engendrera-t-elle de nouveaux petits monstres ? C’est là que se situe le combat politique qui se livre, que nous livrons, pour un contrôle et un service publics, à cette heure avancée de l’histoire. Le monde se trouve face à un risque immédiat de crise financière et de conflit militaire en Iran. Il serait temps que nous redevenions sérieux et souverains sur l’essentiel.


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2 réactions à cet article    


  • surflock 17 octobre 2007 18:51

    je suis surpris que personne n’insiste, dans cette affaire, sur le caractère inattendu de la chute du titre de 26% en une journée au moment de l’annonce officiel du retard de l’A380. En effet, Boeing vient d’officialiser une situation équivalente avec son nouvel avion vedette mais son titre n’a perdu que 3% de sa valeur. Il plus facile de relire le marché a posteriori que de l’anticiper


    • Étienne Chouard Étienne Chouard 18 octobre 2007 09:50

      .

      Bonjour,

      Ne ratez pas cet article passionnant de François Ruffin :

      « Malgré la protection des élus et des médias,
      le scandale Airbus va-t-il devenir l’affaire Lagardère ? »

      http://www.monde-diplomatique.fr/2007/05/RUFFIN/14684

      Amicalement.

      Étienne.

      http://www.monde-diplomatique.fr/2007/05/RUFFIN/14684

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