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Accueil du site > Actualités > Economie > Economie de l’information et thermodynamique

Economie de l’information et thermodynamique

"Aujourd’hui, (...) l’énergie, les ressources minérales et le travail perdent de leur importance au profit de l’information." Jeremy Rifkin - La Fin du travail (Ed. La Découverte)

Michel Serres l’a fort bien mis en évidence [1] : en quittant depuis le début du XXe siècle sa condition d’agriculteur, acquise depuis la révolution néolithique, pour migrer vers des activités liées à la gestion de l’information (le fameux "secteur tertiaire" des économistes [2]), l’homme est en passe d’accomplir la seconde vraie révolution de son histoire. Pratiquement, cette migration s’est effectuée parallèlement aux rapides progrès technologiques découlant des découvertes en physique et technologie des semiconducteurs, se traduisant par l’explosion des moyens informatiques et leur mise en réseau (Arpanet puis Internet) [3].

Ce passage de la terre nourricière à l’âge des signes et symboles (que Jeremy Rifkin nomme "l’âge de l’accès" [4]) se réalise de façon extrêmement brève à l’échelle de l’âge de l’humanité et des durées typiques des différents âges, liés précédemment au développement de technologies (pierre taillée, puis polie, âge des métaux...). En fait, la durée de la mutation aura concerné ce que l’on appelle habituellement "révolution industrielle", à savoir cette période initiée au début du XIXe siècle en Angleterre avec l’utilisation intensive de la machine à vapeur, et culminant avec la maîtrise de l’énergie nucléaire au sortir de la Seconde Guerre mondiale (à noter par ailleurs que le développement du premier ordinateur, sur l’idée de Von Neumann, est étroitement lié au programme de développement de l’arme atomique). Cette période de transition correspond à une période d’exploitation massive des sources d’énergies fossiles (charbon, gaz, pétrole, voire uranium) et leur transformation en énergies mécanique, chimique ou électrique par le biais de machines ou d’automates. Cette période aura vu l’Homme maîtriser l’énergie du soleil (Hiroshima) et extraire des objets à l’attraction de ce même soleil (sondes Voyager).

Le terme-clé est ici "énergie", notion introduite par les physiciens du XIXe siècle préoccupés par l’optimisation des rendements des machines thermiques. Les études portant sur ces sujets donneront lieu à la fondation de la thermodynamique comme branche de la physique. C’est du point de vue de cette science que des économistes comme Georgescu-Roegen ont tenté d’appréhender l’économie [5]. La thermodynamique pose comme principes la conservation de l’énergie (voir à ce sujet la définition lumineuse qu’en fait Richard Feynman [6]) et l’augmentation de l’entropie, c’est-à-dire du désordre d’un système isolé.

Il est remarquable que ces deux notions - énergie et entropie - aient en fait été les deux pivots successifs de l’économie mondiale. L’énergie a été et reste en effet la clé des activités économiques de l’ère industrielle, comme on l’a vu plus haut. Elle a été le moteur des avancées technologiques du début du XXe siècle, du développement des nations ayant su maîtriser son utilisation tout en contrôlant l’approvisionnement en "carburants", au prix de conflits récurrents (par exemple l’invasion de la Norvège par l’Allemagne en 1940 ou celle du Koweit par l’Irak en 1990). L’entropie est quant à elle une notion plus subtile. Elle mesure la complexité d’un système, son degré d’organisation [7]. Au milieu du XXe siècle, Claude Shannon a étendu son interprétation à la mesure d’une quantité d’information [8]. On le voit, cette notion devient elle-même un pivot à l’âge de l’informatique - ou société "post-industrielle", comme il est usuel aujourd’hui de la désigner [9] .

Comme le montre fort bien Rifkin, on est passé en un siècle d’une situation de lutte pour la maîtrise de l’énergie à une lutte pour la maîtrise de l’information et des infrastructures associées : que l’on pense à la position stratégique d’entreprises comme Intel, Microsoft ou Cisco ou aux sommes englouties dans les programmes de recherche en cryptage de l’information, ou aux chiffres d’affaires générés par l’installation de réseaux à haut débit ou de téléphonie cellulaire. Un exemple caricatural est le montant des droits d’auteur générés par les sonneries de téléphones portables qui auront dépassé en 2005 les droits générés par d’autres supports "classiques". Au sein même de l’Union européenne, il n’est pas anodin non plus de constater la lutte des lobbies autour du problème de la brevetabilité des logiciels. Au final, les députés se rabattirent sur une loi mettant en jeu l’énergie : un logiciel ne peut être breveté que s’il met en oeuvre un échange ou transformation d’énergie [10] : la boucle est bouclée...

Cet état de fait peut augmenter raisonnablement notre optimisme en l’évolution de l’Humanité. On peut en effet penser que la part des échanges mondiaux dus à l’échange d’information prendra le pas sur celle des échanges d’énergies (en postulant que la maîtrise des énergies dites renouvelables le permette). De ce fait, la croissance mondiale ne dépendra plus uniquement des productions de biens matériels mais bel et bien de l’échange de biens immatériels ou virtuels, dont le coût purement subjectif sera fixé par l’acquéreur. Un exemple anodin mais récent : la mise en vente libre (l’acquéreur paye le prix qu’il souhaite) des dernières créations musicales du groupe Radiohead lui a déjà rapporté 4 millions d’euros [11]. La valeur associée à l’échange l’emporte indiscutablement sur le coût physique du transfert d’information lui-même. Un nouveau modèle pourrait donc finalement se réaliser dans une société où l’échange et le partage d’information garantit sa croissance.

[1] Michel Serres, Atlas, Flammarion

[2] Daniel Cohen, La Mondialisation et ses ennemis, Hachette Pluriel

[3] Michel Serres

[4] Jeremy Rifkin, L’Age de l’accès : la nouvelle culture du capitalisme, La Decouverte

[5] Nicholas Georgescu-Roegen, La Décroissance : Entropie-ecologie-economie, Sang de la terre

[6] Richard Feynman, La Nature de la physique, Points Sciences/Seuil

[7] Hubert Reeves, L’Heure de s’enivrer, Points Sciences/Seuil

[8] Sylvie Vauclair, Elements de physique statistique, InterEditions et http://fr.wikipedia.org/wiki/Th%C3%A9orie_de_l%27information

[9] Daniel Cohen, Trois leçons sur la société post-industrielle, La République des Idées/Seuil

[10] Michel Rocard, Rebonds, Libération du 27 octobre 2003

[11] Le Figaro 22/10/2007


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7 réactions à cet article    


  • Dominique Larchey-Wendling 5 novembre 2007 11:54

    @ l’auteur,

    « Un nouveau modèle pourrait donc finalement se réaliser dans une société ou l’échange et le partage d’information garantit sa croissance. »

    C’est dommage que vous terminiez votre analyse sur une contradiction. Vous postulez que l’économie fonctionnera sur les énergies renouvelables et vous terminez en parlant de croissance.

    La croissance (du PIB) est un concept intimement lié à l’économie industrielle et donc à l’augmentation de la consommation d’énergie fossiles, comme vous l’avez d’ailleurs bien expliqué. Il faudrait cesser d’utiliser ce mot de « croissance » à tort et à travers comme on invoquait autrefois les divinités.

    Une économie basée sur le renouvelable ne pourra qu’être stable en consommation d’énergie. Pas de « croissance ». Et surtout, il faudra stabiliser la population mondiale. Or jusqu’à nouvel ordre, c’est encore l’industrie qui nourrit les gens.

    Votre utopie me parait bien naïve. Surtout si vous pensez que les acteurs puissants de l’économie industrielle vont se laisser mourir en douceur.


    • Vilain petit canard Vilain petit canard 5 novembre 2007 13:23

      Ça fait longtemps qu’on nous ressert cette soupe, l’information est la base de nos sociétés, et bientôt, (je vous cite) « la croissance mondiale ne dépendra plus uniquement des productions de bien matériels mais bel et bien de l’échange de bien immatériels ou virtuels [...] La valeur associée à l’échange l’emporte indiscutablement sur le coût physique du transfert d’information lui-même. »

      Rien n’est moins sûr, car si cette commercialisation de l’information est bien une source de revenus (actuellement), il faut quand même se nourrir et se chauffer, avant même que de consommer le dernier Radiohead (je passe sur la touchante naïveté qui vous fais dire que « le prix sera fixé [...] par l’acquéreur »). Or, la bouffe et le logement, c’est quand même encore (et pour un bon bout de temps) très lié à l’extraction de ressources naturelles, et nous avons un gros problème devant l’épuisement desdites ressources.

      Une preuve ? Alors que nous baignons paraît-il dans le doucereux âge de la communication, la première nation du monde (les USA) envahit l’Irak, connu plutôt pour ses ressources pétrolières) et veut faire de même avec l’Iran, pays lui aussi plus connu pour son pétrole que pour ses brevets de logiciels.

      Plus trivialement, ce n’est pas parce qu’on achète plus cher des logiciels qu’il faut arrêter de produire des courgettes.

      Votre article fait comme si : comme si on avait une alternative au pétrole et au nucléaire, comme si on se nourrissait d’information, et comme si fabriquer des outils (ou des vélos, ou autre chose) était une activité obsolète.

      C’est dommage, il y avait des choses à dire sur l’entropie, et il reste un parallèle à faire entre argent et énergie, qui pourrait éclairer bien des choses.


      • passe-moi les jumelles 5 novembre 2007 21:57

        Aussi, l’idée que l’information et l’économie immatérielle pourraient se développer d’une manière illimitée parce que non contrainte par l’entropie est une idée fausse.

        — >

        J’ajouterai cet article que j’ai trouvé à la fois bien documenté et objectif et qui rejoint un peu ce qui est exprimé ci dessus. A savoir qu’il est difficile d’envisager de créer un point de tertiaire ( appelons le d’information, histoire de le dématérialiser complétement ) sans en créer un d’insdustrie dans même temps. Il est vraissemblable que si l’occidental que nous sommes ne voit plus ce dernier, c’est que son activité industrielle est en grande partie délocalisée ( ça c’est moi qui le dit ).

        http://www.x-environnement.org/jr/JR07/8jmj.htm

        Le challenge s’il en est un, se situe donc à ce niveau.


      • Vilain petit canard Vilain petit canard 5 novembre 2007 15:52

        Zut encore ce bug, commentaire mal placé, je recommence :

        Très intéressant commentaire, Léon, l’entropie est bien là ! Le deuxième principe de la thermodynamique dit qu’on ne peut que perdre de l’énergie lors d’une transformation dans un système clos. Si on suit plus ou moins ce principe en l’extrapolant à l’information, toute production d’information à haute valeur (à partir d’autres informations) doit donc être assortie d’une production de bruit, c’est-à-dire d’information non signifiante. Du déchet informationnel, qui reste à traiter, comme tout déchet, et qui a donc un coût : formatage de disques durs trop pleins, temps de tri dans de multiples sources, encombrement inutile de bandes passantes facturées, etc.

        Toute surchauffe de l’économie informationnelle doit donc créer une surproduction de bruit non signifiant - qui a lui-même un coût de traitement et un coût environnemental.

        Mais le seul véritable enjeu de l’économie, c’est son moteur primordial, à savoir l’activité humaine « de base » (se nourrir, se loger, se reproduire), et son carburant, qui est en fait la somme de toutes les ressources naturelles à notre disposition, renouvelables ou pas. Tant qu’on n’assure pas ça, on court à la catastrophe. C’est du bon sens : mort, on ne fait pas grand-chose.

        Je compare l’activité économique à une batterie dans un moteur de voiture : utilisant le mouvement produit par les pistons, la batterie le transforme (avec déperdition) en électricité, qui alimente les phares (entre autres). L’article nous explique ainsi qu’en regardant les phares, on voit bien que les batteries sont l’avenir de la voiture.


        • geo63 5 novembre 2007 16:08

          Je sais bien que l’on met l’entropie à toutes les sauces, c’est pourtant une notion essentiellement physico-chimique assez difficile à manipuler dans son interprétation, mais bon ! L’article est très intéressant et les commentaires également. Bravo ! Cela nous change des commentateurs qui passent leur temps à se faire des « papouilles » virtuelles car ils se connaissent bien, sans aucun intérêt pour les non initiés...


          • ddacoudre ddacoudre 13 novembre 2007 21:48

            Bonjour redshit.

            C’est aussi simple que ce que tu le dis et c’est pour cela que c’est aussi, complexe.

            Il y a ceux qui ont compris que la vie n’est qu’humaine, est ceux qui pense qu’elle est d’abord monétaire.

            Il y a ceux qui pensent que nous sommes des homo économicus et qui en recherchent les gènes, et ce qui pense que nous sommes des homo sociabilis.

            Le premier exclus l’homo sociabilis, le second inclus l’homo économicus.

            Il y a ce qui est directement perceptible le produit énergétique (le bien) avec toute son entropie, mais il est issu d’une information dont nous sommes composé. Les services, que payons nous, seulement le savoir tertiarisé ou l’entropie qui en est sa mise en œuvre.

            D’une certaine manière, nos sens enregistrent les événements extérieurs qui conduisent à la recherche de toute « nourriture » (au sens d’informations aussi) nécessaire pour permettre au cerveau de concevoir ce dont nous avons besoins, en réponse aux informations intérieures qui commande à notre organisme de vivre. En conséquence, en observant les lois que nous connaissons de cet univers, il est plus aisé de comprendre ce que nous sommes et faisons. Cet effort intellectuel consiste à s’observer, comme étant ces forces, étant dans ces forces, et étant le produit de ces forces, et non soumis à ces forces. D’une autre manière, si nous considérons que l’univers est la circulation d’une information depuis son origine, nous sommes cette information dans l’information, et produisant de l’information, et non pas seulement soumis à l’information.

            La nature si elle nous permet de faire du commerce, elle, n’en a pas fait un commerce de ses informations.

            La nuance est fondamentale car elle modifie l’image, la représentation que nous pouvons avoir de notre « monde cérébral » à partir du « monde sensible ». Parce que, au lieu d’y être soumis, qui peut être interprété comme une condition irréversible, nous serions sous condition de la connaissance de l’organisation de ces forces, de cette information. Nous serions un Être « conditionnel », conditionné à ce qu’il est capable d’en comprendre.

            Le « culturel » n’est donc pas séparé des lois fondamentales qui nous régissent, et si toutes nos innovations se concrétisent, c’est qu’elles existent en tant que « Forces, Flux, Énergies ou informations » .

            Pourtant, la seule possibilité d’imaginer ce concept signifie qu’il existe en potentialité d’être, mais pas forcément sous la définition que nous en donnons.

            Potentialité d’être, puisque nous l’imaginons, sous-tendu par une réflexion construite ou non, et issu en tout état de cause de ce que nous appelons l’indéfinissable . Ceci dans un raisonnement infini, où il est nécessaire d’accepter des postulats invérifiables, avant d’en arriver à des exactitudes expérimentales (réfutables). Je dis cela, parce qu’issu du Big-bang, ou d’un quelconque dieu nous sommes le résultat des « sa source originelle ». Toute notre activité cérébrale, que nous observons, par la psychologique, la psychanalyse , et essayons d’en comprendre les mécanismes par les neurosciences, bâtit les raisonnements dont la preuve de leur exactitude ne dépend que de la « raison ».

            Ainsi, chaque fois que nous définissons un concept pour expliquer l’indéfinissable. Ce concept défini entre dans ce que j’appelle l’indéterminé. Un indéterminé que nous parvenons à préciser par des théories, lesquelles entrent à leur tour dans les divers degrés de l’incertitude. Cette incertitude a pour principe, qu’après la conceptualisation d’une théorie, nous ne pouvons être assurés que ses éléments dans le « temps » trouvent la place que nous leur avons imaginée. Également, qu’ils resteront ce qu’ils sont, à la place où nous les avons mis ou observé.

            Ainsi l’organisation économique ne peut qualifier ce que nous sommes, elle n’est qu’un moyen de parvenir à la réalisation, à la production, et à la satisfaction de nos besoins et désirs humains. Et parmi cela, celui important « du rêve absolu » de chacun. Un rêve pour lequel, quand nous ne prenons ni le temps ni les moyens pour le construire, certains d’entre-nous nous vendent à sa place des illusions qui nous empêchent de voir que nos rêves sont accessibles.

            Parmi ces rêves il y a peut-être une économie virtuelle, mais pour l’instant elle devra s’accommoder d’une économie de bien et de service, lié à notre condition et rien n’empêche que l’entropie de nos productions deviennent (l’écologie, décroissance) une source de ressource générant à son tour etc. jusqu’à l’infini.

            Alors dans les commentaires tous ont raisons, petit canard, léon et dominique. Il faut seulement que le temps déroule son information.

            Nous avons cette chance inouïe de le comprendre.

            Cordialement.


            • redshift redshift 15 novembre 2007 19:15

              Merci aux commentateurs pour la qualité de leurs interventions. Cet article n’avait d’autre prétention que d’attirer l’attention sur le parallèle entre économie et thermodynamique, ce qui a très rarement été fait (à l’exception notable des travaux de Georgescu Roegen). Il a été suggéré par l’excellent article de Rocard cité en annexe, ce dernier étant par ailleurs fils d’un thermodynamicien de renom. J’ai probablement laissé libre cours dans le dernier paragraphe à mes penchants positivistes... on m’en excusera.

              Cela étant, M. Larchey Wendling, je ne comprends pas pourquoi la croissance (consommation+investissement) ne dépendrait QUE de la consommation d’énergie fossile . Que vous achetiez pour 20 euros de courgettes chez Carrefour ou pour 20 euros de bouquins à la fnac, vous participez à la croissance du PIB. Celà étant , comme le fait remarquer à juste titre Léon, on ne peut pas tendre vers une croissance entièrement immatérielle car certains besoins (chauffage, transport, alimentattion) requièrent fondamentalement une dépense d’énergie (et cela étant une augmentation de l’entropie, au sens purement physique cette fois ci).

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