Il est indéniable qu’être salarié de Google apporte un confort que très très peu d’entreprises (voire aucune) ne peuvent procurer à leurs salariés (cf. googleplex ). L’entreprise est connue pour vouloir à tout prix recruter les meilleurs (10 000 employés, donc 10 000 « meilleurs »). Elle est également connue pour avoir une politique de ressources humaines et de prise en charge des salariés unique (sans aucun doute l’entreprise qui compte le plus de millionnaires, plus de 900).

C’est pourquoi entre cinq et vingt entretiens (selon les postes) étaient jusqu’à présent nécessaires pour faire partie de la grande famille des googlers.

Dans la manière de recruter aussi, Google s’affichait comme très différent, n’hésitant pas à procéder à l’inverse des autres. D’habitude, l’employeur tient compte des diplômes pour juger des capacités du candidat et l’entretien sert à tester sa personnalité, à le cerner. Chez Google, on estime que si un informaticien a préféré faire de longues études plutôt que de se lancer dans une carrière qui lui apporterait beaucoup d’argent - il faut se mettre dans le contexte de la Silicon Valley - cela donne des indices psychologiques.
Pendant les entretiens, au contraire, ses futurs collègues testent ses connaissances sur des aspects techniques. Du coup, jusqu’à maintenant, un employé sur quatorze s’occupait du recrutement pour faire face aux quelque 100 000 CV reçus tous les mois (contre un sur cent environ dans les autres entreprises...).

Pour faire face à cet afflux qui dépasse les possibilités de prise en charge, Google fait aujourd’hui évoluer ses méthodes de recrutement. L’arrivée d’un spécialiste de ces questions, Laszlo Bock, venu de General Electric, n’est pas étrangère à cette révolution managériale.

L’algorithme DRH

Un nouvel outil a été développé par les services de Google.

Désormais un questionnaire doit être rempli par les candidats, et sera ensuite traité par ordinateur. Et c’est ici que l’on peut encore une fois émettre des doutes sur la légitimité de la pensée visionnaire de Google...

Le but de ce questionnaire approfondi est de vérifier toute la partie non professionnelle du comportement du candidat, nécessaire pour contribuer à la réussite de Google. Cette étude du savoir-être des candidats n’est pas nouvelle, puisque le concept des OCB, Organisational citizenship behaviours, est utilisé depuis des années par les spécialistes pour évaluer les comportements individuels spontanés contribuant au bon fonctionnement d’une organisation, alors qu’ils ne rentrent pas dans le système officiel de rémunération.
On y distingue les comportements qui visent à aider individuellement les acteurs dans l’organisation (OCBI), de ceux qui visent à aider l’organisation elle-même (OCBO).
On y juge l’altruisme, la conscience, l’esprit d’initiative, la volonté de satisfaire les objectifs de l’organisation.
Bref un concept bien américain, mais dont les Européens devraient s’inspirer pour s’assurer de l’intégration future des candidats dans leur entreprise.

Mais c’est dans la forme que le bât blesse. Le questionnaire réalisé par Todd Carlisle (un « spécialiste »...) se trouve être réellement intrusif dans la vie du personnel. Rien d’étonnant de la part de Google, me direz-vous...

Les questions posées (cf. quelques exemples en bas de page) concernent les préférences (quel chien ont-ils, quels journaux lisent-ils), leur biographie depuis le lycée, leur appartenance à des associations, leur vie de famille. Cela se passe en fait comme si la vie privée était partie intégrante du job chez Google.
Les réponses faites permettent de noter automatiquement les candidats sur une échelle de 0 à 100, et de juger « la capacité à avoir les comportements souhaitables dans une organisation comme Google ».

Refusé par un ordinateur

Mais ce qui est encore plus affolant, c’est que le traitement des réponses et la notation sont faits par ordinateur.

Le champion de l’algorithme en a déterminé un qui permet de sélectionner les candidats (cf. NY Times). Désormais, si vous postulez chez Google, un ordinateur aura décidé de la légitimité de votre candidature avant même qu’un humain n’en ait eu connaissance...

Sous le prétexte de vouloir déterminer les questions les plus pertinentes à poser, mais surtout des réponses à considérer comme satisfaisantes car émanant de personnes satisfaisantes, Google a fait remplir cet été ce questionnaire par l’ensemble de ses collaborateurs. Carlisle a alors pu dégager le profil idéal pour chaque poste.
La firme réalise ainsi le fantasme de toute entreprise : tout connaître sur ses employés, en n’hésitant pas à poser n’importe quelle question dont la réponse l’intéresse...

Alors, vous allez me dire que je n’ai qu’à ne pas postuler chez Google si je ne veux pas rencontrer ce genre de contrainte...

Affirmatif, mais permettez-moi tout de même de donner mon avis. Il me semble inconcevable d’éliminer un candidat avant même d’avoir entendu parler de son existence, tout simplement parce qu’un algorithme savant a décidé qu’il n’avait pas l’esprit Google...
De plus, comment continuer à penser qu’on va embaucher la crème de la crème du créatif, alors que le questionnaire ne donne aucune information sur les travaux effectués ni sur les emplois occupés auparavant, donc sur les capacités créatrices du candidat, qui peut être immédiatement éliminé. Un avenir monoculturel s’annonce chez le géant de l’Internet.
Inquiétant pour la suite...

En outre, ce fameux formulaire sera certainement décortiqué sous peu par les futurs candidats, et les réponses optimales à présenter seront à coup sûr identifiées par « l’algorithme » humain... Par conséquent, le problème de la surabondance des candidatures risque de se reposer bientôt, avec en prime le risque d’éliminer d’entrée des candidats intéressants.

Bon, après tout, me direz-vous, c’est le problème de Google, et cela ne nous touche pas personnellement dans nos rapports avec le moteur de recherche...

La plus grande base de données personnelles est en marche

D’accord, mais cela démontre indéniablement qu’une fois de plus Google cherche à tout prix à accumuler massivement de l’information privée, la classe, l’analyse en masse, la note, et a surtout les mains libres pour se créer une immense base de donnée sur les goûts, les habitudes et les opinions de chacun. La firme s’en prend cette fois-ci à ses employés...
Les salariés de Google viennent tout simplement de livrer toutes leurs faiblesses à leur employeur. D’ailleurs, comment auraient réagi les syndicats français face à une telle innovation ?

On en reparle lors de l’aboutissement de la prise de pouvoir globale de Google sur le monde l’Internet et sur tous les services et matériels rattachés de près ou de loin à son existence...

On vous aura prévenus...

Voici les rares exemples de questions disponibles en ligne pour le moment :

questions