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Accueil du site > Actualités > Economie > Emploi : mode d’emploi, le retour de l’hérésie

Emploi : mode d’emploi, le retour de l’hérésie

Plaidoyer pour une société d’innovation, sous l’égide d’Aristote et de Schumpeter.

« On peut se demander si l’art d’acquérir la richesse [khrêmatistikê] est identique à l’art économique [oikonomikê], ou s’il en est une partie ou l’auxiliaire. [...] On voit clairement que l’économique n’est pas identique à la chrématistique. Il revient à ce dernier de procurer, à l’autre d’utiliser. Quel autre art que l’économie s’occupera de l’utilisation des biens dans la maison ? » (Aristote, La Politique, I, 8-9, 1256a 3-5).

« Il y a une forme d’acquisition qui, par nature, appartient à l’économie : ou bien les ressources existent, ou bien l’économie doit les faire exister. Il s’agit de la constitution des réserves de biens nécessaires à la vie et utiles à la communauté d’une cité ou d’une famille [...] Ainsi il existe un art naturel d’acquérir pour les administrateurs de famille [oikonomois] et les administrateurs de cité [politikois] » (1256b 27-38).

« L’art d’acquérir [khrêmatistikê] est-il ou non affaire du chef de famille et de l’homme en charge de la cité [politikou] ? Encore faut-il que ces biens existent. De même que la politique ne fait pas les hommes mais s’en sert après les avoir reçus de la nature, de même la nature doit fournir la terre, la mer et le reste dont l’administrateur familial [oikonomos] doit disposer au mieux » (1257b 19-25).

On le voit, certaines problématiques, récurrentes dans les temps qui courent, ne datent pas d’aujourd’hui.

Le CPE a fait le tour des blogs et des médias de tout type, tout du moins sur la toile française et même parfois étrangère. J’éprouve pour ma part un profond sentiment d’inquiétude à constater que la flexibilité de l’emploi paraît aux forces politiques de la France - pas seulement de la France, d’ailleurs - l’amère potion magique qui rétablira les circuits économiques, tout comme au Moyen Âge on effectuait une saignée afin de rétablir l’équilibre des humeurs.

J’ai toujours eu une grande sympathie pour les hérétiques de tout poil, et ce sentiment ne se dément pas, quand bien même il s’agirait de sujets aussi sérieux que les théories économiques. Ainsi, je le clame haut et fort, je vois en Schumpeter un visionnaire sans égal, et déplore que ses travaux ne soient pas davantage lus par les décideurs politiques, les « politikoi », comme l’écrirait Aristote.

Alors, après les deux saines lectures que constituent La Politique de mon ami Aristote, et de Capitalisme, socialisme et démocratie de maître Schumpeter, je rends publiques quelques-unes de mes méditations, les spécialistes excuseront les lieux communs.

- La flexibilité de l’emploi est prônée, parce que le facteur travail a une forte propension à accroître les coûts de production quand il réclame sa juste rémunération.
- Quand les coûts de production d’une société sont supérieurs à ceux d’une société concurrente, les produits de la seconde sont moins coûteux que ceux de la première. Ceci ne vaut que s’il y a une société concurrente, bien entendu.
- On parle aujourd’hui d’économie mondialisée. Les marges de manoeuvre nationales n’existent presque plus. Conséquemment, on ne peut espérer lutter avec des nations dont les systèmes sociaux quasi inexistants induisent des coûts de main d’oeuvre plus de dix fois inférieurs à la plupart de ceux des pays les plus développés.
- Il est beaucoup plus facile d’enfoncer une porte ouverte qu’une porte fermée. Et on gagne beaucoup plus facilement, plus sans péril qu’avec gloire. Plus clairement, quand il n’y a pas d’adversaire en face, il est plus aisé de gagner.
- Une innovation couronnée de succès conduit à une puissance de marché sans égale, tout du moins jusqu’à l’innovation suivante, puisque l’on se trouve seul sur le terrain.

Schumpeter distingue cinq types d’innovation :
- la fabrication de biens nouveaux
- de nouvelles méthodes de production
- l’ouverture de nouveaux débouchés
- l’utilisation de nouvelles matières premières
- une nouvelle organisation du travail

« L’impulsion fondamentale qui met et maintient en mouvement la machine capitaliste est imprimée par les nouveaux objets de consommation, les nouvelles méthodes de production et de transport, les nouveaux marchés, les nouveaux types d’organisation industrielle - tous éléments créés par l’initiative capitaliste. [...] L’histoire de l’équipement productif d’énergie, depuis la roue hydraulique jusqu’à la turbine moderne, ou l’histoire des transports, depuis la diligence jusqu’à l’avion. L’ouverture de nouveaux marchés nationaux ou extérieurs et le développement des organisations productives, depuis l’atelier artisanal et la manufacture jusqu’aux entreprises amalgamées telles que l’US Steel, constituent d’autres exemples du même processus de mutation industrielle - si l’on me passe cette expression biologique - qui révolutionne incessamment de l’intérieur la structure économique, en détruisant continuellement ses éléments vieillis et en créant continuellement des éléments neufs. Ce processus de destruction créatrice constitue la donnée fondamentale du capitalisme : c’est en elle que consiste, en dernière analyse, le capitalisme et toute entreprise capitaliste doit, bon gré mal gré, s’y adapter. »

On comprend clairement que des secteurs entiers "se sinistrent" au fur et à mesure que se créent de nouvelles activités économiques. Il est clair qu’il vaut mieux ne pas faire partie des "éléments vieillis du capitalisme" : les licenciements particulièrement brutaux des dernières années dans l’industrie française l’attestent.

Schumpeter accorde une très grande confiance aux entrepreneurs. Ce sont , pour lui, les moteurs et les clefs de l’innovation, particulièrement pour les entreprises de taille modeste. Il observe d’ailleurs que l’apparition d’un entrepreneur innovant en génère d’autres, toujours plus nombreuses. Il est donc patent qu’il faut construire cette société d’innovation et la favoriser par tous les moyens. En effet, tout particulièrement pour l’emploi, il est évident que dans des secteurs non-concurrentiels, ou peu concurrentiels, parce que technologiquement très avancés, on court bien moins le risque d’avoir à faire face à une main d’oeuvre très compétitive à l’autre bout de la planète. L’innovation est donc facteur de création d’emplois, même si à court terme, elle en détruit. On pourrait éviter très certainement cette destruction en modifiant considérablement notre vision de la formation : il faudrait passer d’une formation statique à une formation dynamique, où l’on considère que le savoir-faire n’est jamais acquis, mais transitoire seulement. Ceci suppose un effort considérable dans la formation continue, et encore plus considérable sur les mentalités...

Voici quelques pistes de réflexion qui pourraient, je l’espère, ouvrir quelques perspectives :
- défiscalisation partielle ou totale des dépenses de recherche pour les entreprises
- formation continue en vue de l’acquisition de nouvelles techniques tout particulièrement dans les secteurs concurrentiels
- suppression des charges pour une entreprise qui se crée dans un secteur de pointe
- accroissement substantiel des budgets de la recherche (y compris fondamentale), tout particulièrement quand cette dernière a des applications pratiques.

Cette liste n’est bien sûr pas exhaustive. Schumpeter prévoyait qu’un jour, l’intervention de l’Etat serait nécessaire pour corriger les désordres engendrés par un marché en roue libre, et pour lui, le capitalisme avait vocation à s’effondrer, tôt ou tard, pour laisser la place au socialisme. Mais il n’avait pas imaginé les formidables capacités d’intervention de l’Etat dont nous disposons aujourd’hui. L’Etat peut agir, aujourd’hui, en amont même de l’économie, c’est à dire non quand il est trop tard (rachat d’entreprises déficitaires, déficits épongés), non quand cela risque de poser des problèmes de voisinage (intervention directe pour empêcher le rachat d’un groupe français par un groupe étranger) mais bien avant, afin que de tels événements ne se produisent pas. Gouverner, c’est anticiper, dit-on...

L’innovation a deux ennemis : le conservatisme et la dispersion. Pas de chance, en France, la dispersion porte la plupart du temps le masque de l’innovation pour se faire avaliser, mais elle n’en a que les apparences, tandis que la conservatisme rêve d’un âge doré qui n’a jamais existé. Deux illusions aussi sournoises que dangereuses, qui contaminent en particulier les systèmes d’éducation, coexistant souvent pour le pire. Le conservatisme bloque tout changement, et la dispersion entrave toute continuité dans l’effort.

Il reste à prononcer un plaidoyer pour les humanités classiques, en conclusion de cet article. Quel rapport avec l’innovation, me direz-vous ? Eh bien, à considérer l’histoire dans toute sa longueur, tout du moins l’histoire européenne, on constate que la culture gréco-latine a été de toutes les révolutions et de toutes les renaissances. Une société d’innovation est un système dynamique structurellement stable. C’est la tradition qui, en apportant la stabilité, nourrit l’innovation. Le vocabulaire scientifique en est une parfaite illustration : on réutilise un langage vieux de 4000 ans pour énoncer des découvertes scientifiques, et, bien mieux, pour exprimer de nouveaux concepts. Cette réappropriation ne se limite d’ailleurs pas aux sciences : la publicité s’est emparée du filon également, associant le latin et le grec à la modernité.

Dans Le Figaro, volet économique, daté du 3 août 2004, on pouvait lire quelques articles surprenants sur l’impact du latin dans la finance et la publicité.
En particulier dans l’article
Les banquiers fascinés par les « X », on apprenait que la désinence en « is », l’une des plus emblématiques de la langue latine, fait fureur parmi les banquiers. C’est que, dit l’auteur d’un second article Le latin envahit la finance, dans la finance tout spécialement, le latin occupe une place de roi, qu’il s’agisse des noms de banques ou de leurs produits financiers. La langue du droit romain inspire confiance [...] « Cette langue semble être à la plupart des autres ce que la pierre de taille est au torchis et au pisé », déclare du latin l’écrivain Julien Gracq. Le monde des affaires en est manifestement persuadé. C’est qu’il y a deux choses dans le latin : tout d’abord, une rationalité sous-jacente, qui apparaît comme une garantie à ces manipulateurs de concepts - fussent-ils arithmétiques - que sont les financiers. Ensuite, dans notre notre monde mouvant, ce non-être d’un nouveau genre que sont les cotations des valeurs, le latin, lui, n’est pas soluble dans les indices boursiers. Bien au contraire, il est pérenne.
Ainsi l’émergence incessante des langue et culture latines dans notre quotidien est au fond un gage de survie. Ce phénomène n’est pas passé inaperçu aux héritières des societates, qui posèrent, jadis, les jalons de l’empire économique du monde romain...
On peut étendre la validité du raisonnement à toutes les humanités de toutes les civilisations. L’expansion chinoise, assurément, se nourrit certainement davantage du confucianisme (élément stable) et du taoïsme (élément dynamique) que des apports de la modernité occidentale. Le jour où le monde arabo-persan se décidera à puiser dans son très riche patrimoine humaniste, on assistera alors certainement à un nouvel âge d’or, digne des temps du califat de Cordoue. De grands groupes pharmaceutiques ont compris, au cours des dernières années, que les shamans de l’Amazonie étaient les dépositaires de l’antique savoir inca en matière de médecine et se sont soudainement mués en ardents défenseurs de la biodiversité et de la forêt amazonienne. Cette dernière pourrait bien être bientôt la seule zone de la planète où le plein-emploi sera garanti...

Les exemples ne manquent pas, et vérifient l’apport de la tradition à tous les étages de la société. Il nous reste, nous autres Français et Européens, à tenter de bâtir cette société innovante en nous nourrissant de la substantifique moëlle issue du passé.


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10 réactions à cet article    


  • Manu Manu 25 avril 2006 20:21

    Je pense qu’il y a une faille dans votre raisonnement. Peu importe combien coûte un produit pourvu qu’on puisse se l’acheter. L’ipod n’est pas le moins cher des balladeurs MP3 et pourtant caracole en tête des ventes, ce n’est pas la voiture la moins chère qui est la plus vendue, etc...

    Henry Ford l’avait bien compris, lui qui n’a pas hésité à augmenter les salaires pour que ses employés puissent s’acheter les automobiles qu’ils fabriquaient.

    Aujourd’hui, c’est malheureusement l’inverse qui est appliqué. la recherche systématique du plus bas salaire fait du consommateur quelqu’un de regardant sur le prix...


    • L'Hérétique Anaxagore 25 avril 2006 23:34

      Je pense que vous confondez coûts de production et coûts des marchandises. Peu importe le coût de la marchandise : ce qui compte, c’est que votre coût de production soit inférieur là où vous êtes à ce qu’il pourrait être ailleurs, ou bien qu’ailleurs, le savoir-faire ne soit pas suffisamment développé pour pouvoir y produire la marchandise. Ensuite, l’innovation ne porte pas seulement sur les coûts de production. Cela peut aussi être une opération publicitaire d’un nouveau type. l’Ipod a été un nouveau concept : il s’est donc assuré une puissance de marché pour un certain temps. Toutefois, il n’est pas une révolution technologique, et donc, sa période de puissance sur le marché sera vraisemblablement courte.


    • Tristan Valentin (---.---.83.106) 25 avril 2006 20:39

      Bravo mon cher ami. Votre propos m’est d’un grand réconfort. Les lecteurs ont en effet besoin de la vision d’un homme de Lettres. A tout rapporter aux mathématiques, on s’écarte des fondements de l’homme qui ne peut se résumer à une statistique. Oui le latin et le grec sont importants. Oui, le français (plusieurs centaines d’heures de moins dans la scolarité secondaire par rapport aux années antérieures) et la philosophie aussi. Car ces matières développent le sens critique, la réflexion. On s’aperçoit effectivement que nombreuses sont les personnes à ne plus savoir lire ou comprendre un texte. L’économie est malheureusement abordée sous son angle mathématique - qui est certes nécessaire - à l’exclusion des autres. Bravo et continuez ! Citez les auteurs classiques. Ils ont refait le monde bien avant nous et par votre intermédiaire, peuvent nous éclairer comme le Phare d’Alexandrie.


      • L'Hérétique Anaxagore 25 avril 2006 23:36

        Cher Tristan, grand merci pour vos encouragements. N’hésitez pas de votre côté à critiquer abondamment ce que je puis être amené à écrire. Après un certain laps de temps d’observation, je me suis décidé à écrire un premier article sur AgoraVox. j’espère bien pouvoir contribuer à ce media de qualité aussi souvent que possible.


      • Philippe (---.---.93.175) 26 avril 2006 08:13

        Au delà de la concurrence internationale, le pillage de la planête et l’épuisemenent de ses resources naturelles, trouve son origine dans la surévaluation du travail humain par rapport au prix des matières premières.

        En suit que la « juste » rémunération du travail n’est pas le salaire que nous touchons en occident, mais plutôt ce que touchent les indous. Que nous connaissions le chômage et ses maux associés n’est que justice. l’injustice sera que les pays pauvres seront les premiers à souffrir du renchérissement des matières premières, car les pays riches utilisent leur pouvoir pour s’approprier ces matières à leur détriment.


        • L'Hérétique Anaxagore 26 avril 2006 14:21

          Seriez-vous un théoricien de la « décroissance », idée très en vogue, actuellement dans certains milieux écologistes ? L’innovation, c’est entre autres les énergies renouvelables et le recyclage. Trouver le moyen de rendre l’un et l’autre rentables est un défi économique et éthique majeur.


        • L'Hérétique Anaxagore 26 avril 2006 14:21

          Seriez-vous un théoricien de la « décroissance », idée très en vogue, actuellement dans certains milieux écologistes ? L’innovation, c’est entre autres les énergies renouvelables et le recyclage. Trouver le moyen de rendre l’un et l’autre rentables est un défi économique et éthique majeur.


          • Manu Manu 26 avril 2006 22:05

            Je ne suis pas d’accord. Peu importent les coûts de productions. Ce qui est important, c’est le pouvoir d’achat. On justifie les délocalisations par le fait qu’on ne peut produire moins cher certains biens. Mais ne faut-il pas inverser la question : paye-t-on assez pour pouvoir acheter des biens produits ici ?


            • (---.---.79.247) 19 juillet 2006 16:37

              Je retiens de cet article la pertinente distinction que fait Aristote entre l’Economie (la vraie ! qui n’a pas grand chose à voir avec les technique de recherche du profit spéculatif maximum et l’idéologie dont on se sert actuellement pour faire régner un terrorisme intellectuel au service d’une bande de féodaux qui razzient la planète) et la Krematistique (alias l’art de se faire un max de fric !) La confusion actuelle des deux (qui permet à des « experts » d’asséner que subventionner des produits de première necessité pour que le peuple pas de faim et que le pays se porte bien, est anti-économique, puisqu’on fait fi des coûts de productions - et la spéculation ? la destruction du milieu ? les abus de positions dominate, etc, ils respectent les coûts de production peut-êtere ?) étant peut-être LA grande plaie de notre époque et la source de tous nos maux. Si on analysait tout ça sérieusement, et si se se reprenait à étudier l’économie, de manière ouverte et conforme à sa définition d’origine on parviendrait à de tout autres critères et à de toutes autres conclusions, que celles qui nous enferment et nous crèvent actuellement et sont l’idéologie de nos maîtres les « chevalier-brigants » de notre époque.


              • A bas la censure !!! 9 août 2006 15:13

                Pour moi, l’important reste la création d’emplois non financés par la dette publique, remboursée par nos enfants qu’ils le veuille ou non (dictature de la dette).

                Une solution consisterait, pour notre pays sclérosé par toutes les réformes anti-économiques qui nous ont été imposées par les politiques en quête de réélections rapides, en l’affectation du 1/3 des effectifs des diplômés de l’enseignement supérieur dans la création d’entreprises.

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