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Equations économiques : la quadrature de la crise

La compréhension des grands équilibres économiques, de l’interaction des variables mise en équation pour prédire les effets d’événements exogènes ou de politiques publiques, paraît souvent réservée à des experts, incompréhensible pour le béotien. En fait, ce n’est pas si compliqué et fait appel plus au bon sens qu’à une compétence pointue. Je vais essayer de résumer ci-après quelques principes simples et évidents qui vous aideront à comprendre ces mécanismes et donc, à raisonner sur les implications de nos politiques, sur la résolution de la crise et des déficits publics.

Tous d’abord listons quelques variables en jeu :
 
· La croissance, exprimée en % du PIB : elle représente la création de richesse supplémentaire, de valeur ajoutée. Cette création de richesse provient soit d’une hausse de demande interne au pays, soit d’une hausse de demande externe (excédent des exportations sur les importations). Elle correspond aussi à des gains soit en salaire, soit en capital ;
 
· Le déficit public : c’est la différence entre les recettes de l’Etat (essentiellement fiscales) et ses dépenses, qui peuvent être des dépenses de fonctionnement, d’investissement ou de charge financière de la dette (intérêt et remboursement de capital). Selon que l’Etat soit déjà endetté ou au contraire prêteur (certains pays comme les pays exportateurs de pétrole ou la Chine le sont), il est financé par incrémentation de la dette existante, donc un emprunt supplémentaire, ou par décrémentation du solde du fonds souverain ;
 
· La dette publique : c’est le solde des emprunts en cours de l’Etat, net de leur remboursement. Ce solde est incrémenté par le déficit public. La dette peut être réduite grâce à des excédents publics futurs, générés par des recettes publiques nouvelles, l’impôt induit par la croissance, soit par une augmentation de l’impôt, soit par une diminution des dépenses de l’Etat. La dette publique est financée par un emprunt souverain sous forme de bons du trésor (à court terme, de 3 mois à 2 ans) ou par des obligations d’Etat (OAT en France), en général à 10 ans), le plus souvent à taux fixe. Ces emprunts sont souscrits soit par des institutionnels (fonds OPCVM, compagnies d’assurances, banques), soit par des fonds souverains (Etats en excédent qui placent leurs fonds et leurs réserves de change), soit par des particuliers qui placent leurs économies ou leur fortune. La dette publique de la France est détenue aux 2/3 par des acteurs étrangers (50% en dehors de la zone euro), ce qui la rend sensible aux avis des agences de notation, à la concurrence des autres dettes publiques qui peut faire subir un effet haussier sur les taux. Chaque année, des anciennes lignes tombent à échéance et l’Etat émet de nouveaux emprunts aux taux d’intérêt du moment pour remplacer ces lignes et financer le nouveau déficit public qui a donc incrémenté la dette ;
· Les recettes publiques, essentiellement les impôts, dépendent directement de la croissance car plus de richesses sont créées, plus les impôts provenant des entreprises augmentent et plus les impôts sur revenus augmentent aussi. Les calculs montrent que en gros il faut pour générer la recette fiscale supplémentaire de x% générer une croissance du PIB double ;

· La balance commerciale : différence entre la valeur des exportations et celle des exportations (en volume on appelle cela les « termes de l’échange »). Il y a un lien direct entre ce solde et le déficit public. Face aux échanges de biens et services, il y a une valeur monétaire. Cette valeur monétaire peut perdre de la valeur (baisse du cours de change) ou en gagner, selon les termes de l’échange avec les autres pays, selon la confiance accordée à la dette souveraine de ce pays, selon les taux d’intérêt de la dette publique de ce pays ;

· L’épargne privée nationale  : détenue par les personnes privées et les banques ou entreprises. Elle peut être investie en dette publique (bons du trésor ou obligations d’Etat) ou en obligations privées ou en actions privées, nationales ou étrangères, ou encore en parts de fonds d’investissement (OPCVM : SICAV ou Fonds communs de placements) ou assurance vie ;

· L’investissement productif  : financé soit par l’autofinancement de l’entreprise, soit par émission d’action ou d’obligation (dette) soit par emprunt bancaire ;
 
 
Rappelons maintenant quelques principes de base. Les économistes aiment raisonner sur l’évolution d’une variable (dite exogène) lorsque les autres restent stables « toutes choses égales par ailleurs » (ceteris paribus) et les modèles de simulation cherchent à simuler et projeter les impacts de multiples variables. Par exemple :
 
Ø l’équation de parité entre taux de change, taux d’intérêt et inflation (∆ représente le différentiel, l’évolution) :
∆Taux de change anticipé = -∆Taux d’intérêt - ∆Taux d’inflation
Plus le taux d’intérêt est élevé sur une devise par rapport à une autre, moins le taux de change anticipé contre cette autre devise sera élevé, pour que les investisseurs trouvent l’équilibre. De même, plus l’inflation est élevée, moins le taux de change anticipé sera fort.
Notons même des cas atypique de stagflation (stagnation, récession en même temps qu’une déflation, une inflation négative), comme ce fut le cas au Japon pendant vingt ans depuis le début des années 1990. Le Japon a connu des taux d’intérêts nuls qui se traduisaient en taux d’intérêt « réels « (hors inflation) positifs du fait de la déflation (inflation négative).
 
Ø Une hausse de la dépense publique => une hausse du déficit public donc :

- soit une hausse de l’impôt => baisse de pouvoir d’achat donc baisse de la consommation intérieure=> baisse de la croissance => baisse des recettes publiques=> hausse du déficit public …,

- soit un financement par la dette, l’emprunt, ce qui a pour effet de reporter la hausse d’impôt dans le futur, sur les générations à venir,

- soit une anticipation de croissance générée grâce à cette dépense publique si c’est une dépense d’investissement, mais souvent avec un décalage dans le temps.

Ø Il y a un lien entre la croissance, le déficit public et la dette publique : pour rembourser la dette, il ne faut plus être en déficit et il faut même être en excédent. Pour faire de l’excédent il faut de la croissance. Il existe même des niveaux de dette publique et de déficit où se produit un effet boule de neige quasi irréversible, comme pour une famille en situation de surendettement, où même avec un taux de croissance raisonnable il est difficile de rembourser la dette si sa charge financière croît plus vite que le taux de croissance des recettes publiques, donc de la croissance de l’économie. Les critères de Maastricht, limitant le niveau de dette publique à 60%, du déficit public à 3% et de l’inflation à 2%, ont été établis justement pour cela, pour ne pas tomber dans cette spirale. En fait il serait plus logique d’exprimer les taux de déficit et de dette en fonction des recettes publiques plutôt qu’en fonction du PIB. Avant la crise, en 2007, la France atteignait exactement ces limites. La charge financière de la dette, rien qu’en intérêts, était de 3% du PIB, équivalente à l’impôt sur le revenu (50 milliards d’euros). Si les taux d’intérêt montent, notamment par l’effet de concurrence entre les dettes publiques qui ponctionnent la liquidité et la méfiance des marchés, cette charge financière peut augmenter d’autant. Il faudrait doubler l’impôt sur le revenu rien que pour absorber un doublement des taux d’intérêt ! Il ne se ferait pas en un an du fait de l’échéancier de renouvellement de la dette, mais on imagine bien les enjeux et l’on comprend pourquoi les Etats endettés sont si sensibles aux marchés, surtout lorsque leur dette est soumise aux marchés (ce n’est pas le cas du Japon dont la dette publique est financée à 95% par les épargnants via les comptes postaux).
En gros, pour pouvoir rembourser un déficit de 3% du PIB, il faut avoir une croissance supérieure à 3% (nous avons vu que en France, pour augmenter les recettes publiques de x% du PIB, il faut générer une croissance double. Il faudrait donc une croissance de 3% pendant deux ans pour générer les recettes remboursant le déficit de 3% réalisé en un an). Or nous atteignons en 2010 un déficit de 9% ! Et la croissance anticipée n’est que de l’ordre de 1 ou 1,5% … Nous sommes de fait dans la spirale, et l’équation de la crise semble bien être une quadrature, pour reprendre l’expression de l’énigme mathématique de la quadrature du cercle, introduite dans l’Antiquité par Anaxagore !
 
Ø Une hausse de la croissance du PIB peut être répartie différemment, traduite selon les cas en :

- une hausse des salaires, qui profitera à une croissance intérieure par augmentation de la consommation,

- une hausse des salaires mais qui sera thésaurisée en épargne de précaution sans bénéficier à la croissance,

- une hausse des profits des entreprises qui pourront être soit distribués en dividendes aux actionnaires soit mis en réserve pour servie à l’autofinancement de l’entreprise ; Ce bénéfice peut profiter soit à des investisseurs français, soit à des investisseurs étrangers.
 
Par conséquent nous devons nous interroger sur diverses conséquences de la crise et des politiques publiques décidées en vue de l’endiguer, dans ce contexte de mondialisation :
 
1- 1- les Etats ont souhaité faire des plans de relance, augmentant les dépenses d’investissement public, donc creusant le déficit, pour empêcher la récession. A présent, ils se rendent compte que les marchés perdent confiance, risquent de douter de la capacité des Etats à faire face au remboursement des dettes publiques (à commencer par le Grèce), donc on annonce des coupes dans les dépenses de l’Etat ou des hausses d’impôt pour réduire les déficits. Ce qui risque d’entamer la croissance par réduction de la demande interne, donc de réduire de fait les recettes fiscales, donc d’aggraver le déficit par un autre côté …
 
2- 2- L’euro baisse par rapport au dollar suite aux annonces des plans de rigueur, d’austérité. Même si c’est bénéfique pour la confiance des marchés, ceci augure une croissance très faible comparée aux autres pays, émergents ou même aux USA, ce qui permet d’anticiper des différentiels de taux d’intérêt (donc de taux de change) alignés sur ce différentiel de croissance.
 
3- 3- Si le taux d’intérêt de la dette publique venait à monter, voir à doubler, du fait d’une perte de confiance, la charge financière d’intérêt de la dette publique serait proportionnellement accrue et, par là, le déficit public. Cette charge d’intérêt était de 3% du PIB, l’équivalent de l’impôt sur le revenu, en 2007. Un doublement des taux d’intérêt, de 4% à 8%, équivaut à un doublement de l’impôt sur le revenu pour compenser le manque à gagner !
 
4- 4- Les différents Etats de l’Europe et en général de l’OCDE, ont procédé en même temps à des émissions record de dette publique pour financer les plans de relance. Il se trouve que par chance le contexte était propice à l’épargne, notamment une épargne de précaution (en 2009, le taux d’épargne des Français est passé de 15% à 17%, un des plus élevé). Mais les liquidités ponctionnées par la dette publique viennent en moins sur le financement de la dette privée ou des actions finançant l’économie, ce qui est absorbable en crise quand les entreprises sont en surcapacité de production et investissent moins, mais qui peut à terme perturber l’équilibre de financement de l’économie.
 
5- 5- Les pays émergents et surtout la Chine, ont basé leur croissance sur leurs exportations, supérieures à leurs importations. La politique d’arrimage du yuan au dollar (change fixe) leur impose de réinvestir leur excédent commercial en achetant des bons du trésor et obligations souveraines américaines, soutenant ainsi le dollar et permettant de garantir un pouvoir d’achat à ce dernier pour maintenir la demande de biens chinois tout en préservant la valeur des réserves de change chinoises en dollar. Mais une évolution s’opère en ce moment, avec l’amélioration du pouvoir d’achat des Chinois : la croissance peut être de plus en plus stimulée par la demande intérieure et sera de moins en moins dépendante des exportations. La Chine pourra alors décider de laisser flotter sa monnaie, avoir moins d’inconvénient à la réévaluer. Ses importations de matières premières en dollar seraient même moins chères. La Chine ne serait alors plus contrainte de réinvestir ses réserves de change en dollar. Mais ce serait catastrophique pour les Etats-Unis de ne plus trouver l’investisseur dans sa dette publique, ceci la renchérirait (augmentation du taux) et pourrait mener à une grave crise monétaire et financière.
 
Quelles que soient les conjectures, c’est bien une augmentation de valeur ajoutée, de richesse, qui permet de créer de l’emploi, de la croissance. Mais la répartition de cette richesse est alors essentielle, car lorsqu’elle bénéficie aux salariés, aux consommateurs, elle stimule la demande, donc la croissance. En revanche, lorsqu’elle bénéficie aux actionnaires, elle ne bénéficie pas à la croissance française si ces actionnaires réinvestissent plutôt à l’étranger. Or, rappelons que 40% investi dans les valeurs du CAC40 est étranger et que la préférence des investisseurs (même français) va plus volontiers vers les pays émergents dont la croissance est plus forte, donc le rendement des investissements plus élevés), surtout si les pays occidentaux sont en surcapacité de production et ont une faible demande d’investissement.
 
Il est donc évident qu’il vaut mieux rééquilibrer la répartition de la richesse vers les salariés-consommateurs que vers les actionnaires. Soit en augmentant les salaires, soit via une réforme fiscale visant à taxer le profit distribué en dividendes ainsi que les plus-values en capital et à diminuer les taxes et charges sociales sur les entreprises (améliorant leur compétitivité) et sur les revenus des classes moyennes. Patrick Artus et Marie-Paule Virard arrivent à cette conclusion dans leur dernier livre paru en mai 2010 « Pourquoi il faut partager les revenus, le seul antidote à l’appauvrissement collectif ».

C’est un impératif d’intérêt général pour le pays.
 

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7 réactions à cet article    


  • Jean-Pierre Llabrés Jean-Pierre Llabrés 28 juin 2010 10:26

    « La croissance, exprimée en % du PIB »

    Comment cette variable est-elle calculée ?


    • Jean-Pierre Llabrés Jean-Pierre Llabrés 28 juin 2010 10:32

      Complément

      Et comment sont calculées les prévisions de croissance ?


    • PhilVite PhilVite 28 juin 2010 11:07

      Partager les revenus ??

      C’est con, on y avait pas penser.

      Pour être sérieux, comment fait-on pour faire lâcher son os au pitbull qu’est devenue la finance mondialisée ?


      • PhilVite PhilVite 28 juin 2010 11:10

        « pensé », c’est mieux.


      • Jean-Pierre Llabrés Jean-Pierre Llabrés 28 juin 2010 11:54

        "Il est donc évident qu’il vaut mieux rééquilibrer la répartition de la richesse vers les salariés-consommateurs que vers les actionnaires".

        Cette répartition pourrait également se faire si les salariés-consommateurs devenaient des actionnaires.


        • Marianne Marianne 28 juin 2010 13:08

          Excellente remarque ! Il faut développer les structures coopératives et le mutualisme, où les investisseurs ont un intérêt direct à l’utilité, l’efficacité et la durabilité de leur entreprise, pas seulement à un rendement financier.


        • isabellelurette 28 juin 2010 21:47

          Je reste sur ma faim ... et je pense que l’économie n’est pas du tout une science et que lesmathématiques économiques n’arrivent à traiter que des équations de la croissance positive, jamais des taux négatifs .... les mathématiciens économistes en sont encore à découvrir l’envers du miroir, les nombres négatifs !

          Cela ne les empêche pas de péter plus hauts que leurs culs avec des modèles mathématiques complexes, en cela ils sont forts en math, mais ces modèles ne modélisent pas la réalité économique ....

          La quadrature .... faudra d’abord un peu de modestie avant d’y penser !

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