• mercredi 16 avril 2014
  • Agoravox France Agoravox Italia Agoravox TV Naturavox
  • Agoravox en page d'accueil
  • Newsletter
  • Contact
AgoraVox le média citoyen
  Accueil du site > Actualités > Economie > Esclavage et sous-développement africain
47%
D'accord avec l'article ?
 
53%
(15 votes) Votez cet article

Esclavage et sous-développement africain

Entre 1400 et 1900, près de quarante millions d’africains ont été razziés et réduits en esclavage. Seule la moitié d’entre-eux parvint à rejoindre en vie les zones de travail forcé qui comptaient aussi bien les colonies européennes que l’Afrique du nord, le Moyen Orient ou l’Inde. De nombreux auteurs ont avancé l’hypothèse que l’esclavage avait retardé le développement du continent africain mais c’est le mérite de l’économiste américain Thomas Nunn de quantifier cet impact en tenant compte de l’ensemble de la traite, y compris non européenne. Son résultat est plutôt fascinant. Il affirme que sans l’esclavage le revenu par habitant moyen de l’Afrique serait identique à celui des autres pays du Sud et que le retard du continent vis-à-vis de la moyenne mondiale serait comblé à 72%. Résultat tranché et spectaculaire qui a provoqué une intense discussion mais dont personne n’a remis en cause le sérieux de sa méthodologie.

Comment des évènements après tout lointains pèsent-ils aussi fortement sur le destin des africains ? Au plan économique, l’exportation d’individus généralement jeunes et en bonne santé a amputé le continent d’une masse considérable de consommateurs et de producteurs. Plus qualitativement, la diminution de la densité de population n’aurait pas incité à améliorer les techniques et les rendements agricoles. Mais c’est du côté des facteurs institutionnels qu’il faut se tourner pour comprendre les effets les plus durables de la traite. Cette activité aurait détruit les Etats traditionnels et contribué à la la fragmentation ethnique des pays fournisseurs d’esclaves (pour réduire le risque d’être rapté par un clan rival, chaque ethnie aurait eu tendance à se replier sur elle même). La recherche de gains faciles, l’insécurité généralisée auraient provoqué un gaspillage de ressources nuisible au développement économique. D’après les estimations de T. Nunn, il existe une relation très forte entre le niveau de vie par habitant en 2000 des pays africains et le nombre d’esclaves exportés. Les pays africains les plus pauvres sont ceux qui ont fourni le plus d’esclaves par le passé, comme la Gambie, la Sierra Leone ou l’Angola et les pays épargnés par l’esclavage ont connu un destin économique plus favorable.

Des travaux supplémentaires concluent que les zones accidentées ou reculées, abritées du commerce d’esclaves, ont bénéficié d’un avantage économique : “Nunn et Puga (2007). Ces auteurs montrent qu’une géographie accidentée engendre un effet négatif, elle hausse les coûts de production et de transport, mais cette géographie a aussi permis aux habitants d’échapper à l’esclavage, Bah (1976) montre en effet que les cavernes et les falaises servaient de refuge au sud-est du Sénégal et Brasseur (1968) détaille comment au Mali les terrains montagneux permettaient aux Dogons, de protéger leur territoire. Une géographie désavantageuse aurait ainsi eu un impact positif qui se ressent encore aujourd’hui et domine même l’effet négatif ! ” (Blogage sur l’économie internationale, Fabien Candau)

Les estimations de Nunn vont dans le sens de nombreuses observations antérieures. On peut citer par exemple Jacques Turgot qui dans ses Réflexions sur la Formation et la Distribution des Richesses (1766) soulignait la relation entre esclavage et morcellement politique : “Cette abominable coutume de l’esclavage a été autrefois universelle, et est encore répandue dans la plus grande partie de la terre. Le principal objet des guerres que les anciens peuples se faisaient était d’enlever des esclaves que les vainqueurs faisaient travailler pour leur compte ou qu’ils vendaient à d’autres. Ce brigandage et ce commerce règnent encore dans toute leur horreur sur les côtes de Guinée, où les Européens le fomentent en allant acheter des Noirs pour la culture des colonies d’Amérique. Les travaux excessifs, auxquels des maîtres avides forcent leurs esclaves, en font périr beaucoup ; et il faut, pour entretenir toujours le nombre nécéssaire à la culture, que le commerce en fournisse chaque année une très grande quantité. Et, comme c’est toujours la guerre qui fait les premiers fonds de ce commerce, il est évident qu’il ne peut subsister qu’autant que les hommes sont divisés en nations très petites, qui se déchirent sans cesse, et que chaque bourgade fait la guerre à sa voisine. Que l’Angleterre, la France et l’Espagne se fassent la guerre la plus acharnée, les frontières seules de chaque Etat seront entamées de cela par un petit nombre de points seulement. Tout le reste du pays sera tranquille, et le petit nombre de prisonniers qu’on pourrait faire de part et d’autre, serait une bien faible ressource pour la culture de chacune des trois nations“. Notons au passage que Turgot inverse la causalité privilégiée par Nunn puisque dans son esprit c’est l’émiettement politique qui encourage la pratique des rapts à visée esclavagiste. On peut d’ailleurs se demander si les résultats de Nunn n’ont pas enregistré les effets d’un morcellement ethnique qui aurait préexisté à la traite des esclaves.

Les conséquences délétères de l’esclavage occidental sur les sociétés africaines ont été abordées plus récemment par l’historien John Iliffe (Les Africains : Histoire d’un Continent) cité par Chritopher Bayly de façon éclairante : “Certains spécialistes ont également avancé l’idée qu’un des effets à long terme de la traite fut d’accroître l’esclavage au sein même des sociétés africaines, notamment celui des femmes. Il est probable que l’abolition par les britanniques de la traite négrière causa une augmentation du nombre d’esclaves en Afrique de l’Ouest, et contribua à y mettre en place une société encore plus stratifiée. Les révoltes d’esclaves, contre leurs maîtres africains poussèrent certains rois à perpétuer localement les sacrifices humains rituels, lesquels servaient à la fois d’avertissement aux criminels et à terroriser les esclaves“. Christopher Bayly. La Naissance du Monde Moderne (2007).

Grâce à Thomas Nunn (qui a dit que les économistes ne servaient à rien ?) les Africains mesurent plus correctement le poids considérable du passé esclavagiste. Il leur reste à agir pour qu’une telle fatalité ne pèse plus sur leurs épaules…




par Prospero (son site) mercredi 29 juillet 2009 - 76 réactions
47%
D'accord avec l'article ?
 
53%
(15 votes) Votez cet article

Les réactions les plus appréciées

  • Par Bois-Guisbert (---.---.65.240) 29 juillet 2009 11:14


    Entre 1400 et 1900, près de quarante millions d’africains ont été razziés et réduits en esclavage.

    Soit, en moyenne 80’000 (quatre-vingt mille !!!) par année. Autrement dit, peanuts !

    L’Europe a perdu la moitié de sa population en cinq ans, à cause de la peste noire et ce qui en résulté, c’est la Renaissance. Excusez du peu !!!

    En fait, on peut se demander si ce Thomas Dunn - qui n’est pas un « cador du web », c’est le moins qu’on puisse dire - n’a pas voulu répondre aux thèses iconoclastes, mais combien plus convaincantes, d’un autre économiste, Gregory Clark - très présent, lui, sur Internet - qui affirme que le sous-développement est imputable à des populations qui n’y sont pas prêtes.

    Après avoir étudié les conditions du développement de la Grande-Bretagne entre le 13e et le 19e siècle, il démontre que quatre handicaps simultanés entravent rédhibitoirement le phénomène :

    - une vie tournée vers le présent et l’incapacité à consentir des sacrifices immédiats pour un mieux-être ultérieur

    - une maîtrise très approximative du calcul, de la lecture et de l’écriture. Et une volonté insuffisante de développer ces compétences

    - la résolution des conflits par la violence physique plutôt que par la négociation

    - une quantité de travail insuffisante

    Dans ce contexte, ce sont, selon Gregory Clark, les strates efficientes du Moyen Age qui sont à l’origine de la Révolution industrielle britannique :

    « La population de l’Angleterre moderne descend principalement des classes socio-économiques supérieures du Moyen Âge (...) Être économe, prudent, travailleur et négocier sont devenus les valeurs de communautés qui auparavant étaient dépensières, impulsives, violentes et paresseuses. »

    Ce n’est évidemment pas très encourageant pour nos sous-développés des cinq continents, mais ce n’est pas non plus en surestimant leurs aptitudes et capacités qu’on les aidera efficacement en quoi que ce soit.

  • Par Massaliote (---.---.43.32) 29 juillet 2009 14:08

    Pourquoi l’Occident et tout particulièrement la France devrait-il seul se repentir et commémorer l’esclavage ?« Pendant 1000 ans, les Arabo-musulmans ont tué, castré ou déporté près de 17 millions d’Africains. »

  • Par ASINUS (---.---.100.34) 29 juillet 2009 10:23

    yep puisque « personne n a remis en cause la methodologie » qui affirme que 40millions dont seulement 20 millions ont survecus on été déporté puis que personne n a remis en cause le fait que tout est de la faute de l occident meme la regression depuis son depart d afrique , la messe est dites ! le dogme est etablis !
     tout debat inutile
    circulez y a rien avoir !

  • Par Massaliote (---.---.43.32) 29 juillet 2009 14:18

    Les pays épargnés par l’esclavage ? Robert Davis, professeur d’histoire à l’Université de l’Ohio, a mis au point une méthode unique afin de calculer le nombre de Chrétiens blancs réduits en esclavage le long de la côte des Barbaresques. Son étude conduit à des estimations bien plus élevées que celles trouvées précédemment. Selon lui, les travaux antérieurs sur l’esclavage aux Barbaresques n’évaluaient pas le nombre d’esclaves, ou ne s’intéressaient qu’à une ville en particulier. Les estimations chiffrées ont toujours conclu à des évaluations allant tout au plus à quelques dizaines de milliers. Il estime quant à lui que le chiffre réel se situerait entre 1 et 1,25 million de Chrétiens asservis entre le 16e et le 18e siècles. Ces estimations sont publiées dans “Christian Slaves, Muslim Masters : White Slavery in the Mediterranean, the Barbary Coast, and Italy, 1500-1800 (Palgrave Macmillan, traduction en français publiée en 2007 par Actes Sud, collection Babel : “Esclaves chrétiens, maîtres musulmans : L’esclavage blanc en Méditerranée (1500-1800)”. Il conclut :Ce que le grand public et les universitaires considèrent comme une vérité révélée, i.e. que l’esclavage était d’une nature raciale et univoque, que seuls les noirs avaient été asservis, c’est faux. On ne peut considérer l’esclavage comme un traitement que seuls les Blancs auraient infligé aux Noirs.” Dans une large mesure, l’esclavage à grande échelle en Afrique du Nord a été ignoré et minimisé car il n’intéresse personne… “L’esclavage des Européens ne correspond pas aux idées en vogue sur le colonialisme européen, qui est l’un des piliers — pour ne pas dire la vache sacrée — de l’érudition en histoire moderne”, déclare Davis.

Réactions à cet article

Ajouter une réaction

Pour réagir, identifiez-vous avec votre login / mot de passe, en haut à droite de cette page

Si vous n'avez pas de login / mot de passe, vous devez vous inscrire ici.


Faites un don
Palmarès

Agoravox utilise les technologies du logiciel libre : SPIP, Apache, Debian, PHP, Mysql, FckEditor.


Site hébergé par la Fondation Agoravox

Mentions légales Charte de modération