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Accueil du site > Actualités > Economie > Goodbye oncle Sam ?

Goodbye oncle Sam ?

Alors que Standard and Poors vient de dégrader la note de la dette souveraine américaine, je viens de remettre la main sur un essai de mise en perspective que j'avais rédigé pour la revue belge "Cahiers Marxistes" (N°236, octobre-novembre 2007). 

1993. Exit l’URSS et le rêve d’un modèle de développement alternatif. Les peuples (de préférence pauvres) marchent à pas forcés vers le néolibéralisme depuis que les plans d’ajustement structurels font rage au sud. On s’achemine vers une dévaluation de 50% du franc CFA. Le libéralisme semble incontournable. La première guerre du golfe a, d’ailleurs, démontré à l’envi que la nouvelle architecture des relations internationales tourne comme une toupie autour des desiderata de Washington. L’OMC est en gestation. Nul doute, la libéralisation du commerce mondiale aura lieu. Les maîtres de l’époque en ont décidé. Suite à l’adoption du traité de Maastricht, le grand marché unique européen est entré en vigueur depuis le 1er janvier 1993. Le Mercosur, « marché commun » des pays du cône Sud, voit le jour. L’ALENA crée une zone de libre-échange entre le Canada, les USA et le Mexique le 31 décembre de cette année. Accumulation capitaliste à grande échelle. C’est la fin de l’histoire. Dixit Francis Fukuyama.

2007. Début d’une autre histoire ? Rafael Correa, président de l’Equateur, a déclaré que son pays, après l’Argentine et le Brésil, avait fini de rembourser ses dettes envers le Fonds monétaire international et qu’il ne voulait plus obtenir de crédit de cette institution. Cette réorientation majeure correspond clairement à un mouvement de ras-le-bol généralisé dans la région à l’égard des diktats du FMI et de la Banque mondiale. Vous avez dit contestation ? Le sommet de l’OMC de Cancun en 2003 a été marqué par une alliance de nations du Tiers-monde contre les projets de libéralisation des services. Depuis 2006, huit pays asiatiques (Japon, Singapour, Indonésie, Chine, Malaisie, Philippines, Thaïlande et Corée du Sud) cumulent des réserves équivalentes à dix fois celles du FMI et ont décidé de mettre en commun une partie de ce trésor de guerre. Objectif : pouvoir éviter en cas d’éventuelle crise financière la contagion régionale.

Le contraste saisissant entre les deux tableaux vaut ce que valent les anecdotes. C’est-à-dire bien peu de choses en fin de compte. Si, du moins, on ne prolonge pas l’exercice par une tentative de clarification. Dans un premier temps, nous nous attacherons à caractériser l’impérialisme contemporain et ses ressorts. Passé ce moment d’exposition, nous concentrerons le propos sur la place des Etats-Unis dans les relations internationales. Cette partie de l’exposé permettra de repérer quelques-unes des incertitudes minant de l’intérieur l’hégémonie américaine. Son prolongement logique consistera en un essai de repérage des contradictions à l’intérieur du système des relations internationales. Cette présentation permettra de lever un voile sur les possibilités d’alternatives contenues comme en négatif à l’intérieur des rapports de force internationaux. Notons afin de sérier le propos que les faits exposés et les raisonnements développés sont avant tout basés sur l’observation du fonctionnement de l’économie internationale. D’un point de vue tiers-mondiste d’ailleurs. Point de vue que l’on peut, entre autres, retrouver dans les productions antérieures du GRESEA relatives à ce thème et qui ont permis la rédaction de cet article [1].

Située sur le plan idéologique, la présente analyse l’est aussi d’un point de vue théorique. Elle part du principe que"la tendance à créer un marché mondial est incluse dans le concept même de capital, toute limitation y apparaît comme un obstacle à franchir. En premier lieu, il s’agit de soumettre chaque moment de la production elle-même à l’échange et de supprimer la production de valeurs d’usage qui n’entrent pas dans l’échange proprement dit [2]." Tant qu’à identifier du fonctionnement, autant que ce soit celui-là. Car il apparaît clairement en phase avec certaines volontés de puissance. Qu’on en juge plutôt !

L’impérialisme, hier et aujourd’hui

Impérialisme ? La notion n’est pas en odeur de sainteté auprès de l’ensemble des observateurs et théoriciens du fait politique. C’est que le concept se caractérise par une connotation gauchisante évidente. Connotation qui ne doit pas faire oublier qu’il a été théorisé en premier lieu par des auteurs qui n’étaient pas tous adeptes de la révolution sociale et amis des exploités. Ainsi, le libéral Alexis de Tocqueville qui, décrivant la colonisation de l’Algérie, préconisait : "J’ai souvent entendu des hommes que je respecte, mais que je n’approuve pas, trouver mauvais qu’on brûlât les moissons, qu’on vidât les silos et enfin qu’on s’emparât des hommes sans arme, des femmes et des enfants. Ce sont là, suivant moi, des nécessités fâcheuses, mais auxquelles tout peuple qui voudra faire la guerre aux Arabes sera obligé de se soumettre [3]." Tocqueville évoquait, à travers ces lignes, la colonisation de l’Algérie. On se croirait en Irak aujourd’hui. Rapprochement rapide, nous le concédons. Pour comprendre les différences qualitatives entre l’aujourd’hui et l’hier de l’impérialisme, il convient de situer l’utilisation de la notion dans la pratique du mouvement ouvrier tel qu’il s’est construit depuis le 19e siècle.

Machiavel conseillait au prince florentin : "Le meilleur moyen qui se présente ensuite est d’établir des colonies dans un ou deux endroits qui soient comme les clefs du pays : sans cela, on est obligé d’y entretenir un grand nombre de gens d’armes et d’infanterie. L’établissement des colonies est peu dispendieux pour le prince ; il peut, sans frais ou du moins presque sans dépense, les envoyer et les entretenir ; il ne blesse que ceux auxquels il enlève leurs champs et leurs maisons pour les donner aux nouveaux habitants. Or les hommes ainsi offensés n’étant qu’une très faible partie de la population, et demeurant dispersés et pauvres, ne peuvent jamais devenir nuisibles ; tandis que tous ceux que sa rigueur n’a pas atteints demeurent tranquilles par cette seule raison ; ils n’osent d’ailleurs se mal conduire, dans la crainte qu’il ne leur arrive aussi d’être dépouillés. En un mot, ces colonies, si peu coûteuses, sont plus fidèles et moins à charge aux sujets ; et, comme je l’ai dit précédemment, ceux qui en souffrent étant pauvres et dispersés, sont incapables de nuire [4]."

A l’intérieur du mouvement ouvrier, la description de l’impérialisme (et donc, la validation de la notion) n’est pas une exclusivité marxiste. Nous signalerons, pour mémoire, les ouvrages de John Hobson("L’Impérialisme", 1902) et de Rudolf Hilferding ("Le Capital financier", 1910), appartenant tous deux à la fraction social-démocrate du mouvement ouvrier.

Le courant marxiste représenté par Lénine et Rosa Luxembourg assigne à l’impérialisme une fonction fondamentale dans la recherche de débouchés pour le centre capitaliste. Pour Rosa Luxembourg, ce sont les excédents de marchandises du centre capitaliste en surproduction qui justifient l’entreprise coloniale. Lénine, pour sa part, voit dans l’entreprise coloniale une nécessité permettant à la métropole d’exporter ses excédents de capitaux. Lénine va même jusqu’à décrire cet impérialisme comme un stade suprême, donc définitif. Postulat à nuancer ?

Centrés par le développement de l’économie capitaliste au sein des centres capitalistes, tant Lénine que Rosa Luxembourg auraient, d’après Alain Birh [5], négligé d’identifier l’apport spécifique du monde colonial à travers la spécialisation contrainte et forcée dans la production de matières premières, agricoles et industrielles (minières). Les tenants de l’échange inégal (en tête desquels Raul Prebisch) l’ont bien identifié en leur temps. C’est que la colonisation instaurait une nouvelle division du travail. Les métropoles capitalistes ont bénéficié de ces matières premières sous une double forme.<

Tout d’abord, les biens coloniaux ont favorisé l’apparition de nouvelles branches industrielles. C’est, par exemple, le cas du coton. A partir de la fin du XVIIIe siècle, le coton se prêtant mieux que les textiles européens (laine et lin) à un travail mécanique, son introduction en Europe a permis par à-coups et en aval le développement des houillères (le charbon étant la seule source d’énergie à l’époque permettant la mise en ouvre des métiers à tisser mécaniques), des chemins de fer et des industries métallurgiques (capitales dans la fabrication des machines à vapeur) puis des mines de fer et ainsi de suite. Ce développement prodigieux a cependant nécessité que des zones entières du monde se spécialisent dans la production du coton. Au passage, ces régions ont été réduites au statut de colonies. Certaines de ces spécialisations perdurent (pétrole, minerais non ferreux en RDC,…).

Intéressantes, les matières premières des colonies l’étaient aussi du point de vue de leur prix de revient. Le travail forcé (et donc presque gratuit) dans les colonies permettait de soutenir la formation du profit dans les métropoles. Une réserve à profits, voilà la fonction économique assignée à la Périphérie par le Centre. La colonisation aura, au total, représenté l’intégration à marche forcée de formations sociales précapitalistes à l’intérieur des marchés nationaux capitalistes des métropoles. Loin de constituer une frontière ultime au système capitaliste, les colonies revêtaient de facto une fonction essentielle à sa reproduction. Dans un tel contexte, la survenance des indépendances n’a pas représenté une rupture. Au contraire, elle a pleinement consacré la division Centre-Périphérie.

Une fois l’insertion des pays de la périphérie au sein du réseau de l’économie-monde capitaliste définitivement acquise (monétarisation des économies oblige), le maintien à l’intérieur des sociétés du Tiers-monde d’un coûteux appareil d’Etat (administrations coloniales, civiles et militaires) aux frais de la métropole devenait parfaitement superflu. Le temps du néocolonialisme, de l’échange inégal et de la dégradation des termes de l’échange pouvait advenir. La dégradation des termes de l’échange est une thèse qui a été mise en évidence par un économiste argentin, Raul Prebisch. Alors qu’il était président de la Banque centrale d’Argentine, Prebisch avait noté que, durant la crise des années trente, les prix des produits primaires (comme les produits agricoles) avaient baissé beaucoup plus que les prix des produits manufacturés.

Echange inégal, impérialisme et division du travail

Rappelons, pour clarifier les notions, le mécanisme explicatif mis en jeu par les thèses de Prebisch. Même s’il existe un avantage comparatif dans la production de matières premières, la tendance séculaire à la baisse des prix des exportations (due à une faible élasticité-revenu de la demande de biens agricoles) implique que les pays en développement auront un taux de croissance plus faible.

Si l’on rapporte le prix des exportations au prix des importations, on constate que ces dernières ont pesé de plus en plus lourd dans les balances de paiements des anciennes colonies alors que le prix des exportations avait tendance à se déprécier. Pour pallier cette surdétermination, la plupart des pays du Tiers-monde constitueront, nolens volens, le terrain d’une industrialisation dépendante procédant de la délocalisation vers le Sud de branches industrielles dont la profitabilité était menacée par le coût du facteur travail au Nord.

Lorsque les modèles fordistes et keynésiens sont entrés en crise chez nous, cette refonte de la division internationale du travail s’est amplifiée. Au Nord, les processus de production sont devenus de plus en plus capitalistiques tandis que dans le Tiers-monde, une armée de réserve a vu ses effectifs surabonder car "la productivité (y) augmente plus vite que les salaires de 50% [6]". Les ressorts de l’accumulation capitaliste en sont sortis raffermis. L’Université nationale du Mexique estimait qu’en vingt ans, le Sud avait ainsi fourni au Nord plus de cinq trillions de dollars. Réserve à profits, rien n’a changé !

Ce qui a changé, c’est l’échelle de l’accumulation capitaliste. Cette évolution des relations économiques entre le Tiers-monde et nous est bien mise en évidence par l’économiste égyptien Samir Amin. "Jusqu’à la fin du 20esiècle, les monopoles ou les oligopoles étaient essentiellement nationaux, en ce sens qu’ils étaient positionnés sur un marché national (même si le pillage avait également lieu à l’étranger). Le degré de concentration dans l’économie est actuellement à ce point élevé qu’une société transnationale ou un oligopole qui souhaite rejoindre le peloton de tête doit avoir un accès immédiat à un marché global. Une entreprise dominante n’avait besoin, il y a cinquante ans, que d’environ 100 millions de clients potentiels. Aujourd’hui, il lui en faut 600 millions. Telle est la base de l’impérialisme collectif [7]." Ce qui fait la spécificité de l’impérialisme contemporain, c’est donc le caractère collectif et cette configuration de rapports de non concurrence entre les puissances du centre. Leurs intérêts convergent à mesure que progressent les réseaux mondiaux de facteurs et procès de production, signe de ce que la concentration du capital tend à déborder les frontières nationales. Alors, l’Empire versus l’impérialisme ? Pas si vite. C’est que la mondialisation actuelle doit évidemment beaucoup à l’influence étatsunienne.

Comme en témoignent ces propos de Bertrand Badie, professeur à l’IEP de Paris, "Il y a une loi mécanique qui conduit l’acteur le plus puissant à utiliser ses ressources à des fins hégémoniques. Incontestablement, l’analyse stratégique menée, non seulement par les néoconservateurs, mais par l’ensemble de la classe politique américaine depuis 1990, a conduit à afficher une volonté d’hégémonie et à la mettre au service d’un certain nombre de valeurs et de projets politiques [8]."

Le même Badie faisait cependant observer quelques lignes plus tard : "On peut (…) se demander si l’idée même d’unipolarité est réalisable, et si, d’une époque de stabilité hégémonique, nous ne glissons pas aujourd’hui vers le contraire, c’est-à-dire une nouvelle époque qui serait celle de l’instabilité hégémonique [9].

Il y aurait donc comme une contradiction au cœur du processus actuel de mondialisation néolibérale. Et pour reprendre les termes du paradigme introduit par Alain Birh, cela aurait forcément à voir avec la division internationale du travail mise en œuvre par cette même division du travail. En mettant en œuvre un processus d’industrialisation certes dépendant, les nations du Sud ont, ces dernières années, marqué des points sur le plan économique.

Cette réalité incite Badie à jouer les Cassandres : "Les Etats-Unis souffrent de plusieurs déséquilibres, mais d’abord d’une position hégémonique qui est trop exclusivement dépendante de leur supériorité militaire. Les empires sont fragiles lorsqu’ils ne reposent que sur une seule ressource sûre. Or, aujourd’hui, seule la ressource militaire permet de les distinguer nettement des autres. Sur le plan commercial, ils sont menacés par l’Union européenne, dont le volume des exportations extracommunautaires dépasse celui des exportations américaines. Sur le plan économique et financier, ils sont soumis aux règles dures d’une interdépendance qui, évidemment, limite leur souveraineté, y compris en direction de l’Asie, et en particulier de la Chine. (…). Colosse aux pieds uniquement bottés, les Etats-Unis souffrent d’un leadership déséquilibré qui non seulement leur coûte très cher, mais les met de plus en plus en contradiction avec les rigueurs d’une économie mondialisée. Tout empire périra..."

Résumons-nous : ainsi, les Etats-Unis sont à la fois au cœur de la mondialisation et en même temps en subissent les "dommages collatéraux" (sic). Ce décodage (en l’occurrence, dialectique) de l’influence des réalités structurant les relations économiques internationales sur le tissu social US peut s’illustrer au moyen des données suivantes.

Si l’on compare les évolutions du PIB réel par habitant de l’Europe et du Japon comparé aux Etats-Unis de 1950 à 1998 [10], on voit tout de suite à qui la mondialisation a profité. En 1950, le PIB par habitant du Japon pesait 20% de celui des Etats-Unis et les Européens étaient, à l’aune de cet indicateur, deux fois moins riches que les Américains. Les Etats-Unis, au cours du 20e siècle, n’ont cessé de perdre du terrain par rapport à l’Europe et au Japon. Le processus de rattrapage culmine en Europe à 68,3% du PIB américain en 1980. C’est notre meilleur score. Les Japonais feront mieux puisque c’est en 1990 qu’ils atteignent le sommet du processus de rattrapage en arrivant à un PIB réel per capita équivalant à 80,9% de celui qui existait aux USA à l’époque. Après 1990, fait notable : les PIB par habitant japonais et européen baissent par comparaison avec celui des Etats-Unis. Ainsi, en 1990, le PIB européen valait encore 68,3 % de celui des aux États-Unis. En 1990, le même exercice de comparaison démontrait que le PIB par habitant en Europe avait chuté à 65,1% par rapport aux Etats-Unis. Le Japon qui a connu un processus récessif au cours des années nonante a connu une baisse en points de pourcentage plus importante, accusant un passage de 80,9% en 1990 à 74,7% en 1998.

Alors, les Américains, heureux bénéficiaires de la mondialisation ? C’est un point de vue (de classe). Ainsi, si l’on se réfère à une étude du professeur Edward Wolff [11] de l’Université de New York, on voit clairement que les inégalités aux Etats-Unis commencent à atteindre un niveau record. La part du patrimoine américain détenu par le % le plus riche de la population était en 1972 de 31,6%. En l’espace d’une génération, on assiste à un accroissement des inégalités au pays d l’oncle Sam. Ainsi, en 2001, le même pourcent des américains les plus fortunés possédait 36,8% du patrimoine national. Pour l’essentiel, le patrimoine de ces quelques deux millions d’individus est composé de titres financiers. Cette rémunération à la hausse du facteur capital entraîne mécaniquement une évolution à la baisse du côté des salaires.

D’après une enquête menée en 2006 par l’US Bureau of Labor Statistics et reprise dans l’édition de juillet-août 2007 de la revue "Foreign Affairs [12]", on peut voir qu’entre 2000 et 2005, l’économie américaine est sortie gagnante de la libéralisation du commerce international et de la mondialisation avec un gain moyen annuel de 2.475 $. Ombre au tableau : les salaires moyens de 96,6% des travailleurs américains ont chuté durant cette même période. Même les diplômés universitaires du second degré (college degree équivalent à notre mastère) voient leurs gains chuter de près de 3%. Les travailleurs n’ayant pas atteint le niveau de nos humanités supérieures (high school dropout), soit 10% de la population active américaine, connaissent la baisse la plus importante (environ -5% en 5 ans).Ceux qui s’en sortent ? 3,4% de la main d’œuvre. Qui sont, pour l’essentiel, titulaires de diplômes représentant le nec plus ultra du système éducatif américain (doctorats, juristes, docteurs en médecine ou MBA).

Le rapport avec la division internationale du travail ? Facile. Les Américains ont sacrifié leurs industries. Comme en témoignent les chiffres suivants. D’après une enquête émanant de l’US Bureau of Economic analysis (2004), la part de l’industrie manufacturière américaine dans la valeur ajoutée industrielle nationale a chuté dramatiquement, passant de 88,3 % en 1973 à 50,3% en 2004. Les importations en provenance du monde développé (Europe, Canada et Japon) ont fortement augmenté. Elles équivalaient à 9,5% de la valeur ajoutée manufacturière en 1973 contre 22,3% en 2004. Impressionnant ? Que dire alors de l’explosion des importations en provenance du Tiers-monde ? En 1973, elles ne représentaient que 2,2% de la valeur ajoutée manufacturière. Aujourd’hui, elles ont dépassé le poids des importations du monde développé en atteignant 27,4% du PIB industriel américain. Comme Prebisch l’avait noté en son temps, ce sont les industries qui permettent à une économie de produire de la valeur ajoutée. Et évidemment, si le rapport de forces entre le travail et le capital le permet, de procéder à sa redistribution. Donc, a contrario, s’ouvrir au monde quitte à mettre en péril son tissu industriel en vertu de la règle (toute relative et donc fort discutable) de la maximisation du profit n’est évidemment pas sans conséquences sur la répartition des richesses au sein de la Nation.

Le lien entre l’impérialisme et cette nouvelle division du travail ? L’impérialisme, c’est étymologiquement le "projet politique de construire un ordre impérial, soit explicite, par la conquête, et donc l’usage de la force, soit implicite, par la mise en place de relais, c’est-à-dire souvent de gouvernements clients, voire fantoches, qui ont abandonné une part substantielle de leur souveraineté entre les mains de la puissance impériale [13]." Appréhendé sous l’angle socioéconomique, ce projet implique de maintenir un échange inégal entre le Tiers-monde et les classes dirigeantes du Nord (pas les high school dropouts d’Amérique et d’ailleurs). Selon Samir Amin [14], "il y a échange inégal dans le système capitaliste mondial lorsque l’écart entre les rémunérations du travail est supérieur à celui qui caractérise les productivités." Poursuivons le raisonnement. Les salaires dans le Tiers-monde sont faibles par rapport à la productivité car "les marchandises consommées par les travailleurs sont des marchandises internationales dont le prix est réduit en raison du progrès technique dans les pays du Centre. Les pays périphériques ont une économie extravertie (NDLR, c’est-à-dire centrée sur leurs exportations). L’accumulation au centre a besoin de l’exploitation de la périphérie [15]."

Les lignes que nous venons de citer sont vieilles de plusieurs décennies. Avec le recul, on se dit que décidément, elles n’ont pas pris une ride. Par exemple, l’extraction renforcée de la valeur au sein des formations sociales périphériques va de pair avec la libéralisation du commerce (merci, l’OMC) de denrées alimentaires [16] mettant en concurrence les agriculteurs locaux avec des multinationales de l’agrobusiness. David contre Goliath. Cela étant dit, en faisant baisser le prix des denrées alimentaires, il en résulte fort logiquement une pression à la baisse sur le coût de la reproduction du facteur travail sur place et un exode rural (faute de débouchés pour les productions vivrières locales) et sans garantie de trouver un emploi dans les villes, ce qui amène Samir Amin à évoquer la menace d’"un génocide, une catastrophe d’une ampleur telle qu’elle fera plus de victimes que le bilan cumulé de toutes les guerres et catastrophes naturelles que l’histoire a connues [17]".

Au Nord, ça commence à coincer

Maximisation des profits des entreprises transnationales, misère des campagnes au Sud et sous-prolétarisation d’une partie de la main d’œuvre chez nous ? La boucle serait-elle bouclée ? Evidemment, non. Car, répétons-nous, le processus de mondialisation en cours doit s’interpréter de manière dialectique. Car c’est précisément parcequ’il fonctionne (trop) bien qu’il alimente organiquement les forces d’opposition à son développement spontanément inégalitaire. Quelles sont-elles ?

A titre de hors-d’œuvre, commençons par le Nord. Et pourquoi pas les Etats-Unis ? Longue et éclairante citation made in USA. Une des contributions proposées par le Foreign Affairs [18] s’inquiètent de la montée du protectionnisme aux Etats-Unis et s’interrogent sur les racines de ce sentiment au sein du public. Tentative de réponse par les auteurs : "La politique (policy) devient plus protectionniste parce que l’opinion publique le devient également et cette même opinion publique devient plus protectionniste parce que les revenus stagnent ou baissent. L’intégration à l’économie mondiale a fortement stimulé la productivité et la création de richesses aux Etats-Unis et dans de nombreux pays. Mais au sein même de beaucoup de nations, et certainement aux Etats-Unis, les bénéfices de cette intégration ont été distribués de manière inégale et ce fait est de plus en plus souligné par les observateurs. Les individus se demandent "est-ce que la globalisation est bonne pour moi ?" et dans un nombre croissant de cas, ils en arrivent à la conclusion que ce n’est pas le cas. (…) Des recherches (…) ont prouvé que les opinions exprimées au sujet du commerce, de l’investissement direct étranger et de l’immigration sont étroitement corrélées au niveau de qualification des personnes interrogées. (…) Les travailleurs n’ayant atteint que le niveau du secondaire supérieur (high school educations) sont presque deux fois plus nombreux que les universitaires à apporter leur soutien à des politiques protectionnistes. Cette division au sein de l’opinion publique américaine selon les niveaux de qualification reflète l’impact attendu par les Américains les moins qualifiés de la libéralisation sur leurs gains économiques (earnings)."

Bref, la mondialisation deviendrait peut-être invendable chez nous. Ceci dit, tant que ça ne dépasse le stade de l’anxiété individuelle sans véritable formulation d’un projet alternatif, il n’y a pas péril en la demeure. Le vent nouveau viendrait-il du Sud ?

FMI : le Sud tire les leçons du passé

Aux Etats-Unis, le cœur de l’économie occidentale, le déficit commercial atteint, c’est bien connu, des proportions abyssales. Il avait atteint au terme de l’année 2006 un niveau impressionnant : "765,3 milliards $ US (…). Le tiers de ce montant représentait le déficit commercial vis-à-vis de la Chine, qui était de 232,5 milliards $ US, soit le plus important écart en termes d’échanges commerciaux avec un seul pays [19]." Pour mémoire, selon la même source, c’était la cinquième année de record consécutive pour le déficit commercial.

Au passage, petite question : qui bouche le trou ? A question idiote, réponse idiote : le reste du monde. Et de plus en plus les Chinois via l’achat d’obligations américaines. Par ailleurs, l’afflux de capitaux vers certains pays du Sud amène certains pays (très) endettés à rembourser une partie du capital de leurs dettes.

D’autres construisent des mécanismes de solidarisation financière leur permettant d’échapper à l’emprise du FMI [20]. Ainsi, le Japon, Singapour, l’Indonésie, la Chine, la Malaisie, les Philippines, la Thaïlande et la Corée du Sud, par le biais de l’initiative de Chiang-Maï lancée en 2000 et révisée en 2005, ont d’ailleurs décidé de mettre en commun une partie des devises accumulées. Objectif : pouvoir éviter le phénomène de contagion à l’échelle régionale en cas d’éventuelle crise financière. Bien évidemment, il s’agit là d’une perte de pouvoir dans le chef du FMI qui ne pourra évidemment plus imposer ses conditions à ces pays en cas de crises. L’afflux de capitaux vers le Sud rendant un peu moins pressant que par le passé une stratégie de recours au FMI, le portefeuille des prêts de ce dernier ne s’élève plus qu’à 35 milliards de dollars, ce qui le ramène à son niveau d’avant 1980 (soit avant les différentes crises de la dette). Et déjà, un projet de réforme du FMI émergerait. Des spécialistes (surtout états-uniens) lui verraient bien jouer un rôle dans le règlement de la question des déséquilibres commerciaux. Cette redéfinition des buts et missions du Fonds est d’ailleurs saluée par son Directeur Général.

En lisant (à peine) entre les lignes, on voit clairement que l’excédent commercial chinois vis-à-vis des USA est visé. Problème : les Chinois ne feront pas de la réévaluation du yuan la solution au déficit américain. Profitant de ces tensions, des voix s’élèvent au Sud pour revendiquer une mutation structurelle du FMI. Très schématiquement, sont remises en cause la question de la représentation des pays du Sud dans les organes décisionnels du Fonds ainsi que l’approche néolibérale de ses interventions. Approche dont la mise en œuvre en Asie du Sud fut des plus désastreuses, comme on peut en juger.

En septembre 1997, alors que des tensions se manifestaient sur les marchés des changes thaïlandais, les institutions de Bretton Woods, alors réunies à Hong Kong, estimaient que ces perturbations seraient finalement sans conséquence sur la croissance dans la région. Cette crise s’est, au contraire, propagée, entraînant au passage une sensible réduction de la croissance mondiale. Le décalage entre la réalité économique et le discours du FMI en 1997 était patent surtout quand on prend soin de rapporter les causes de cette crise financière avec les politiques économiques prônées par le FMI.

En Asie, les crises bancaires et monétaires présentaient une série de traits communs mis en exergue par le rapport de la CNUCED sur le commerce et le développement tel qu’exposé par l’économiste tunisien Hakim Ben Hammouda sur le site d’ATTAC-Sénégal [21]. On notera donc avec intérêt que ces crises ont été précédées, dans la majorité des cas, "d’une importante dérégulation financière et d’une libéralisation des opérations en capital" (Hakim Ben Hammouda, www.attac.org/senegal/articl..., p.2). Ailleurs, on peut lire que "(les) politiques de libéralisation sont devenues une part intégrante de l’idéologie et de la stratégie du FMI et de la Banque Mondiale et chaque pays cherchant assistance auprès de ces institutions s’est vu forcé d’accepter leurs conditions [22]".

Cette politique du "laisser-aller, laisser-faire" a suscité des afflux de capitaux vers le Sud-Est asiatique et entraîné, de ce fait, la formation de bulles spéculatives. L’attrait exercé par ces pays sur les investisseurs fut pourtant de courte durée. Les entrées massives de capitaux se sont traduites par une appréciation des monnaies locales. Par effet d’enchaînement, une détérioration de la balance des opérations courantes en a résulté. Les exportations diminuaient alors que le prix relatif des importations était en hausse. Tant et si bien que les capitaux flottants décidèrent un beau jour d’aller flotter ailleurs. Cette fuite des capitaux a, dans un second temps, provoqué une baisse vertigineuse du cours des monnaies locales. Faisant suite à ce mouvement de dépréciation, un mécanisme d’hyperinflation est venu gripper les rouages des économies du Sud-Est asiatique.

A l’origine de la crise asiatique, Arun Gosh, économiste autrefois membre de la commission de planification du Gouvernement indien, pointe la responsabilité des institutions financières internationales (IFI) : "Il va de soi que l’intégration financière, dans un monde inégalitaire, n’est pas dans l’intérêt des pays en voie de développement. Dès lors, comment les problèmes liés à l’intégration financière peuvent-ils être évités ? Malgré le fait que cela demande une certaine dose de courage, il est clair, premièrement, que les pays en voie de développement en tant que groupe ne devraient pas renoncer au contrôle sur les capitaux et, deuxièmement, que s’ils parviennent à s’unir, aucune pression du trio "FMI-Banque mondiale-OMC" ne peut rencontrer de succès [23]".

Dans le cas de la Thaïlande et l’Indonésie, le FMI s’est porté caution pour ces pays auprès de leurs débiteurs (privés) en agissant comme prêteur en dernier ressort. Naturellement, cet apport d’argent frais s’est fait aux conditions du FMI. Afin de restaurer la confiance, les prêts ont été assortis de conditions d’octroi très strictes : diminution des déficits budgétaires, accroissement du poids de la fiscalité (directe comme indirecte) et augmentation des taux d’intérêt [24]. On notera au passage que l’ensemble de ces mesures avait pour but essentiel sinon unique de rassurer les investisseurs étrangers. Car augmenter les taux d’intérêt en période de récession vise avant tout à assurer une meilleure rétribution du capital financier au détriment du secteur productif local.

C’est que, comme le note François Houtart [25], "l’IDE (Investissement Direct Etranger) fait partie du processus de mondialisation et contribue à la consolidation des entreprises multinationales. Cette structure n’a pas changé au cours des dernières années. Le groupe du FMI et de la Banque Mondiale a contribué à renforcer cette tendance". Jusqu’à présent, rares sont les pays qui ont tenté de renforcer leur contrôle sur les capitaux spéculatifs. En Asie du Sud-Est, ce fut pourtant le cas de la Malaisie.

Cette dernière a, pour sa part, préféré combattre les causes sur lesquelles reposait la crise asiatique, à savoir les mouvements incontrôlés de capitaux. Comment s’y est-elle prise ? Très simple : elle a fait le contraire de ce que préconisait le FMI, notamment en établissant des restrictions de change afin d’éviter les sorties de capitaux. Par la suite, elle fut rejointe par le Chili qui a appliqué cette même stratégie quelques années plus tard lorsque ce fut au tour du sous-continent sud-américain de connaître une crise financière majeure.

Dans ces conditions, l’initiative de Chiang-Maï vient à point nommé pour étayer un point de vue alternatif à la politique du FMI. A partir de 2005, "le nouveau cadre de l’initiative de Chiang-Maï combinant à la fois un renforcement des capacités de surveillance et une augmentation de la capacité de financement pourrait ainsi contribuer à éviter la réédition des crises financières de grande envergure [26]". On en voudra pour preuve qu’en août 2005, des attaques contre la roupie indonésienne ont pu être enrayées grâce à un mécanisme d’aide bilatérale qui a amené la Banque centrale du Japon à débourser 6 milliards de dollars [27].

Bien sûr, les montants mis en jeu par l’initiative révisée de Chiang-Maï restent encore inférieurs à ceux qui avaient dû être engagés par la communauté internationale pour venir en aide aux trois pays les plus touchés (Corée du Sud, Indonésie et Thaïlande) par la crise des années nonante. Cependant, l’action préventive exercée par les mécanismes de solidarisation financière telle qu’instituée par l’initiative de Chiang-Maï rend le FMI un peu moins incontournable dans la sous-région.

Pour l’heure, s’il est vrai, comme le soulignent Sapanha et Guérin [28], que “les politiques de change de ces pays sont de facto ancrées au dollar et favorisent un modèle de croissance tiré par les exportations tout en contribuant au financement des déséquilibres mondiaux, à long terme, les montants en jeu devraient augmenter, l’organisation de la production évoluer vers un modèle horizontal et la question du change être examinée avec la plus grande attention dès lors que serait introduite une plus grande flexibilité des régimes de change. ". En clair, la croissance asiatique pourrait, à l’avenir, permettre une augmentation des fonds mis au service de l’initiative de Chiang-Maï. Et à moyen terme, une réorientation du surplus produit dans la région vers des objectifs nettement plus autocentrés que le financement des déficits américains pourrait fort bien voir le jour. Et forcément, le fait que l’Asie compte de plus en plus sur ses propres forces ne manque évidemment pas d’influer sur les rapports de force avec le FMI (et les USA, son principal actionnaire).

Nous l’avions également mentionné au début de cet article. En Amérique latine, aussi, ça bouge. Dernier épisode en date : la banque du Sud [29]. C’est une idée qui commence à faire son petit bonhomme de chemin ! Le président vénézuélien, Hugo Chavez, s’est fait, depuis longtemps, l’ardent défenseur de la création d’une Banque du Sud. Objectifs avoués de l’entreprise : renforcer l’intégration latino-américaine et tailler des croupières au puissant binôme Banque mondiale-FMI dans la région. Jusqu’à présent, la Banque du Sud, c’était un peu l’Arlésienne de la finance internationale. Certes, le président argentin Nestor Kirchner soutient ce projet depuis le début. Soutien hautement symbolique, car depuis la crise de 2002 (dite crise de l’effet tango), les dirigeants argentins ne portent plus guère les institutions de Bretton Woods dans leurs cœurs. Ce n’était guère cependant de nature à inquiéter les grands argentiers de la planète puisque l’Argentine n’est pas ce qu’on appelle une grande puissance (et le Venezuela encore moins sans parler de l’Equateur et de la Bolivie). Bref, la Banque du Sud, c’était de l’utopie pure. Plus maintenant. Le week-end du 14-15 avril 2007, le Brésil, poids lourd de l’économie mondiale et leader régional, y a officiellement apporté son soutien, ce qui devrait peut-être conduire à porter la banque tiers-mondiste sur ses fonts baptismaux dans un futur proche.

Le ministre brésilien des Finances a précisé que cette institution financière devrait fonctionner comme "une banque de développement" mettant ses pays membres sur un "pied d’égalité" en fonction de leur poids économique respectif. La précision n’a rien d’anodin. Elle correspond clairement à un mouvement de ras-le-bol généralisé dans la région à l’égard du FMI et de la Banque mondiale. L’exemple argentin est, en cette matière, des plus révélateurs. Depuis la crise de 2002, l’économie argentine s’est spectaculairement redressée en prenant systématiquement l’exact contre-pied des prescriptions supposées infaillibles des institutions financières internationales. On comprendra, dans ces conditions, que le FMI et la Banque mondiale aient perdu de leur superbe dans les capitales d’Amérique latine. Preuve de cette perte de prestige et de pouvoir : en 2006, l’Argentine, le Brésil et l’Uruguay remboursaient rubis sur ongle la plus grande partie du capital de leur dette. En clair, ces pays reprenaient leur liberté. Normal quand on n’est pas content de son banquier, on solde les comptes et on va voir ailleurs. Cet ailleurs, c’est la Banque du Sud, le bras financier de l’après-néolibéralisme en Amérique du Sud ?

Épilogue

Se passer du FMI et ainsi, couper l’herbe sous le pied aux Etats-Unis, c’était impensable il y a dix ans. Maintenant, c’est, par endroits, une perspective sérieuse. Tellement sérieuse qu’elle fait frissonner certains Américains. Et non des moindres.

Par exemple, dans la dernière livraison de Foreign Affairs [30], Barack Obama, candidat démocrate à l’investiture pour la présidence, explique sa vision des relations que les Etats-Unis devraient nouer avec le reste du monde : "Afin de renouveler le leadership américain dans le monde, j’ai l’intention de reconstruire les alliances et les partenariats. Ces réformes n’auront de chances de voir le jour que si nous convainquons les autres gouvernements qu’il est de leur intérêt de construire avec les Etats-Unis des partenariats efficaces. Trop souvent, nous avons envoyé le signal inverse à nos partenaires internationaux. Dans le cas de l’Europe, nous avons sous-estimé les réserves formulées par les Européens au sujet de la nécessité et du bien-fondé de la guerre en irak. En Asie, nous avons méprisé les efforts déployés par la Corée du Sud afin d’améliorer les relations avec le Nord. En Amérique latine, (…), nous n’avons pas réussi à répondre à des questions cruciales telles que l’immigration, la justice sociale et la croissance économique. (…) Nous serons en compétition avec la Chine dans certains domaines et nous coopérerons dans d’autres. Le défi le plus important pour nous consistera à construire une relation qui accroît le cadre de la coopération tout en renforçant notre capacité à rivaliser (NDLR avec la Chine)." Certes, ces antiennes ne sont pas nouvelles dans la bouche de dirigeants démocrates américains et évidemment, Obama (qui, d’ailleurs n’est pas président) ne remet pas en cause les fondements de la mondialisation libérale. Ceci dit, Washington nous avait habitué à moins d’humilité dans un passé récent. Wait and see…

Après avoir esquissé à l’occasion de cet article les modifications à l’œuvre dans les relations internationales en lien avec le procès de mondialisation, nous nous garderons de céder à un optimisme quelque peu béat. Après tout, depuis que le président Bush a été élu, le budget militaire des Etats-Unis a augmenté de 20 %. En 2003, les États-Unis pesaient pour 45 % des dépenses militaires mondiales, dépassant toutes les autres grandes puissances. L’Union européenne consacrait 150 milliards de dollars à ses dépenses d’armement contre 46 milliards pour la Chine, 36 milliards pour le Japon et 60 milliards pour la Russie. Cet énorme investissement, qui n’équivaut d’ailleurs qu’à 3,5 % du PNB américain, n’a jusqu’à présent guère été suscité de débats au sein de l’opinion publique [31]. Barrack Obama [32] estimait à cet égard qu’il conviendrait de recruter "65.000 soldats en plus". Pas vraiment du pacifisme.

Cependant, la fragilité des performances économiques américaines et les réactions observées au Sud qui sapent l’influence du FMI ne permettent sans doute plus aux Etats-Unis de jouer le rôle de gendarme du monde. Si les Etats-Unis resteront à l’avenir une puissance hégémonique, ils ne pourront plus envisager d’exercer leur puissance unilatéralement. Ou comme l’écrivait Barack Obama "l’Amérique ne peut contrer les défis de ce siècle seule ni le reste du monde sans les Etats-Unis [33]."

Décidément, la force militaire n’autorise plus à toutes les musculations rhétoriques. La puissance doit savoir se faire prudente. Dans son brillant plaidoyer pour Milon, leader du parti des aristocrates (les optimates) qui, dans le cadre de la lutte opposant à l’époque les aristocrates aux milieux populaires, avait assassiné le chef des populares (faction s’appuyant sur les catégories les plus défavorisées de la société romaine), Cicéron avançait "qu’on ne dût rien attendre de l’éloquence contre la puissance des armes [34]." Cicéron ne croyait pas si bien dire car Milon fut, des années plus tard, condamné à mort par Jules César qui appartenait au camp des populares. Comme quoi, les pauvres font aussi tourner le monde ! That’s the economy, idiot !


[1]Les productions auxquelles il a été fait référence sont "Actualité de l’impérialisme" (Xavier DUPRET, novembre 2006,http://www.gresea.be/EDP06XDimperia...), "Panique au FMI : les clients remboursent, juillet 2006,http://www.gresea.be/XD_fmi_juil200...) ainsi qu’un newsflash (le newsflash n°26).

[2]Karl Marx, 1857-1858, Principes d’une critique de l’Économie Politique, p. 258, in Œuvres, Tome II, La Pléiade, Gallimard, Paris.

[3]Alexis de Tocqueville, "Travail sur l’Algérie" in œuvres complètes, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1991, p. 704 et 705.

[4]Machiavel.N., "Le Prince", Ed Mille et une nuits, Paris, 1999, p. 52.

[5]A. Birh, "Pour en finir avec le concept d’impérialisme", communication adressée à l’occasion du Congrès Marx International, Paris, 2004.

[6]Houtart. F., "Délégitimer le capitalisme. Reconstruire l’espérance", Ed. Colophon, Bruxelles, p. 22.

[7]Amin. S., "Nous pouvons vaincre l’économie libérale", référencié sur le site du GRESEA www.gresea.be.

[8]Le Monde, 19/01/07

[9]Ibidem

[10]Angus Maddison, l’économie mondiale. Une perspective millénaire, OCDE, 2001

[11]Edward Wolff, "Recent trends in wealth ownership", Jerome Levy Economic Institute, working paper, n°300, avril 2001

[12]Kenneth F Scheeve et Matthew J Slaughter, A new deal for globalization in Foreign Affairs, July-August 2007, p.37.

[13]Bertrand Badie, Le Monde, 19/01/2007

[14]Samir Amin, "L’échange inégal et la loi de la valeur. La fin d’un débat, Paris, Anthropos, 1973, p.124

[15]J-M Albertini/ A Silem, Comprendre les théories économiques, Tome 2, Petit guide des grands courants, Paris, Editions du Seuil, Point Economie, 1983, p.142

[16]La dénonciation de cette situation constitue le cœur de la campagne du CNCD relative à la souveraineté alimentaire. Le Gresea s’est beaucoup investi dans cette campagne. Pour plus d’informations, voir les sites du GRESEA (www.gresea.be) et du CNCD (www.cncd.be/pages/index.cfm).)

[17]Samir Amin, op.cit

[18]Kenneth F Scheve et Matthew J Slaughter, op.cit, p.38 in Foreign Affairs, July-August 2007.

[19] : Les Affaires, 9 mars 2007

[20]Wall Street Journal, 21/04/2006

[21]www.attac.org/senegal/articl...

[22]Hakim Ben Hammouda, op.cit., p.3

[23]Gosh. A., "L’endettement externe en Asie, les flux de capitaux et les problèmes liés à l’intégration financière" in Alternatives Sud, "Raisons et déraisons de la dette", Centre Tricontinental, L’Harmattan, Paris, 2002, pp.143

[24]Third World Resurgence, n°187.

[25]François Houtard in Alternatives Sud, Vol.VI, 1999, l’Harmattan, Paris, p.28.

[26]"Les progrès de l’intégration monétaire et financière en Asie", Sapanha Sa, Guérin Julia, Banque de France, Revue de la stabilité financière, n°8, mai 2006, p.14.

[27]Sapanha Sa, Guérin Julia, op.cit., p.15.

[28]Sapanha Sa, Guérin Julia, op.cit., pp.19-20

[29]Les Echos, 17 avril 2007. Traitement Gréséa, le 19 avril 2007

[30]Barack OBAMA, "Reniewing American leadership" in Foreign Affairs, July-August 2007, p.11.

[31]Source : Yves Boyer, communication de la Fondation pour la recherche stratégique (FRS), juillet 2003.

[32]Barack Obama, op.cit, p.7

[33]Barack Obama, op.cit, p.2.

[34]Cicéron, plaidoyer pour Milon.


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10 réactions à cet article    


  • Roosevelt_vs_Keynes 6 août 2011 09:16

    Début juin, Barack Obama a fait allégeance à la Reine d’Angleterre, à l’empire de la Couronne britannique.

    Il y a un an, le ministère des finances britanniques a mis en garde le Secrétariat d’Etat US : si les USA réinstaurent le Glass-Steagall, ce sera considéré comme un casus belli par la Couronne britannique.

    @ l’auteur : vous vous trompez de cible : si l’empire est américain, l’impératrice est bel et bien britannique et Barack Obama en est la propriété.


    • xavier dupret xavier dupret 6 août 2011 09:30

      Mais oui. On ne serait pas de la secte à Larouche, par hasard.



      • Cug Cug 6 août 2011 12:25

        Parler de secte c’est dégradant à l’encontre de Larouche !

         La City ne participe t’ elle pas à la financiarisation du monde et à l’extension capitalistique des processus dont vous parlez ?


        • LeGus LeGus 6 août 2011 14:15

          Dégradant pour Larouche ????

          Mais ce type est un véritable frappadingue :

          http://fr.wikipedia.org/wiki/Lyndon_LaRouche

          Sérieusement vous pensez que c’est la city qui dirige Washington, vous n’avez pas plutôt l’impression que c’est Wall-street ? En attendant Shanghai, c’est encore wall-street, mais surement plus Londres.

          Vous pensez vraiment que le programme de santé publique d’Obama soit équivalent de l’action T4 et fait de lui un émule d’Hitler, Larouche le pense.

          http://americanhumanity.wordpress.com/2010/04/11/larouche-advocating-assasination-of-obama/


        • Cug Cug 6 août 2011 14:20

           Si il fallait parler de secte à chaque fois qu’un « leader » dit des conneries ....


        • BA 6 août 2011 13:56
          Dégradation de la note américaine : la Chine tacle les Etats-Unis.

          Alors que la plupart des pays tentent de minimiser la décision de l’agence de notation Standard and Poor’s, la Chine ne mâche pas ses mots...

          La Chine a pressé samedi les Etats-Unis d’affronter le problème de leur dette et mis en cause le statut de monnaie de réserve du dollar américain. 

          Dans un commentaire sévère au ton très peu diplomatique, l’agence officielle Chine nouvelle exprime le sentiment de Pékin après la dégradation à AA+ de la note souveraine des Etats-Unis par Standard & Poor’s.

          La Chine suggère à Washington de réduire ses dépenses militaires et sociales.

          « La Chine, premier créancier de la seule superpuissance mondiale, est dorénavant dans son droit d’exiger des Etats-Unis qu’ils affrontent le problème de leur dette structurelle et assure la sécurité des actifs chinois en dollars », écrit Chine nouvelle. 

          « Il faut mettre en place une surveillance internationale sur la question du dollar américain et une nouvelle monnaie de réserve, stable et sûre, peut aussi être une option pour éviter qu’une catastrophe soit provoquée par un seul pays », ajoute l’agence officielle.

          « Le gouvernement américain doit se résigner à un état de fait douloureux : le bon vieux temps où il n’avait qu’à emprunter pour se tirer du pétrin qu’il avait lui-même créé est terminé », écrit Chine nouvelle.

          Les économistes chinois estiment que la dégradation de la note américaine pose un risque important pour les marchés financiers et s’attendent à ce que la Chine, qui détient plus de 1.000 milliards de dollars de dette américaine, accélère la diversification de ses actifs. 

          « Ce sera le chaos sur les marchés financiers internationaux au moins à court terme. L’impact le plus direct pour la Chine concernera ses réserves. La valeur des investissements en dollar de la Chine va chuter », affirme Li Jie, directeur d’institut à l’Université centrale de la finance et de l’économie.

          « La Chine va devoir envisager d’autres investissements. Les bons du Trésor américain ne sont plus sûrs. Il y a sur les marchés des types d’actifs plus risqués que les obligations AAA, mais moins risqués que les AA+. La Chine n’y pensait pas auparavant mais va devoir le faire », ajoute-t-il.

          Pour Ding Yifan, directeur adjoint d’un groupe de réflexion associé au Conseil d’Etat chinois, les Etats-Unis vont devoir encore assouplir leur politique monétaire, ce qui pourrait passer par une troisième opération de « quantitative easing », consistant pour la Réserve fédérale à racheter des bons du Trésor. 

          « Si les Etats-Unis lancent vraiment un QE3, cela va sans aucun doute ajouter de l’incertitude à l’économie mondiale et faire grimper les prix des matières premières », détaille-t-il.

          (Dépêche Reuters)

          • BA 6 août 2011 17:21
            Samedi 6 août 2011 :

            La Bourse saoudienne, la première place boursière mondiale à réagir à la dégradation de la note souveraine américaine, a perdu 5,46 % samedi en clôture, dans un marché inquiet de cette décision sur les Etats-Unis et aussi affecté par la situation dans la zone euro.

            Ouverte le samedi alors que les autres places financières sont fermées, la Bourse de Ryad, la plus importante du monde arabe, est la première à réagir à la décision historique, prise vendredi par l’agence de notation financière Standard et Poor’s, d’abaisser la note souveraine des Etats-Unis.

            A la clôture samedi, l’indice vedette Tadawul All-shares (TASI) a terminé à 6.073,44 points et la baisse a concerné toutes les valeurs de l’indice.

            Le marché saoudien a réagi au coup de tonnerre créé par la décision de l’agence de notation financière Standard and Poor’s (S&P) de priver les Etats-Unis de sa notation AAA attribuée à sa dette publique, pour la première fois de leur histoire.

            « La décision de S&P et les problèmes de dette en Europe effrayent les investisseurs », a déclaré un analyste financier Abdulwahab Abou Dahesh.

            Les actions des grandes banques saoudiennes ont perdu 4,7 % (Al-Rajhi a cédé 5,2% et Samba Bank -6,98%). 

            Celles des compagnies pétrochimiques ont reculé de 6,7% comme les actions du groupe Sabic (-5,54%). Les valeurs liées aux groupes de construction ont également abandonné 6,4%, tout comme celles du secteur des télécommunications avec les actions de STC, qui ont lâché 2,56% et celles de Zain KSA (-6,15%). Etihad Etisalat a aussi perdu 5,9%.

            « Les actions saoudiennes ont réagi à deux facteurs : les fortes pertes enregistrées sur les marchés financiers ces derniers jours, la baisse des cours pétroliers, et la décision de S&P sur la dette américaine », a indiqué l’économiste Mohammed al-Omran dans un entretien à la chaîne de télévision Al-Arabiya.


            • furio furio 6 août 2011 19:31

              Le libéralisme amène l’impérialisme et les dictatures et donc les guerres.

              Celle que sarkozy, associé à son ami mussolini euh ! berlusconi, et cameron, mène en Libye est bien de celles des aventures des grandes dictatures qui ont sombré (exemple l’Argentine). 

              Comme par hasard on parle maintenant de la France, l’Italie et l’Angleterre pour abaisser les notes et ainsi les faire plonger davantage par l’alourdissement des taux d’emprunt et la difficulté à trouver des financements .

              La guerre libyenne est une fuite en avant.

              sarkozy sera condamné à mort. Qui sera le Jules César qui amenera ce meurtrier du peuple libyenne à l’échafaud ?

               


              • Tietie007 Tietie007 9 août 2011 03:08

                Euh, la fin de l’URSS c’est 1991, pas 1993 ...


                • xavier dupret xavier dupret 9 août 2011 11:50

                  bravo. Si vous aviez lu correctement l’intro, vous sauriez que je faisais référence aux mesures de libéralisation du commerce intervenues en 1993. En 1993, l’URSS est exit (que ce soit depuis deux ans, on s’en fout). La prochaine fois que vous évaluez une de mes publications, faites-le sur du contenu

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