Fermer

  • AgoraVox sur Twitter
  • RSS
  • Agoravox TV
  • Agoravox Mobile

Accueil du site > Actualités > Economie > Horreur économique

Horreur économique

Parabole de l’inventeur de la machine à faire des clous.

Jean-Marie Franc inventa un jour une machine à faire des clous. Le marché était bon, et pour satisfaire des clients de plus en plus nombreux il créa à Montrouge une entreprise qui se développa rapidement.
 
Plusieurs milliers d’ouvriers y travaillaient quand il comprit que de multiples contraintes mettaient en péril ses marges : le prix de l’acier augmentait en Europe après la prise de contrôle d’Arcelor par Mittal, les banques (après la crise financière) lui refusaient des découverts pour les mauvais mois, les salaires horaires et les charges patronales augmentaient alors que diminuait le temps de travail (35 heures et RTT Aubry, pression syndicale pour augmenter les poses, la prime de panier etc., journées de grève SNCF & RATP etc.), et la concurrence étrangère, malgré son retard technologique, se faisait de plus en plus forte du fait des nouvelles règles de l’OMC et des règlements européens concoctés par la Commission de Bruxelles.
 
Comme il avait ouvert des succursales à l’étranger, il se décida malgré qu’il en eût, à installer des machines à faire des clous dans les pays où les salaires et les charges patronales étaient plus bas, les règles de sécurité et les lois sur l’environnement ignorées, ce qui lui assura des retours sur investissement nettement plus forts, d’autant qu’il écrasait la fabrication locale grâce à l’avance technologique de sa machine à faire des clous brevetée SGDG.
 
Peu à peu il approvisionna les marchés des pays industrialisés, y compris le marché français, à partir de ces nouvelles usines en profitant des règles de l’OMC, et en moins de trois ans il transférât la totalité de ses machines à faire des clous de Montrouge vers ces pays à bas salaires (pays émergents et pas encore émergents) et ferma son usine historique de Montrouge pour « raisons économiques » - la « concurrence étrangère » étant insoutenable -, accusant au passage l’OMC de tuer l’industrie de la France. Ses ouvriers le séquestrèrent quelques heures pour obtenir des indemnités qui leur permettaient d’acheter un petit commerce ou d’ouvrir une pizzeria à Montrouge, puis le laissèrent regagner son domicile à Monaco où il avait une splendide villa. Il y fixa son siège social pour piloter de son yacht la distribution mondiale de ses clous par containers et avions cargos.
 
Il était riche et avait ses entrées au Palais... Il était de toutes les fêtes, les caritatives, les sponsorisées, les people et les autres. Smoking blanc, il portait beau !
 
Un jour l’un de ses clients ne lui passa pas sa commande trimestrielle de clous ; il considéra cela comme un problème conjoncturel (un client en difficulté ça existe) et ne chercha pas à en savoir plus. Puis un deuxième client lui fit défaut... et d’autres suivirent. Jean-Marie Franc fit alors un mauvais rêve - son bilan se dégradait, et il vendait son yacht sous les yeux indifférents du Prince ! Il confia alors un audit à un organisme mondialement connu pour ses compétences sur le marché des clous : il apparut que ses ex-clients achetaient toujours autant de clous, mais qu’ils s’adressaient à d’autres fournisseurs implantés dans les pays où il avait installé ses machines à faire des clous brevetées SGDG. Stupeur et tremblement ! Jean-Marie Franc sortait d’un mauvais rêve pour entrer dans un cauchemar : partout où il avait implanté ses machines à faire des clous, « ils » en avaient fait des copies – de bonnes copies -, et « ils » fabriquaient des clous – de bons clous –, qu’ « ils » vendaient comme des petits pains car « ils » n’avaient pas de concurrents (raison pour laquelle le prix de ces clous importés devint supérieur à celui des clous qu’il fabriquait autrefois à Montrouge).
 
Jean-Marie Franc devint tout rouge, grossit, informa la Palais (qui lui fit comprendre qu’il n’en avait rien à foutre), et missionna un cabinet d’avocats international spécialiste du droit de la propriété industrielle et intellectuelle pour faire rendre gorge (dirent les avocats) à ceux qui lui avaient piqué son invention. Les honoraires des avocats l’obligèrent bien vite à vendre sa villa, puis son yacht... et à quitter sa maîtresse (une pute de luxe monégasque qui facturait très chère ses prestations). Son divorce essora ce qui restait et Jean-Marie Franc rejoignit sa mère à Montrouge (une Corse prévoyante et craintive – « pourvu que ça doure », disait-elle en parlant de son fils à sa voisine) qui vivait dans le petit deux pièces qui était autrefois au-dessus de la boutique (remplacée par un MacDo) où elle vendait les clous que fabriquait Jean-Marie à la main, avant d’inventer sa machine.
 
Le monde des clous s’écroula définitivement pour Jean-Marie Franc quand ses avocats lui firent comprendre qu’ils ne pouvaient rien faire dans ces pays de non-droit où la notion de brevet était inconnue, et la copie considérée comme un art. « Ils auraient pu me le dire plus tôt, ces cons... », murmura Jean-Marie. Il demanda une audience au Président de la République pour lui faire connaître la situation des entreprises françaises dans les pays émergents, ignorant que celui-ci venait de conclure des accords bilatéraux avec ces dits pays et diminuer la TVA sur les clous de façon à soutenir l’industrie métallurgique en France - malgré l’agacement de la Commission de Bruxelles qui y voyait une perte de son autorité en matière de ré-industrialisation des 27, et la grogne de l’OMC qui, comme le Vatican, ne supporte pas que l’on doute de ses pompes et de ses œuvres.
 
Epilogue :
 
Jean-Marie Franc vit toujours dans le deux pièces à Montrouge – sa mère est morte de chagrin -, tripotant un clou au fond de sa poche trouée... A l’ANPE il a croisé plusieurs de ses ouvriers, mais ils ne se sont pas reconnus tellement ils ont tous changé... bien qu’ils soient maintenant tous pareils.

Moyenne des avis sur cet article :  4/5   (16 votes)




Réagissez à l'article

14 réactions à cet article    


  • easy easy 23 octobre 2010 11:31



    Enfonçons le clou.

    Autrefois, les clous étaient fabriqués à la main, par des cloutiers. Chacun avait une petite forge, partait de verges d’acier livrées en botte, en chauffait un bout, façonnait la pointe au marteau, coupait, plaçait le début de clou dans un étau et façonnait aussi la tête au marteau. Quand un cloutier livrait sa production à la pesée, on reconnaissait toujours sa main, sa façon de faire (comme pour un forgeron, un charpentier, un fabricant de katana etc). La signature était dans la façon et la façon avait de la valeur. Point de brevet. On se protégeait automatiquement en forgeant le métal d’une certaine manière, d’une meilleure manière.

    Quand sont arrivées les premières machines, on a immédiatement mis en place un système de marquage, de poinçonnage afin de distinguer tout de même une usine d’une autre. Chaque clou, chaque brique, tuile ou savon était donc marqué.

    Mais progressivement, il s’est opéré une division entre la marque et le produit qui pouvait alors être fabriqué n’importe où. Et c’est devenu le foutoir.

    L’attachement de la marque à l’usine, donc à ses ouvriers, reste le credo des entreprises du luxe, par exemple Hermès, Moët et Chandon, Vuitton...Mais en dehors de ces derniers bastions, c’est l’inporte quoi.






    • Kalki Kalki 23 octobre 2010 13:15

      Et vous qu’est ce que vous dites de ca ?

      hxxp ://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89conomie_de_l%27abondance

      « Les robots ont volé mon travail ! : Vous pensez ne pas pouvoir être remplacé par une machine ? Détrompez-vous[5]. Les robots sont de plus en plus adroits, capables de faire un nombre croissant de tâches exigeant de la précision et de la force, et les systèmes informatiques sont de plus en plus intelligents, capables de s’attaquer aux emplois nécessitant des compétences de reconnaissance[6][7][8] et de créativité[9][10][11]. Le travail des êtres humains est encore moins cher, pour le moment, mais cette avancée technologique exerce une pression pour la baisse des salaires - et la vieille règle selon laquelle les nouvelles technologies ouvrent de nouveaux domaines de travail à l’homme ne sera pas toujours vraie. Des machines plus intelligentes, et plus capables prendront également ces emplois. »

      • Lisa SION 2 Lisa SION 2 23 octobre 2010 13:38

        Des ptits clous, des ptits clous, toujours des ptits clous...ça ferait une bonne chanson sympa, non ? Plutôt que délocaliser sa machine à faire les clous, il aurait du inventer la machine à faire des ptits trous... à ressortir et récupérer les vieux clous... et à les redresser, enfin se diversifier dans des créneaux porteurs établis dans des niches vides et derrière des portes fermées. Ainsi il serait aujourd’hui dans la presse.


        • zelectron zelectron 23 octobre 2010 14:43

          Cette historiette n’est qu’une des mille et une autres qui pourraient être racontées ; ceux qui ont payés le plus lourd tribut sont les concurrents de cette cigale qui eux n’avaient ni délocalisé, ni importé quoique ce soit et malgré tout, tous ont plongés avec leurs ouvriers grâce et à cause de ce voyou. Il a suffit très souvent dans un secteur d’activité d’un seul traitre, veule et lâche, pour que la déferlante des copies emporte les fabricants malgré leurs courages respectifs ou leurs résistances parfois désespérées. Les politiques de tous bords (depuis les années 80/85) ont tous vus ça et ont clamé comme d’habitude : dormez, dormez braves gens, le guet veille sur vous, il vous protège...


          • Peretz Peretz 23 octobre 2010 17:04

            Je me souviens qu’au fond des jardins, dans les fermes on gardait les clous rouillés, redressés, pour s’en reservir en cas de besoin. Mais ça ne faisait pas marcher le commerce, ni l’économie cette économie de clous. Alors où est l’erreur ?


          • zelectron zelectron 23 octobre 2010 21:15

            dans les banlieues aussi...


          • perlseb 23 octobre 2010 17:07

            Personnellement, je suis totalement contre les brevets et toute forme de propriété intellectuelle. Car un brevet est avant tout une interdiction que l’on impose aux autres. Premièrement, celui qui dépose le brevet n’est pas forcément l’inventeur réel. Deuxièmement, le dépôt de brevet empêche tout nouvel inventeur de passer par la même démarche que le premier inventeur : réfléchir, trouver une nouvelle méthode et voir sa méthode utilisée : le brevet antérieur sera là pour l’empêcher d’utiliser sa réflexion qui peut déboucher assez naturellement sur le même système. En conclusion, les brevets sont une forme de domination forcée où l’on réduit à néant toutes les tentatives de découvertes des autres.

            Ils rendent parfois la production totalement inefficace en ce sens que certains devront utiliser une méthode moins efficace mais libre plutôt que la méthode naturelle qui a été brevetée.

            Regardez ce qui se passe dans le monde de l’informatique libre dont Richard M. Stallman est l’iniateur. Des milliers d’informaticiens écrivent des millions de lignes de codes et les mettent à disposition entièrement librement. Si certains sont rémunérés pour cela (à Red Hat par exemple), d’autres les font dans leur temps libre, comme divertissement. L’avenir est là, avec la gratuité : il y a déjà des musiques libres, des films,... Cacher ou breveter une invention est contre-productif. Toute nouvelle invention devrait être largement diffusée.

            Espérons qu’un jour les gens collaboreront un peu plus et que les brevets seront tout simplement interdits dans tous les domaines et dans tous les pays : ceux qui veulent être rétribués à vie pour une invention devront faire autre chose (par exemple, travailler à la chaîne en utilisant les inventions des autres !). Peut-être qu’un jour, on pensera collaboration et effort collectif plutôt que compétition, cachoteries et rétribution individuelle. Peut-être qu’un jour les hommes seront plus civilisés.

            Pour ce qui est du problème des pertes d’emploi, il n’y a aucun problème : allons-nous nous plaindre de faire des progrès et d’avoir besoin de moins travailler pour la même qualité de vie ? La retraite, dans un pays civilisé, il la faut à 55 ans aujourd’hui, 35 ans demain, 30 ans après demain !
            Kalki a raison : si bientôt les machines travaillent à notre place, les humains pourront se consacrer aux seules tâches qui les intéressent (sport, musique, art en tout genre, recherche,...). Il faudra quand même passer par la destruction du système capitaliste, complètement barbare. De toutes façons, il ne pourra pas tenir bien longtemps : les gains de productivité sont trop forts (le temps de travail imposé par personne est bien trop élevé et conduit naturellement au chômage et à l’exclusion dans une société d’abondance) et les inégalités criantes et totalement injustes (on est à nouveau très proche du système féodal avec une passation de pouvoir par héritage, donc héréditaire : qu’est-ce que Liliane Bettancourt a inventé ? et sa fille ?).


            • epapel epapel 24 octobre 2010 19:42

              L. Bettancourt : elle n’a rien inventé et elle n’a jamais travaillé de sa vie.


            • HELIOS HELIOS 23 octobre 2010 19:16

              .... oui, sympa l’histoire...

              Ce que j’aime moins, c’est arriere pensée qui se cache derriere. Les reglementations, les charges etc seraient (en partie) responsables.

              De mon point de vue, la vrai responsabilité n’est pas du tout là. D’abord, parce que cet exellent chef d’entreprise n’avait pas encore rencontré les marketeux qui lui auraient fait vendre 3 clous par emballage alors qu’on en a besoin que de deux... et puis personne ne lui a dit que ceux qui achetent ses clous, sont aussi ses employés, et lorsqu’il n’a plus augmenté les salaires et dégraissé ses equipes, ceux qui se sont retrouvés a pole emploi ne lui ont plus rien acheté... Ils auraient pu le faire quand même si les clous vendus en France auraient ete vendu au prix de production des pays producteurs, mais non, il n’a pas baissé ses prix, il a vendu ses clous au prix français, alors qu’ils venaient d’ailleurs, en encaissant au passage une phenomenale marge qui s’est accumulée dans la banque de sa filiale paradisiaque., D’autant plus qu’un de ses copains venait juste d’inventer « ni clou, ni vis » une colle bien efficace qui ne necessite pas de marteau. on attend aussi la faillite du fabriquant de marteau.

              La vrai raison de la faillite du fabriquant de clou est tout simplement le retrait des droits de douane. Si ces droits là avaient été appliqués, son activité française aurait parfaitement fonctionné, il ne se serait pas delocalisé.

              reste a trouver le bon algorithme de taux et d’application des droits de douanes, la meilleur solution etant bien entendu de les substituer (et non pa sles rajouter) a la tva !

              Bonne soirée


              • jefunet 23 octobre 2010 20:04

                j’aime bien ce raisonnement. N’y a-t’il pas de droit de douane sur les trucs provenant de l’ext. de la CE ?


              • l’arbre 23 octobre 2010 19:17

                cela est tres conplexe ; les ouvriers se retournent contre les ’machines ’qui leur prennent leur travail ! par manque d’éducation sociale ’on’ les pousse à accuser et se rebiffer sur les ’machines ’ qui ne devraient servir qu’à alléger la tache !les patrons , dirigents , exploiteurs etc etc eux sont éducqués pour ramasser la mane de productivité supplémentaire. Morale éducons les producteurs de richesses ( les ouvriers ) à obliger au partagedes avantages des avancées cela est le rôle de l’école et des syndicats .....c’est bon de réver !!!!!


                • jefunet 23 octobre 2010 20:51

                  la France des « nouilles encore » a toujours pensé que le progrès la libérerait de la pénibilité.

                  L’autre France a toujours pensé le progrès comme un moyen de revenir à l’esclavagisme.



                • GéraldCursoux AnnO’Nyme 23 octobre 2010 20:35

                  Aux commentateurs.
                  Merci de votre contribution.
                  Ne perdons pas de vue qu’il s’agit d’une Parabole. Ce n’est pas un dossier d’analyse économique...
                  Je vous propose en conservant l’idée générale, le début et la fin, d’écire d’autres scénarios.
                  Par ex. la vente de l’usine de Montrouge à un hedge funds, etc.


                  • epapel epapel 24 octobre 2010 19:45

                    Tant qu’il y aura des Bettancourt à engraisser, ça se passera comme ça.

Ajouter une réaction

Pour réagir, identifiez-vous avec votre login / mot de passe, en haut à droite de cette page

Si vous n'avez pas de login / mot de passe, vous devez vous inscrire ici.


FAIRE UN DON







Palmarès