La fracturation hydraulique est donc interdite en France ; la loi n° 2011-835 du 13 juillet 2011 a pris effet sur l’étendue du territoire national : tu ne fractureras pas. L’objet de la loi vise officiellement à interdire l'exploration et l'exploitation des mines d'hydrocarbures liquides ou gazeux par fracturation hydraulique ; mais dès lors que la technique est stigmatisée, pourquoi serait-elle acceptable dans le cadre d’autres activités ? Par cette loi, la France ne s’interdit-elle pas l’accès à une technologie précieuse ?
Pour les non-spécialistes, il convient de replacer la technologie de la fracturation hydraulique dans son contexte. Les hydrocarbures sont refermés sous terre dans des roches plus ou moins poreuses et plus ou moins perméables. La porosité (espace entre les grains solides) constitue le contenant, la perméabilité est l’aptitude de cette rocheuse à promouvoir le déplacement de ces fluides (la connexion entre les pores). Plus une roche est perméable, et plus l’eau, le pétrole ou le gaz peuvent accéder au puits qu’on y fore. Pour produire un gisement économiquement, il convient d’acheminer les hydrocarbures en surface à des coûts raisonnables. Lorsque la perméabilité est faible, on doit augmenter la surface disponible entre la roche et le puits qui conduit ces fluides jusqu’à la surface. Pour agrandir cette surface de contact on peut augmenter le nombre de puits, faire des puits multi-branches, augmenter leur diamètre, les forer horizontalement ou ouvrir des fractures dans la roche réservoir. On peut aussi combiner toute ces techniques, pour peu qu’elles soient autorisées, évidemment.

Les gisements de grès très compacts des Etats-Unis ont été exploités grâce à la fracturation hydraulique depuis la fin des années cinquante. En Europe, les gisements de gaz de Basse-Saxe le sont depuis une trentaine d’années. Aujourd’hui, la technique s’est étendue à tout type de formations géologiques et a été utilisée des millions de fois. Fissurer une roche mécaniquement à quelques kilomètres sous terre est pour le moins fascinant ; c’est (c’était ?) mon métier.
Les schistes sont des roches peu poreuses, mais surtout très peu perméables. L’exploitation de ces gisements nécessite une combinaison savante de ces techniques. En générale, elle associe le forage de nombreux puits horizontaux qui sont eux-mêmes fracturés à intervalles réguliers.
Pourquoi exploiter les gaz de schiste ?
C’est bien là qu’est la question que n’a malheureusement pas voulu se poser le législateur. Dans l’exploitation gazière, l’accès au marché est primordial, car le coût du transport du gaz est un paramètre essentiel dans le calcul de la rentabilité d’un projet. En pouvant se raccorder directement sur un réseau de gazoducs existant, le gaz de schiste devient rentable à un coût modéré, en plus d’être une source relativement flexible pour ajuster l’offre à la consommation. En Europe de l’ouest, comme en Amérique du Nord, la densité du réseau de gazoducs dans des régions utilisatrices garantie cet accès et donc la viabilité économique des exploitations.
On peut aussi plus largement se poser la question de l’utilité du gaz. Dans le monde, les premiers utilisateurs de gaz sont les fabricants d’électricité (environ 40%) devant les industriels (29%) et l’utilisation domestique (27%). En France, l’exploitation du gaz produit localement n’est pas une priorité tant qu’on est satisfait par les importations (>98%) et de la production d’électricité nucléaire, en attendant que les renouvelables (actuellement environ 15 % du bouquet énergétique, essentiellement dues à la production hydroélectrique) ne rendent ces techniques obsolètes. Il convient quand même de se souvenir que les centrales à gaz à cycle combiné constituent à l’heure actuelle la seule alternative crédible au nucléaire. Il reste donc de beaux jours à AREVA (au moins sur le sol national), et aux importateurs de gaz, M. Poutine et Gazprom peuvent se frotter les mains. Les promoteurs des gazoducs Northstream, Southstream et Nabucco peuvent voir la vie en rose.
Dire que l’exploitation des gaz de schiste est sans nuisance serait abusif, et l’exploiter n’est peut-être pas souhaitable ou pas tolérable en France. Comme toute activité industrielle celle-ci doit être analysée à l’aune de ses impacts environnementaux réels et potentiels. Il existe certes de nombreux problèmes à résoudre : emplacement des (nombreux) puits, forage, bruit, recyclage ou réinjection des eaux, utilisation de certaines ressources, etc. La fracturation hydraulique nécessite de grandes quantités d’eau, mais ne provenant pas nécessairement de sources utilisées par d’autres acteurs. Cette activité bien planifiée et effectuée suivant des règles strictes peut être parfaitement maitrisée. La fracturation hydraulique présentée comme polluante est un faux problème pour lequel des solutions techniques existent ou peuvent être développées. Les pollutions bien réelles des nappes phréatiques par l’agriculture est autrement plus inquiétante que les risques de propagations d’une fracture réalisée dans les règles de l’art à plusieurs kilomètres de profondeur. La France s’est dotée d’une industrie nucléaire alors que les risques et le stockage des déchets présentent des problèmes autrement plus complexes et dangereux.
La modélisation de l’extension des fractures est compliquée et il subsiste de nombreuses inconnues ; en revanche leur contrôle en temps réel est couramment réalisé grâce à la micro-sismique. Le contrôle de la cimentation des puits pour assurer sa conformité avec l’exécution d’une ou de plusieurs opérations de fracturations hydrauliques sont relativement faciles à mettre en œuvre. Des distances minimums entre le gisement et la nappe phréatique, des normes, des procédures et des contrôles peuvent être mis en place. C’est en imposant un cadre plus strict que le législateur bien inspiré aurait toute sa place.
Au-delà des gaz de schiste, savez-vous d’ailleurs que la fracturation hydraulique a déjà été utilisée en France sur d’autres projets ? Une de ses applications (depuis des années) dans le midi, consiste à fracturer les couches de sels entre deux puits afin d’y faire circuler de l’eau et de ramener de la saumure en surface. Une de mes premières confrontations avec la fracturation hydraulique, c’était d’ailleurs pour une entreprise d’eau minérale qui avait fait appelle à cette technique dans l’espoir d’augmenter sa production.
La France veut se passer de l’exploitation des gaz de schiste, soit. Mais pourquoi diable se priver d’une technique qui pourrait se révéler indispensable dans les projets de stockage souterrain de CO2 et encore plus certainement pas dans les projets de géothermie profonde ?

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Ingénieur Pétrolier, Fondateur de la section Suisse de la SPE (Society of Petroleum Engineers)
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