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Kalecki, Galbraith, Sen : trois économistes alternatifs pour aujourd’hui

 Kalecki, Galbraith, Sen, sont trois économistes qui ont élaboré leurs idées assez récemment, pendant la deuxième moitié du XXème siécle, et dont les idées peuvent être très intéressantes pour les citoyens d'aujourd'hui. On peut les voir comme les représentants contemporains (ou quasi-contemporains), de trois « hétérodoxies », ou trois visions de l'économie alternatives à la vision « néoclassique » dominante.

 La vision néoclassique a pour point de départ les idées des « marginalistes » du XIXème siècle, notamment Walras et Jevons, et elle se décline aujourd'hui en deux grands courants, qui se distinguent par leur rapport aux idées originales émises par Keynes lors de la première moitié du XXème siècle. Il y a d'une part un néoclassicisme qui se laisse influencer par Keynes, appelé courant de la « synthèse néoclassique », puis « nouveau keynésianisme ». Et il y a d'autre part un néoclassicisme opposé à Keynes, appelé « monétarisme » puis « nouveau classicisme ». Comme les hétérodoxies, les visions néoclassiques sont aussi influencées par les grands auteurs « classiques » des XVIIIème et XIXème siècles, Quesnay et Smith, Say, Ricardo, Malthus et Mill.

 Aux yeux des hétérodoxes, les visions néoclassiques de l'économie ont le défaut d'être trop partielles.

Kalecki, une vision où la monnaie prend sa « vraie » place, et les problèmes de l'inflation et du chômage.

Pour les hétérodoxes du courant « postkeynésien », comme Michal Kalecki, les visions néoclassiques ne tiennent pas correctement compte du fait que la monnaie n'est pas de l'or comme ce fut le cas dans l'ancien temps, ni même un bout de papier échangeable à tout moment contre de l'or, comme ce fut le cas au XIXème siècle. De nos jours, l'État ou les banques fabriquent en toute légalité de la monnaie à partir de rien, grâce à leurs « planches à billets », à chaque fois qu'ils décident d'accorder un crédit à un acteur de l'économie. La monnaie d'aujourd'hui est moins une « pièce d'or », qu'un « jeton », c'est à dire un « objet coordinateur », un objet qui n'a pas de valeur intrinsèque mais prend sa valeur au sein d'un système de lois (« les règles du jeu »), et qui aide les hommes à se coordonner pour produire ensemble de la richesse et se la répartir (« jouer ensemble au jeu de l'économie »). La différence entre un vrai jeu tel que le Monopoly, et l'activité économique, est bien sûr qu'au Monopoly, les billets ne permettent à personne de s'acheter au cours du jeu de vrais biens, l'infraction des règles du jeu ne vous conduira pas dans une vraie prison, mais seulement au pire dans la case prison, et personne pendant le jeu ne travaille vraiment, ou ne cède des vraies ressources naturelles, pour obtenir des billets. Bien sûr, et surtout depuis Keynes, même les néoclassiques ont des réflexions modernes sur la monnaie. Mais la conception qu'ils en ont et la place qu'ils lui donnent ne sont toujours pas les bonnes selon les postkeynésiens. De plus, la vision qu'ont les néoclassiques de la monnaie leur permet souvent de l'ignorer dans leurs modélisations, comme si elle était « neutre » sur le phénomène modélisé. Des économistes français postkeynésiens d'aujourd'hui sont Bernard Marris et Laurent Cordonnier.

 On peut se demander en quoi de telles considérations sur la monnaie peuvent être la clé d'une réflexion sur un problème qui nous concerne directement comme le chômage. Dans le titre de son livre principal, Théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie, Keynes associe emploi et monnaie. Le lien entre monnaie et emploi est assez simple à comprendre. Le chômage n'est pas la rareté d'une ressource, qui serait dûe à un manque de technique, comme ce fut le cas pour le blé, ou au fait qu'elle se trouve en quantité finie dans la nature, comme l'or. Les quantités de monnaie et d'emplois ne sont pas limitées par la technique ou les ressources naturelles. Le chômage n'est donc pas essentiellement un problème de « pénurie », c'est un problème de coordination des acteurs de l'économie. Un chômeur est quelqu'un qui, contrairement à un travailleur occupé ou à un détenteur de capital, n'est pas intégré dans l'appareil productif, et n'a pas d'autre droit sur la richesse produite par cet appareil, que des allocations chômage, ou un revenu minimum inconditionnel comme le RMI. S'ils veulent permettre à ce chômeur de trouver un emploi et produire lui aussi de la richesse, les travailleurs occupés et les détenteurs du capital doivent accepter qu'une partie de la richesse produite par l'appareil productif, dans lequel eux sont intégrés, soit un investissement, c'est à dire un agrandissement de l'appareil productif, donnant une place à ce chômeur. Une manière de permettre cet investissement, est de dire à ce chômeur d'aller voir une banque, pour qu'elle crée de la monnaie pour lui, en lui faisant un crédit, en échange de son engagement à rembourser plus tard cet argent. Le chômeur pourra s'acheter les équipements dont il a besoin pour produire de la richesse, puis au fur et à mesure qu'il vendra la richesse qu'il a produite, il pourra mettre de côté une partie de son revenu pour rembourser son crédit. Le remboursement du crédit apporte la garantie que l'ex-chômeur a cédé à la société une partie de la richesse réelle qu'il a produite, en contrepartie des équipements qui lui ont été fournis : la richesse réelle cédée par l'ex-chômeur est celle qu'il a vendue pour rembourser son crédit. De plus, en même temps que cet ex-chômeur crée de la richesse supplémentaire, il augmente son revenu et crée ainsi de la demande supplémentaire. Plus il est facile d'obtenir des crédits, et plus il sera facile pour l'appareil productif de s'agrandir, et pour les chômeurs de trouver à nouveau une place dans cet appareil. Pour que cela soit vrai, il faut quand même que certaines conditions soient réalisées : que les crédits servent à financer des investissements et pas seulement de la spéculation, et que les entreprises soient à même de vendre ce qu'elles produisent : on touche ici au problème de l'encadrement par l'État de l'activité bancaire, et au problème de la mise en concurrence « libre et non faussée » des entreprises occidentales avec celles des pays émergents. Plus au contraire il sera difficile d'obtenir des crédits, et plus la richesse produite par l'appareil productif sera consacrée à satisfaire les besoins et les envies de ceux qui sont déjà intégrés dans l'appareil productif. Parmi eux, les détenteurs du capital seront particulièrement avantagés, car une restriction de la possibilité de créer de la monnaie en accordant des crédits, a pour conséquence une raréfaction de la monnaie. En raréfiant la monnaie, on lui redonne de manière artificielle le statut des marchandises comme l'or. On fait de la monnaie détenue sous forme d'épargne, un objet plus convoité par les chômeurs qui en ont besoin pour s'acheter des équipements. La monnaie devient ainsi pour les détenteurs d'épargne, une source plus abondante de rentes. Le crédit, en plus de pouvoir être une source « d'épargne forcée », c'est à dire d'investissement réel non consenti par ceux qui sont intégrés dans l'appareil productif, en plus de faire perdre à l'argent épargné sa rareté et donc sa rentabilité, peut aussi être une source d'inflation. « L'inflation est partout et toujours un phénomène monétaire », disait le monétariste Friedman, pour qui il faut lutter contre l'inflation, et pour qui cette lutte ne peut se faire qu'en restreignant le crédit. Les postkeynésiens répondent souvent à Friedman que, premièrement, l'inflation n'est pas en soi un problème, dans la mesure où elle peut s'accompagner d'une hausse du revenu du travail. Le crédit risque alors de nourrir un « cercle vicieux » inflationniste, chacun augmentant ses revenus grâce au crédit, puis les prix augmentant à cause de la hausse des revenus, puis chacun augmentant ses revenus grâce au crédit, pour ne pas perdre de pouvoir d'achat, etc... Mais deuxièmement, au lieu de restreindre le crédit, et ainsi enrayer la machine économique et créer du chômage, il est possible que l'État intervienne, pour amener les partenaires économiques à négocier la manière dont ils cessent d'augmenter leurs revenus pour préserver leurs pouvoirs d'achat, et trancher par la réglementation des revenus quand la négociation n'aboutit pas.

 Sur une vision originale de la monnaie, les hétérodoxes postkeynésiens fondent non seulement une vision originale du chômage et de l'inflation, mais aussi une vision originale du commerce extérieur (développée notamment par Paul Davidson). Keynes est aussi le concepteur d'un régime monétaire international – qui n'a jamais été mis en place –, le « Bancor ». Dans le monde de la « théorie des avantages comparatifs », principale théorie néoclassique du commerce international, il est fait l'hypothèse que les valeurs des monnaies les unes par rapport aux autres, sont seulement influencées par les échanges internationaux de biens et services. Si une telle hypothèse était réalisée, les valeurs des monnaies les unes par rapport aux autres se règleraient automatiquement, de telle manière que les pays connaissent toujours l'équilibre commercial, quel qu'y soit notamment le cout du travail. La monnaie serait donc neutre sur le commerce international. Mais les valeurs des monnaies sont aussi influencées par les interventions des banques centrales des États, ainsi que par les mouvements de capitaux, surtout quand ceux-ci sont libéralisés, ou encore par la décision que peuvent prendre des pays d'avoir une même monnaie, comme l'euro. Dans le vrai monde, des déséquilibres monétaires peuvent exister, et des déséquilibres commerciaux peuvent se maintenir à cause de ces déséquilibres monétaires. Ces déséquilibres peuvent se traduire par des spécialisations des pays qui ne sont justifiées que par eux, plutôt que par de vrais « avantages comparatifs ». Ou encore, ces déséquilibres peuvent se traduire, pour les travailleurs d'un pays, par du chômage ou une pression à la baisse sur leur revenu au nom d'une amélioration de leur compétitivité par rapport aux travailleurs étrangers. Un problème complémentaire à celui des déséquilibres monétaires que pointent les hétérodoxes postkeynésiens, est que quand bien même il n'y aurait pas de déséquilibres monétaires provoquant des déséquilibres commerciaux, quand bien même le cout du travail en occident ne nuirait donc pas à la possibilité pour les entreprises occidentales de vendre leurs produits, la liberté de circulation des capitaux peut avoir pour effet que ces entreprises ne trouvent pas d'investisseurs, car le cout du travail les rend non seulement moins compétitives, mais aussi moins rentables. Dans un contexte de liberté de circulation des capitaux, de simples différences d'un pays à l'autre, entre les rapports entre productivité et cout du travail, peuvent alors se traduire à nouveau par des spécialisations non justifiées par de vrais « avantages comparatifs », ainsi que par du chômage ou des pressions à la baisse sur les salaires, cette fois au nom de la rentabilité plutôt que de la compétitivité.

Galbraith, une vision où les rapports de force sont importants, et les problèmes de la répartition des richesses et de la liberté des acteurs de l'économie.

 L'hétérodoxie dont John Kenneth Galbraith pourrait être vu comme un représentant quasi-contemporain, critique dans la vision néoclassique le fait qu'elle ne tient pas suffisamment compte des rapports de force entre les acteurs de l'économie. Cette hétérodoxie serait un prolongement des réflexions des « socialistes » du XIXème siècle, et notamment du plus connu d'entre eux : Marx. En plus du courant « marxiste », un courant actuel donnant une place importante aux rapports de force est le courant « institutionnaliste », dont le courant « régulationniste », duquel Michel Aglietta, Jacques Sapir et Frédéric Lordon sont proches, peut être vu comme une branche française. Dans tous les rôles qu'ils jouent, les acteurs de l'économie sont engagés vis à vis d'autres acteurs jouant divers rôles, dans un rapport de force, qui peut être plus ou moins bien équilibré. Il y a des rapports de force entre salariés et possesseurs des entreprises, mais aussi entre consommateurs et entreprises, entre entreprises et entreprises, et entre entreprises et investisseurs.

 Les institutions qui encadrent l'activité économique jouent alors un rôle important pour équilibrer les rapports de force entre les acteurs, et ainsi permettre que la répartition de la richesse soit juste, et garantir qu'aucun acteur ne soit opprimé par d'autres acteurs. Si les institutions ne protègent pas correctement les salariés, par exemple en les « flexibilisant », ou en ne les protégeant pas d'une concurrence sur le cout du travail avec des habitants de pays moins riches, alors les salariés auront plus de mal à se défendre face aux possesseurs des entreprises, et cela pourra faire baisser leurs salaires voire les mettre dans une situation d'oppression morale. Le chômage peut aussi en lui même affaiblir les salariés face à leurs employeurs, par le mécanisme de « l'armée de réserve » dont parlait Marx : quand il y a du chômage, les employeurs peuvent dire à leurs salariés qui revendiqueraient, qu'il y a du monde à la porte pour les remplacer. Si les institutions sont passives face aux entreprises en situation de monopole, alors les consommateurs pourront avoir à payer des prix excessivement élevés pour des produits d'excessivement basse qualité. Les entreprises peuvent aussi utiliser la publicité pour manipuler les consommateurs, si les institutions n'y prennent pas garde. Elles peuvent notamment imposer au consommateur un martellement auquel il ne peut échapper à moins de vivre sur une île déserte, ou bien jouer avec les coercitions que les individus peuvent exercer les uns sur les autres, comme les adolescents dans une cour de récré de collège choisissant comme bouc émissaire celui qui ne porte pas la bonne marque de paires de baskets ou qui ne connait même pas Britney Speers. Des petites entreprises qui sont des fournisseuses ou des sous-traitantes de grosses entreprises qui sont leurs seules clientes, peuvent aussi être forcées de vendre leur production à des prix excessivement bas. Enfin, privatisation totale et dérèglementation du système bancaire, et restriction du crédit raréfiant la monnaie détenue sous forme d'épargne, permettent aujourd'hui aux investisseurs, c'est à dire aux épargnants, banquiers et gestionnaires d'épargne, de prendre l'ascendant sur les entreprises, et d'exiger d'elles d'importants « rendements », au sein de cette forme actuelle de capitalisme qu'on appelle le « capitalisme financier ».

 Il existe aussi des rapports de force entre pays, et une autre critique de la vision néoclassique du commerce international peut être qu'elle n'accorde pas d'importance à ces rapports de force. Les marxistes parlaient de « l'impérialisme », basé sur la puissance militaire, et de « l'échange inégal », possibilité pour les consommateurs des pays dominants, de ne pas payer cher les travailleurs des pays pauvres qui travaillent pour eux. On peut aussi essayer de tenir compte du fait que si un pays se fait fournir de nombreux biens par un autre pays, cela peut dans certains cas le mettre dans une situation de dépendance, qui pourrait être utilisée par le pays fournisseur pour exercer un chantage. Le commerce et la finance internationaux peuvent aussi avoir un impact sur les rapports de force au sein d'un pays. Ainsi la possibilité pour les employeurs de délocaliser, ou d'avoir recours à une main d'œuvre immigrée, renforce les employeurs face aux salariés, et la liberté de circulation des capitaux renforce les investisseurs face aux entreprises, par des mécanismes similaires à celui de l'armée de réserve.

Sen, une vision tenant compte des côtés « humain » et « terrien » des acteurs de l'économie, et le problème de l'impact de l'économie sur toutes les facettes de notre bonheur et sur l'environnement.

  L'hétérodoxie dont on pourrait voir Amartya Sen comme un représentant vivant aujourd'hui, n'a pas de courant célèbre qui lui soit particulièrement dédié, ni de géant barbu ou anobli par la reine d'Angleterre, sous le signe duquel se placer. La carence qu'elle verrait dans la vision néoclassique de l'économie, serait que le côté « humain » et « terrien » des acteurs n'y est pas pris en compte. En France aujourd'hui, on pourrait voir Jacques Généreux comme un économiste qui cultive ce genre d'hétérodoxie. La prise en compte du côté humain des acteurs peut d'abord rendre plus juste des explications de l'économie. Consommateurs, salariés, possesseurs d'entreprises, investisseurs, ont une psychologie complexe, pas toujours seulement tournée vers la satisfaction d'un besoin ou d'une envie de confort, et pas toujours très « rationnelle ». La publicité présente souvent les produits qu'elle vante comme un moyen d'épanouissement pour son acheteur, un paquet de chips mexicaines qui vous fait voyager au Mexique où c'est la fête, un sachet de thé qui vous apporte la sérénité, un cadeau de Noël qui est une preuve d'amour, une prêt immobilier pour la vie de famille heureuse, une père de basket ou un polo de golf qui vous donne de l'estime de vous même. La publicité ne s'adresse pas seulement à la raison du consommateur, elle martèle et utilise l'émotion pour agir sur l'inconscient, des adultes comme des jeunes enfants. Il existe pour les produits de luxe un « effet de snobisme » : si le produit n'est pas assez cher les consommateurs n'en veulent pas. Pour motiver les salariés, le management peut utiliser d'autres instruments que les simples récompenses ou punitions en argent, par exemple le plaisir de travailler, le sentiment de se réaliser par son travail, la considération au sein d'un groupe de collègues ou de la société. Les possesseurs des entreprises peuvent être motivés, non seulement par la recherche de profits, mais aussi par la recherche de pouvoir et de puissance. C'est ainsi que les grands journaux sont souvent rachetés à des prix supérieurs à la valeur qu'ils auraient au vu seulement de leur rentabilité. Enfin, à part aux yeux des néoclassiques antikeynésiens, les nouveaux classiques qui admettent comme vraie la « théorie des anticipations rationnelles », la psychologie des investisseurs est complexe à cause du fait que souvent les décisions qu'ils prennent ne peuvent être basées sur une juste évaluation des placements, qu'ils ne peuvent pas toujours faire, même pas par un calcul mathématique qui mettrait en jeu des probabilités.

 En plus de le faire pour mieux expliquer l'économie, on peut tenir compte du côté humain et terrien des acteurs de l'économie, pour avoir une vue plus complète des effets de l'économie sur le bonheur des hommes et des sociétés, et sur l'environnement. Par sa présence dans l'espace public et les évènements publics, et par son effet sur nos psychologies, la publicité a un impact sur le bonheur des gens. Nous n'allons plus comme autrefois, faire nos courses sur des lieux publics comme les rues ou les marchés, qui étaient aussi des lieux de sociabilité, nous allons plutôt dans ces lieux privés que sont les grandes surfaces. Cela a aussi surement un impact sur nos vies. L'activité immobilière est en même temps une activité qui aménage les territoires dans lesquels nous vivons. L'activité éducative, l'activité médiatique et culturelle, jouent aussi un rôle particulier pour la vie de nos sociétés, et on peut donc attendre d'elles qu'elles ne poursuivent pas que les finalités que poursuivent les activités purement marchandes, mais soient aussi des « services publics ». Nous pouvons attendre que certaines activités apportent certains biens ou services à chacun quel que soit sa richesse, ou qu'elles jouent un rôle stratégique dans l'économie, ce qui peut encore justifier qu'elles aient un statut de service public. Par exemple, la santé, la mobilité, la connectivité, la possibilité d'obtenir un crédit si c'est pour financer un investissement. Le travail n'est pas seulement une activité productive, c'est aussi un moyen de réalisation de soi et un moyen de sociabilité. Enfin, réchauffement climatique, et autres pollutions des nappes phréatiques, témoignent de l'impact de l'activité économique sur l'environnement.

 La vision néoclassique de l'économie internationale peut elle aussi être critiquée du fait qu'elle ne tient pas compte du côté humain et terrien des acteurs de l'économie. Les effets néfastes du côté irrationnel des investisseurs, qui peuvent s'exprimer depuis que l'activité bancaire et financière ont été privatisées et dérèglementées, sont encore amplifiés par la liberté de circulation des capitaux. Les transports mis en jeu par le commerce et le tourisme internationaux, peuvent être des facteurs de pollution. Mais encore, le côté humain des acteurs de l'économie, est peut-être aussi qu'ils sont enracinés dans un lieu et dans une culture. La mobilité internationale des travailleurs suppose alors que ceux-ci se déconnectent de leurs voisins, se déracinent de leur culture, qu'ils apprennent parfois aussi une nouvelle langue, ce qui peut rendre cette mobilité difficile, ou la rendre dérangeante pour eux. D'autre part, des flux migratoires trop amples, ou non accompagnés de politiques conséquentes d'accueil, peuvent peut-être aussi déstabiliser de manière trop brusque les cultures des pays qui accueillent beaucoup d'immigrés. Enfin, l'ingérence de l'économie dans les cultures, par le biais de la publicité et des activités culturelles, médiatiques ou éducatives, privatisées et libéralisées, peut aussi être une uniformisation des cultures.

Voir l'économie dans tous ses aspects à la fois.

 Le fonctionnement des machines rotatives qui impriment les images en couleur sur les journaux, est souvent basé sur une décomposition des images en quatre couches superposées sur un fond blanc, correspondant aux trois couleurs primaires et au noir. Sur une feuille blanche, la machine utilise d'abord de l'encre bleue pour imprimer la composante bleue de l'image, puis elle imprime sa composante jaune avec de l'encre jaune, puis sa composante rouge avec de l'encre rouge, puis enfin elle imprime avec de l'encre noire, une dernière composante qui donne à l'image son relief et ses ombres. Une vision complète de l'économie pourrait de la même manière, se décomposer en une « couche de bleu », qui serait ce que la vision néoclassique retient de l'économie. Cette vision serait un bon point de départ, mais elle gagnerait à être complétée par les visions hétérodoxes. La vision qui serait comme la « couche de jaune » de l'image, pourrait alors être celle inspirée par Kalecki, introduisant une monnaie à sa vraie place. La vision qui serait comme la « couche de rouge », pourrait être celle inspirée par Galbraith, introduisant les rapports de force. Enfin la vision qui serait comme la « couche de noir », qui donne à l'image ses effets de profondeur et de clair obscur, pourrait être celle inspirée par Sen, introduisant le côté humain et terrien des acteurs. Observez cette image de l'économie qui en contient tous les aspects à la fois, fermez les yeux, attendez un peu, ouvrez les yeux : ça y est, vous avez une sensibilité économique hétérodoxe !


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1 réactions à cet article    


  • samuel_ 16 juin 2011 15:50

    Petit rectificatif :

    Dans le paragraphe sur Kalecki, il aurait été plus postkeynésien de dire :

    « S’ils veulent permettre à ce chômeur de trouver un emploi et produire lui aussi de la richesse, les travailleurs occupés et les détenteurs du capital doivent accepter qu’une partie de la richesse produite par l’appareil productif, dans lequel eux sont intégrés, soit un investissement, c’est à dire un agrandissement de l’appareil productif, donnant une place à ce chômeur. Une manière de permettre cet investissement, est de dire à ce chômeur d’aller voir une banque, pour qu’elle crée de la monnaie pour lui, en lui faisant un crédit, en échange de son engagement à rembourser plus tard cet argent. Le chômeur pourra s’acheter des biens à consommer pour subvenir à ses besoins, et s’acheter les équipements dont il a besoin pour produire de la richesse, puis au fur et à mesure qu’il vendra la richesse qu’il a produite, il pourra rembourser son crédit. Le remboursement du crédit apporte la garantie que l’ex-chômeur a cédé à la société la richesse réelle qu’il a produite, en contrepartie des équipements et biens de consommation qui lui ont été fournis : la richesse réelle cédée par l’ex-chômeur est celle qu’il a vendue pour rembourser son crédit. De plus, en même temps que cet ex-chômeur crée de la richesse supplémentaire, l’argent qui lui a été accordé par le crédit lui permet de nourrir une demande supplémentaire. Plus il est facile d’obtenir des crédits, et plus il sera facile pour l’appareil productif de s’agrandir, et pour les chômeurs de trouver à nouveau une place dans cet appareil. »

    Au lieu de :

    « S’ils veulent permettre à ce chômeur de trouver un emploi et produire lui aussi de la richesse, ... et pour les chômeurs de trouver à nouveau une place dans cet appareil. »

     

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