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Kigali : ville propre, population affamée

Si dans d’autres pays africains au Sud du Sahara, les gouvernements ferment les yeux sur la présence des vendeurs à la sauvette et des commerçants ambulants dans les centres-ville, Kigali, la capitale du Rwanda, a interdit formellement ces activités qui faisaient vivre de nombreuses familles.

Si dans les grands agglomérations de Kinshasa, Lagos, Yaoundé ou Dakar, les petits vendeurs des arachides, cannes à sucre, bananes, sachets d’emballages et consorts, sont perceptibles tout au long de grandes avenues de la ville et des immeubles huppés, au Rwanda, la circulation dans la ville de Kigali est désormais interdite à toutes ces personnes qui vendent ces produits.

Les autorités voudraient rendre la ville plus propre et se débarrasser de ces personnes malpropres, souvent assimilées aux bandits ou aux voleurs.

C’est la politique de l’urbanisation, de la protection de l’environnement, une politique chère aux pays occidentaux, principaux bailleurs de fonds du Rwanda.

Le Rwanda doit montrer l’exemple aux autres pays africains, comme le disent les autorités municipales, et interdire, dans ses avenues, des personnes mal habillées, portant des babouches, et qui circulent librement dans la ville.

Les autorités voudraient, en quelque sorte, faire ressembler la ville de Kigali à une ville suisse. Ils prétendent que les pays africains ne font pas assez pour donner une bonne image de leurs villes, et pourtant c’est faisable.

En effet, cette politique, qui ne reflète aucune réalité et ne répond aucunément aux impératifs économiques du pays, ressemble à une sorte de publicité, d’opération commerciale, ne servant qu’à donner une bonne image aux occidentaux, pourvoyeurs des fonds au Rwanda.

Le phénomène des enfants ou des personnes ambulantes ou des vendeurs à la sauvette n’est pas ancien au Rwanda, puisqu’il date des années d’après-guerre de 1994, pendant lesquelles la crise économique est devenue manifeste dans un pays qui dépend totalement des aides étrangères.

Il se peut que le Rwanda n’ait pas eu assez des ressources pour financer l’économie de sortie de guerre, alors qu’une masse importante de la population rwandaise venait de rentrer de l’étranger, en espérant vivre une vie meilleure. Ce qui est en partie vrai, puisque l’Etat était - et est resté jusqu’à présent - dans l’incapacité de trouver du travail à tout le monde.

Comme la nature humaine a horreur du vide, la population de la ville de Kigali a cherché comment survivre, d’où l’apparition des vendeurs à la sauvette tout au long des artères de la capitale, à la recherche de moyens de vivre.

Dans les autres capitales africaines, c’est un phénomène normal et compréhensible, puisque les Etats sont incapables de satisfaire tous les besoins de leurs concitoyens, et ils laissent parfois faire pour ne pas avoir à en supporter les conséquences ; non parce qu’ils ne sont pas soucieux de rendre leurs villes propres, mais parce que la mauvaise gestion de la chose publique, les politiques d’ajustement structurel constituent les causes de la présence de toutes ces personnes dans la ville.

Interdire ces activités dans les villes, c’est accepter de prendre en charge toute cette masse des gens, ce que ces Etats n’ont pas les moyens de faire pour le moment.

Mais le Rwanda a osé, a accepté de le faire, malgré les conséquences sociales de cette décision.

Dans ce pays où trouver l’emploi relève d’un miracle, où plus de 60% de la population rwandaise vivent dans la ville de Kigali, et où plus de 70% de la population active est au chômage, ces petites activités d’ambulants faisaient vivre ou survivre la majorité de la population.

Interdire ces petites activités dans la ville, c’est plonger une grande partie de la population dans la famine. Et c’est ce qui se passe maintenant dans les ménages de Kigali, où manger deux fois par jour relève d’un exploit. Les familles mangent une fois par jour, et pas à leur faim. Il existe aussi des familles dans lesquelles on mange tour de rôle : on privilégie souvent les enfants et les malades, tandis que les personnes en bonne santé se sacrifient pour des journées entières sans manger. C’est peut-être la face cachée de ce pays, cité comme exemple de bonne gouvernace.

Le premier étranger qui débarque dans la ville de Kigali est souvent impressionné de voir comment les immeubles grandissent dans cette agglométation ô combien propre. Eh bien, avec la spéculation foncière, trouver une parcelle à Kigali n’est pas donné à tout le monde : ce sont les riches qui s’octroient tous les privilèges de construire les plus belles maisons et villas. Mais, Kigali ressemble à toutes les villes d’Afrique noire où la majorité des biens immobiliers urbains appartiennent à une infime minorité de personnes proches du pouvoir. Et ce sont ces mêmes gens qui jouissent de tous les privilèges, qui se partagent les revenus du pays, et qui influent aussi sur les décisions prises par les gouvernements en place.

Pour eux, débarrasser la ville de Kigali de tous ces gens sales qui passent leur temps à sillonner les rues, c’est important afin de rendre la ville plus propre et plus respectable aux yeux des visiteurs étrangers. Mais c’est oublier, parfois, que ces petits boulots ou activités des ambulants font vivre de nombreuses familles et que les interdire constitue une fatalité pour plus de 60 % des habitants de Kigali.

C’est curieux d’entendre certaines personnes regretter les anciens temps où malgré les crises politiques, elles parvenaient à manger à leur faim et à bien se soigner.

Eh bien, cette époque est justement révolue. Si le génocide continue à hanter la vie de la population rwandaise, la peur du lendemain et de l’avenir des enfants sont désormais prioritaires dans les conversations et les préoccupations de beaucoup de Rwandais.

Mais comme la majorité de pouvoirs africains tiennent plus du bout du fusil et des appuis extérieurs plutôt que de la volonté de la population, on se résigne, tout en espérant d’éventuels changements qui, parfois, tardent à venir. Entre-temps, les jours passent, certains meurent, d’autres continuent de survivre.

Ceux qui ont la chance d’avoir quelques moyens quittent le pays. C’est ainsi que plusieurs habitants de Kigali ont décidé de retourner au Burundi , en RD Congo, en Ouganda, à la recherche d’une meilleure vie, malgré les crises politiques sporadiques dans ces pays.

Comme les Rwandais n’aiment pas dire haut ce qu’ils pensent tout bas, ils savent que rien ne peut améliorer leurs conditions de vie actuelles et acceptent le principe de "à chacun son tour", attendre peut-être les autres qui feront mieux que les tenants du pouvoir actuel ; une manière de montrer leur incapacité à influer sur le cours des événements.

Il n’est pas rare d’entendre les gens se souvenir du pouvoir de Mobutu, ô combien puissant mais qui a quand même pris fin, malgré les nombreuses richesses dont il disposait pour se protéger.

Et qu’en est-il de ce pouvoir, qui non seulement dépend totalement de l’étranger, mais est aussi assis sur un des pays les plus pauvres du monde ?

Source : Kilosho Barthélemy

Covalence Genève


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3 réactions à cet article    


  • Kingli Kingli 18 septembre 2006 12:44

    Comme vous l’avez si bien dit, l’actuel pouvoir rwandais vend son image au monde occidental. Et pour cela il se fout pas mal de ce que deviendra sa population. Les riches occupent la ville, et les pauvres ils n’ont plus que l’exil... Mais malheureusement ils ne sont pas non plus mieux acceuillis dans les pays frontaliers vu qu’ils sont assimilés au gouvernement en place qui n’est rien d’autre qu’une dictature envahissante... Un jour, une nouvelle revolte éclatera dans ce pays... comme qui dirait : chacun son tour !  smiley


    • Panama (---.---.198.59) 18 septembre 2006 18:18

      Au moins Kigali est une ville propre d’après ce que vous dites.

      C’est paradoxalement plus important qu’il n’y parait. Tout le monde a le droit de vivre dans un environnement agréable, tout le monde en a envie, les africains comme les autres.

      Certes, les plus pauvres sont sacrifiés. Mais la véritable question est : leur situation personnelle a-t-elle changée ? Sont-ils dans une situation encore plus précaire ? Sont-ils aidés par leur gouvernement, par leur pays, leurs concitoyens ?

      la question s’est posée récemment à Paris : faut-il laisser la plus extrême pauvreté s’installer dans un beau quartier sous prétexte d’humanité ? Faut-il étaler la misère pour faire honte « aux riches », qui ne peuvent être que des profiteurs bien sûr ?

      Je l’ai dit : au moins le centre ville est beau. Le problème, c’est la pauvreté. Pas la mauvaise conscience.


      • NORMAND (---.---.221.168) 18 septembre 2006 19:24

        Non seulement la ville sera plus propre mais c’est aussi un excellent moyen d’éliminer cette racaille qui contrôle la vente de produits « dérivés » que sont les cacahuettes d’abord mais aussi la drogue, la prostitution, la protection etc. C’est de la naïveté de croire que le vendeur de cacahuettes n’a trouvé que ce moyen pour faire vivre sa famille. S’il y est c’est parce que quelqu’un, en quelque part l’a voulu et toléré. Et je ne parle pas d’autorisations légales.

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