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L’agriculture, entre la théorie libre-échangiste et les pratiques protectionnistes

Alors que la révolution industrielle a profondément modifié la société occidentale dès le XVIIIe siècle, le monde agricole est resté plus longtemps en marge des bouleversements technologiques. Si l’arrivée de la machine à vapeur transforma rapidement les modes de production dans les entreprises, les essais de machines agricoles à vapeur ne furent pas concluants. Il fallut attendre le début du XXe siècle aux Etats-Unis, avec l’arrivée des tracteurs équipés de moteurs à explosion, pour voir l’agriculture se mécaniser réellement. En 1918, près de 30 % des surfaces cultivées servaient à nourrir les animaux de trait, principalement avec de l’avoine. Quarante ans plus tard, cette surface était tombée à zéro. Cette évolution technologique considérable eut deux conséquences particulièrement importantes : premièrement, les terres utilisées pour l’autoconsommation étaient toujours cultivées, mais la récolte devait être vendue ; deuxièmement, les fermiers s’endettaient pour acheter leurs machines, et devaient donc dégager des revenus supplémentaires. Du fait de l’augmentation fulgurante de la productivité et des quantités mises sur le marché, les Etats-Unis affrontèrent dans les années 20 et 30 une crise des excédents agricoles, et recherchèrent de nouveaux marchés d’exportation. Pour conquérir ces marchés, ils misèrent très largement sur la culture du soja, qui permet non seulement d’accélérer la croissance du bétail, mais qui possède en outre l’avantage de fixer l’azote de l’air et de le restituer au sol, remplaçant ainsi la fumure disparue en même temps que les animaux de trait.

En Europe, une autre phase de transformation impressionnante du monde agricole se déroule après guerre. Il faut nourrir les populations en produisant plus... et reconvertir les usines d’armes chimiques, qui trouveront une nouvelle activité dans la production d’intrants pour l’agriculture. Mais, entre-temps, l’Europe s’est placée sous dépendance américaine en signant les accords de Dillon en contrepartie du plan Marshall, qui l’obligent à acheter ses oléo-protéagineux aux Américains. Cette situation sera confortée à la fin du GATT par les accords de Blair-House, encore en vigueur aujourd’hui. L’Europe cultivera donc majoritairement des céréales, qu’elle exportera en partie, et nourrira son bétail avec du soja d’importation. Avec les crises pétrolières des années 70, les produits agricoles européens sont une des principales monnaies d’échange utilisées pour acheter un pétrole cher. L’orientation productiviste s’en trouve évidemment renforcée.

La dernière phase de conversion de l’agriculture au libre-échange se prépare dans les années 80, avec la contre-révolution conservatrice initiée par Margaret Thatcher et Ronald Reagan. Afin de redresser les taux de profit mis à mal par les acquis sociaux des année 60 et 70, les grandes puissances financières se lancent dans une réorganisation à l’échelle planétaire de leurs modes de production. En effet, le développement des réseaux de transport et de communication permet d’envisager la mise en œuvre d’une stratégie imparable connue maintenant sous le nom de mondialisation. Un formidable mouvement de dérégulation est orchestré pour permettre aux entreprises de produire ce qu’elles veulent, comme elles le veulent, où elles le veulent, de vendre cette production partout sur la planète, et de rapatrier leurs bénéfices à moindre frais. Alors que la dette des pays du Sud sert à maintenir ces derniers sous contrôle, le salariat des pays développés est rediscipliné par le chômage, produit de cette mondialisation.

Pour l’agriculture comme pour l’industrie, les politiques internationales sont définies par les grandes puissances occidentales, au premier rang desquelles les Etats-Unis et l’Europe. L’objectif est triple. Premièrement, il s’agit d’écouler la surproduction sur les marchés d’exportation. Deuxièmement, de s’approvisionner à bas prix en matières premières, toujours dans le but d’augmenter les taux de profit. Avec leur coût du travail dérisoire, les pays en développement sont une aubaine et des productions agricoles industrielles y sont développées. Les grands bénéficiaires sont les secteurs de l’agroalimentaire et de la grande distribution, qui augmentent leurs bénéfices dans des proportions incroyables. Ainsi, aux Etats-Unis, entre 1974 et 1993, le prix d’achat du café aux producteurs a diminué de près de 20 %, tandis que le prix d’achat par le consommateur a augmenté de… 240 %. Mais, au-delà de ces secteurs, les produits alimentaires à bas prix satisfont les intérêts de l’ensemble du patronat. Selon un vieux principe énoncé par Adam Smith, baisser le coût de l’alimentation permet d’éviter d’augmenter les salaires - voire de les réduire - tout en laissant intact le pouvoir d’achat. Le troisième grand objectif recherché par les pays développés est bien sûr de contrôler autant que possible l’alimentation mondiale, afin de conserver un levier d’action puissant sur les pays émergents et sous-développés.

Concrètement, la mondialisation à marche forcée de l’agriculture mondiale se fait par la suppression des réglementations et des barrières douanières, qui sont des outils que même les pays pauvres peuvent mettre en place. Tout le jeu consistera ensuite à réclamer le libre-échange… et à s’en préserver autant que possible. Car, pour éviter la révolte de leurs agriculteurs, les pays occidentaux doivent les maintenir artificiellement compétitifs face aux productions industrialisées des pays à bas niveaux de salaire. Les subventions, plus ou moins déguisées, permettront d’y parvenir et produiront un dumping terrible pour les agricultures paysannes du Sud. Prises en étau entre deux agricultures industrielles – celle du Nord, rendue “compétitive” par les subventions, et celle du Sud, rendue compétitive par des coûts du travail dérisoires – l’agriculture non mécanisée est jetée en pâture au marché mondial. Alors qu’on produit au Nord une moyenne de 5 000 quintaux équivalent céréales par travailleur et par année, la production manuelle est de 10 quintaux. Pour mettre au pas les pays du Sud et les convertir à ce libre-échange qui n’a rien de libre, les ruses ne manquent pas. On citera les négociations de l’OMC, qui forcent chaque pays à importer 5 % de chaque produit, même s’il est en situation d’excédent, ou les plans d’ajustement structurels, qui imposent l’abandon des cultures vivrières pour les cultures d’exportation. Et le succès est total lorsque la prise de contrôle de ces productions se fait par des groupes étrangers, comme ce fut le cas pour le Costa-Rica. Moins de dix ans après le début d’un processus de libéralisation entamé dans les années 80, 50 % du marché agricole et 99 % de la production de papaye étaient aux mains d’entreprises étrangères.

Les conséquences de ces politiques libre-échangistes sont désastreuses à tous points de vue. Au niveau social, elles provoquent l’exode rural au Sud, la malnutrition, voire la famine. Au Nord, elles permettent un recul progressif, puisque la “règle” est de s’adapter coûte que coûte à la concurrence internationale. Et donc de s’aligner sur le pire. Les pêcheurs européens en savent quelque chose, puisque leur part de marché s’est effondrée dans les années 90 suite à l’intensification de la pêche d’exportation dans les pays en développement… et à une décision éminemment politique d’ouverture des marchés. Au niveau environnemental et sanitaire, le bilan est si accablant qu’il n’est même plus nécessaire de rappeler le lien direct entre l’agriculture intensive et la dégradation de la planète, ni de citer les nombreuses crises sanitaire comme celle de la vache folle ou de la grippe aviaire. Mais l’ultime conséquence de la conversion au libre-échange de l’agriculture est peut-être que le marché mondial, dans lequel chaque économie, chaque peuple, est en concurrence avec son plus proche voisin, ouvre une voie royale aux spéculateurs. Le développement de la finance n’est ni un hasard ni un phénomène naturel. Il est le produit de la dérégulation et de l’organisation planétaire du marché. La crise alimentaire de 2008, principalement due aux mouvements spéculatifs, est elle aussi une conséquence directe du libre-échange. Elle vient s’ajouter à un passif terrible et prouve s’il en était besoin qu’il faut en finir au plus vite avec ce système.

Ce constat évident semble pourtant échapper à bien des organismes officiels, à l’image de la Banque mondiale, qui persévère dans l’autisme béat. Après la réunion de Cancun en 2003, ces experts chiffraient les bénéfices de la libéralisation à 832 milliards de dollars, dont 539 milliards pour les pays en voie de développement. Fin 2005, l’estimation chutait à 287 milliards, dont 30 % seulement au profit des pays pauvres. On attend avec impatience les résultats de la prochaine étude…

Bien sûr, il n’y a rien à espérer de ceux qui ont mis en place ce système en toute connaissance de cause. Un mouvement “de gauche”, et plus largement tout mouvement qui se reconnaît dans les valeurs républicaines et humanistes, ne peut plus rester crédible sans revendiquer la sortie de l’OMC et la rupture avec les politiques euro-libérales. D’autant que le “plan B” existe. La charte de la Havane, signée en 1948 par 53 pays, proposait une tout autre organisation du commerce, sur la base de coopérations, d’échanges équitables, de souveraineté alimentaire, mais aussi industrielle. En donnant comme objectif l’équilibre de la balance des paiements, elle aurait sans doute permis un développement radicalement différent des sociétés, à l’opposé de l’actuelle concurrence acharnée qui ne bénéficie qu’aux grands actionnaires.

Pris au piège d’une Union européenne ultralibérale impossible à réformer - y compris lorsque la majorité de ses Etats membres sont gouvernés par des socio-démocrates - les gouvernements n’ont qu’un moyen de briser ce cercle vicieux. Une véritable gauche au pouvoir en France devrait au minimum dénoncer un nombre impressionnant de directives libérales et les déclarer sans effet sur le territoire national. Elle refuserait bien évidemment de payer la moindre astreinte et cesserait d’abonder un budget européen qui ne sert qu’à la mise en œuvre de politiques inacceptables, au premier rang desquels la politique agricole commune. Un tel bras de fer, qui reste la seule solution possible, équivaudrait qu’on le veuille ou non à une sortie de l’Union. Mais il s’agit d’un point de passage obligé pour reconstruire, avec d’autres Etats volontaires, une nouvelle organisation à vocation internationale. Cette rupture marquerait l’entrée dans un post-néolibéralisme où la démocratie reprendrait enfin le contrôle de l’économie.

Aurélien BERNIER

Secrétaire national du Mouvement politique d’éducation populaire (M’PEP)

Auteur du livre Le Climat otage de la finance, 2008, éd. Mille-et-une-Nuits

Co-auteur de Pour en finir avec l’euro-libéralisme, sous la direction de Bernard Cassen, 2008, éd. Mille-et-une-Nuits

http://abernier.vefblog.net/


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7 réactions à cet article    


  • Cug Cug 8 octobre 2008 15:18

    Le protectionnisme est une des réponse-solution aux problèmes dans nos sociétés.
    Il faut reinstaller des barrières douanières afin de sauver les salaires et les emplois mais bien entendu le libéralisme libre-échangiste actuel s’y opposent.

    Pour ceux qui veulent approfondir la question un petit livre à 3 euro 50 est disponible en ce moment.
    "En finir avec l’eurolibéralisme" chez mille.et.une nuits collection les petits libres.


    • aquad69 8 octobre 2008 15:50

      Bonjour Aurélien,

      Bravo ! Synthèse brillante et très complète ...

      Mais quand vous placez votre espoir dans "une véritable gauche au pouvoir...", ou en la démocratie qui "...reprendrait enfin le contrôle de l’économie", vous faîtes preuve de la plus grande naïveté : vous n’apprendrez donc jamais ?

      Après deux cents ans d’histoire industrielle et républicaine (celà va ensemble), comment ne pas voir qu’un monde "démocratique" est par nature le terrain de culture idéal pour les pires systèmes de manipulations des peuples ?

      Et que le monde de la "gauche" républicaine a toujours, depuis ses origines et au point d’en être inséparable, été imprégné et manipulé par toutes sortes d’officines et de coteries dont la "marque" et la contradiction première étaient de se prétendre "traditionnelles" alors qu’ elles prônaient le "progrès" comme destin pour l’espèce humaine ; milieux d’affairistes particulièrement interlopes et suspects qui, masqués derrière une majorité d’idéalistes naïfs, ont travaillé précisément à développer ce système moderne qui détruit le Monde, se révèle l’ennemi du genre humain et que, dans notre actuelle impuissance, nous vouons aux gémonies dans toutes ses dimensions.

      En appeler à la démocratie ou à une quelconque idéologie politique, celà revient à prescrire à la victime d’intoxication de reprendre encore un peu plus du poison qui l’a rendu malade !

      Votre projet paraît généreux, comme celui de bien d’autres, mais vous n’arriverez à rien de sérieux en restant l’otage des pouvoirs et des idées d’ici.

      La seule ouverture viable pourrait se révéler être des alliances avec des courants et des autorités (non pas politiques, mais plutôt traditionnelles) des pays du Sud : africaines, d’amériques du sud, des indes, des pays musulmans, etc... La Chine ou la Russie paressant beaucoup trop compromettants.

      Mais ceux qui s’aventureraient à essayer de concrétiser de tels projets risqueraient de se rendre très vite compte que l’on ne plaisante pas du tout, chez nos dirigeants politiques ou économiques d’ici, et que nos prétendues "libertés" démocratiques" et nos "droits citoyens" ne sont et n’ont toujours été qu’une farce depuis les débuts.

      Cordialement et... bonne chance !

      Thierry 




      • Lisa SION 2 Lisa SION 8 octobre 2008 16:01

        " Il fallut attendre le début du XXe siècle aux Etats-Unis, avec l’arrivée des tracteurs équipés de moteurs à explosion, pour voir l’agriculture se mécaniser réellement. "

        Le moteur à explosion a permis d’autonomiser l’agriculteur, tant que sa consommation de carburant ne lui coûte pas plus cher que le produit de l’équivalent en terres cultivées, puisqu’il n’a plus à cultiver les terres susceptibles de fournir l’équivalent énergétique pour ses bètes.
         
        L’éolien et le solaire peuvent ainsi autonomiser le citoyen, qu’il soit agriculteur ou non et réduire d’autant l’effort de la communauté pour subvenir aux consommations de chacun, sachant que chacun prend également conscience de la difficulté à produire ses propres besoins, ce qui participe à l’éduquer sur son mode de consommation.

        Bienvenue à l’énergie de ce nouveau siècle...que dis-je...du millénaire ( voire plus, si inffiniternité ! )


        • Annie 8 octobre 2008 16:51

          La sortie de l’OMC ne veut pas dire la fin des politiques ultralibérales ; il n’y a qu’à voir les termes des accords bilatéraux. En outre, pouvons-nous espérer la même prise de conscience chez les pays émergents qui viennent juste de commencer à toucher les dividendes de l’ultralibéralisme. La concurrence agricole entre les pays du Sud promet d’être encore plus sanguinaire que celle entre pays du nord et pays du sud.


            • Iren-Nao 9 octobre 2008 11:50

              @ Aurelien

              Excellent, Merci.

              Je ne connaissais pas l’existence de la "Charte de la Havane".

              Cela fait pourtant bien longtemps que j’en suis adepte.

              Continuez et ...

              Qu’un sang impur abreuve nos sillons  !!

              Iren-Nao


              • karg se 10 octobre 2008 11:39

                Quelqu’un peut m’expliquer comment on peut parler de libre échange en agriculture alors que certains pays (au nord et riche) ont des politiques de subvention délirantes ? Ce qu’on doit juger c’est pas le libre échange, absent de ce marché, mais les politiques protectionnistes, qui arrangent toujours les grands pays : ils peuvent imposer l’ouverture car ils vendent des produits indispensables, tout en se fermant aux autres.

                L’article manque de précision sur les mots. C’est grave, une fois de plus les termes ne sont pas défini ou respecté.

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