Pour se représenter la vie dans ce monde nouveau, il faut planter le décor d’une économie relocalisée en grande partie (pas complètement) et tournée vers les services et l’immatériel avec un retour de l’artisanat et des petits producteurs biologiques locaux.

Il ne faut pas s’imaginer qu’il n’y aura plus d’industrie ni de capitalisme. Il y aura même des industries comme le textile rapatriées, une fois la Chine tournée vers son marché intérieur et engagée vers la hausse des salaires. Simplement l’industrie ne représentera plus qu’une part minime de l’activité avec des usines très automatisées et une part de plus en plus importante d’objets seront produits localement par des imprimantes 3D ou des petits ateliers numériques reproduisant sur place des articles commandés aussi bien que des créations originales (qu’on les appelle "micro-usines personnalisées" ou fabbers ou digital fabricator). De quoi réduire la part de l’industrie et les transports même s’il faudra toujours s’approvisionner en matières premières et que l’industrie restera compétitive dans les productions de masse.

L’agriculture devrait reprendre un peu plus de place, y compris en ville (sur les toits et entre les tours), avec de nombreux petits agriculteurs fournissant les marchés de proximité mais aussi avec le développement des jardins individuels.

Le petit artisanat sera encouragé mais l’essentiel de l’activité concernera la santé, l’éducation, la formation, la culture, l’information, l’informatique, le divertissement, la restauration, le tourisme, etc. L’informatique se distingue des services par son caractère immatériel et sa capacité à se multiplier alors que dans les services, les personnels ne peuvent se dédoubler. En tout cas, on est là dans une économie plus écologique et humaine dont la croissance n’augmente pas forcément la consommation matérielle, on peut y veiller. Cela ne supprime pas pour autant la production industrielle qu’il faut réduire, la décroissance étant ici inévitable alors qu’elle ne concerne pas la consommation de musiques numériques notamment. Le monde de demain, c’est le monde du téléchargement et de la gratuité numérique mais de produits plus petits, plus durables et plus chers sans doute.

Les transports seront très réduits pendant la transition énergétique au moins et devront être optimisés. C’est une reconfiguration de l’espace et des circuits économiques qui doit assurer d’avoir le moins à se déplacer. Sur ce plan, les achats sur internet devraient se généraliser, sans remplacer les marchés locaux, de même que les visioconférences, sans remplacer les contacts humains.

On voit que c’est à la fois très différent de notre présent et pas si lointain malgré tout. Un petit signe peut sembler étrange, une carte de paiement SOL utilisée comme une carte de fidélité ou pour acheter des produits locaux. C’est par cette monnaie locale que se matérialise une relocalisation qui n’a besoin ni de barrières, ni de frontières. Elle permet de rendre plus concurrentielles les compétences locales, exemptées de toute taxe quand elles sont payées en monnaie locale. C’est la municipalité qui gère la monnaie, et ce n’est pas toujours facile la démocratie municipale, mais la relocalisation commence par là, par la reconstitution d’une vie démocratique locale décidée à se réapproprier son avenir et ne pas se laisser faire. Certes, il faut souvent une bonne crise pour ressouder ses liens mais le moment devrait être propice, en tout cas c’est là qu’une résistance à la débâcle générale devra s’organiser. Bien sûr, l’idée d’une monnaie municipale devra faire pas mal de chemin pour s’imposer mais, ça vient, on commence à en parler au moins...

On n’a rien vu que de très normal jusqu’à présent mais c’est qu’on ne voit pas le statut des travailleurs. La plupart ne sont plus salariés mais auto-entrepreneurs, inscrits à la coopérative municipale qui leur fournit un certain nombre de services de conseil, d’assistance, de formation, de valorisation, de financement, tous les instruments du développement humain. Poussons la porte de la coopérative même si on peut tout faire par internet, c’est un endroit sympa qui fait bar café (pour d’autres, ça peut faire aussi épicerie, restaurant, salle de sport, vidéothèque, centre culturel, studio d’enregistrement, radio, free clinic, etc.) mais on y trouve aussi une assistante sociale, des formations. On peut y apporter des objets à l’atelier de réparation ou de récupération mais on peut aussi l’échanger à la bourse locale d’échange. La coopérative est au coeur de l’animation de la commune (ou de la communauté de commune, ou du quartier selon les configurations). Si on veut travailler dans un domaine on peut en parler et trouver des partenaires pour se lancer, y rencontrer d’autres travailleurs autonomes pour s’associer dans un projet commun (tout en restant autonome). Si on n’y arrive pas, on doit trouver toutes sortes d’assistances pour mieux valoriser ses compétences ou vendre ses produits. Bien sûr, la coopérative municipale ne vise pas à concentrer toutes les activités, il y aura encore des salariés, des fonctionnaires et des commerçants dans cette économie plurielle. Elle est inévitablement le reflet des habitants de la commune, des coutumes locales et de l’état des relations sociales ou des rapports de force qui ne sont pas toujours favorables. Les formes peuvent en être très diverses. C’est principalement l’institution du développement humain et des échanges locaux, favorisant le travail autonome en sortant l’auto-entrepreneur de son isolement.

La sortie du salariat ne se voit pas, sauf peut-être dans un plus grand sentiment de liberté et d’égalité, mais il y a une chose qu’on ne devrait plus voir, ce sont les pauvres et les sdf qui se multiplient depuis peu. En effet, tout ce qu’on a vu, le développement du travail autonome ne peut être viable sans un revenu garanti qui représente une libération du travail comparable à la libération de l’esclavage, ce qui ne veut dire, on le voit bien, ni un bonheur sans fin, ni qu’on ne ferait plus rien ! Bien sûr, cela n’empêchera pas des adolescents affalés devant la télé, des alcooliques, des drogués mais un peu moins sans doute, grâce aux coopératives qui complètent le dispositif, permettant ainsi au plus grand nombre d’accéder au travail choisi tout en protégeant les plus faibles. Voilà bien ce qui est presque impossible d’obtenir directement mais qui se met en place en contre-bande, en Guadeloupe notamment. Une grève générale pourrait peut-être l’obtenir mais il faudrait pour cela que l’idée soit dans toutes les têtes, ce qui est loin d’être le cas. Pourtant on peut voir dans ce revenu d’autonomie un véritable droit à l’existence qui nous fait monter d’un cran dans notre humanité et dans nos libertés effectives, passage de la sécurité sociale au développement humain.

Il y aurait beaucoup d’autres choses à raconter sur nos futurs modes de vie et les techniques écologiques à employer. On pourrait continuer ainsi la fiction si elle ne risquait de virer au roman à l’eau de rose à ne voir que les bons côtés alors que la réalité sera inévitablement plus contradictoire et diversifiée. C’est quand même vraiment un autre monde, même s’il nous reste familier, un autre monde possible qu’il vaut le coup de construire mais qui ne changera pas fondamentalement les hommes pour autant à les rendre simplement un peu meilleurs avec de meilleures institutions et une production moins polluante. C’est du moins une véritable reconnaissance sociale de chaque citoyen et un progrès de la démocratisation. André Gorz indiquait déjà dans "Misères du présent, richesse du possible" comment ce triptyque (monnaie locale, coopératives, revenu garanti) pouvait faire système et constituer des alternatives locales à la globalisation marchande et aux multinationales. Que veut-on de plus ?

On ne parle pas ici d’abolir le marché, ni même le capitalisme, juste de sortir progressivement et volontairement du salariat. On parle de ce qui est possible et souhaitable, de donner les moyens de l’autonomie. On ne parle pas tant de confiscation des richesses que de leur distribution. La question écologique n’est pas prise ici du côté de la consommation mais de la production, pas du côté de la propriété collective mais du travailleur autonome, pas du côté du contrôle des populations mais de leur liberté. En effet, pour défendre notre liberté et notre qualité de vie, il s’agit de partir de ce qu’on veut faire, et changer le travail pour changer de mode de vie. L’écologie de la vie quotidienne est d’abord une écologie du travail, privilégiant le travail autonome et la coopération. Qu’il y a-t-il de plus important que de pouvoir choisir ce qu’on veut faire et valoriser ses compétences. Ce n’est qu’une partie de la solution sans doute et qui ne réglera pas tous nos problèmes mais l’avenir est prometteur (30 ans après la crise !), le moment est propice qu’il ne faut pas laisser passer. C’est maintenant que se construisent les institutions du cycle suivant. On n’y est pas du tout encore et ce n’est pas ce dont on rêve ordinairement, tout cela reste trop exotique mais devrait malgré tout s’imposer matériellement avec la crise et ce serait pas mal quand même, de quoi retrouver le sourire et le bonheur d’être ensemble, même si ce n’est pas le paradis où tout le monde s’aime pour la vie...