La prise de conscience que des États peuvent se retrouver en grande difficulté est en train de continuer à se faire doucement, il est ainsi probable que l’imaginaire des gens commence à pouvoir envisager que des pays entiers seraient susceptibles de sombrer dans la faillite. Il y a maintenant quelques mois que ce type de scénario ”catastrophiste” se profile, la logique des nombres se montre une fois de plus implacable : on a beau être en 2010, le sur-endettement est toujours une maladie qui tue…le progrès ne peut rien à cela.
Mais lorsque l’on entend au même moment l’Allemagne suggérer aux grecs qu’ils devraient vendre des îles pour payer leurs dettes, et puis Geithner qui déclare que la note de crédit des US ne baissera jamais ; qui doit-on croire franchement ?
Je reviens sans cesse à cette dette américaine, mais il faut me comprendre : je ne parviens pas à saisir comment elle peut continuer à se développer sans que personne ne s’alarme vraiment (bien sûr au cas où l’on s’alarmerait, il faudrait encore trouver une devise ou une quelconque denrée de refuge pour remplacer ce satané dollar…). Ce qui permet en partie à Washington d’être sûr de son Ponzi mondial, c’est la question des agences de notation censées apprécier la qualité des dettes.
Comme on a déjà pu souvent le constater, il apparaît que la source des aberrations du fonctionnement du marché ne découlent pas d’un simple manque d’implication de l’État, qui se serait effacé pour laisser place au méchant ultra-libéralisme galopant. De Sarkozy à Besancenot, tout le monde fait cette analyse : pourtant je suis désolé, mais la théorie du marché libre et sans entraves a de beaux jours devant elle (à tort ou à raison)…
Les agences de notations se sont toujours montrées très lentes à réagir au cours de toutes les dernières crises. Jetez donc un oeil à ce graph :
Voyez le moment où Moody’s se décide enfin à abaisser sa note ? 3 semaines avant que l’action ne soit plus cotée… Non seulement il n’y a aucune anticipation, mais il y a même du retard de réaction vis-à-vis de ce qu’il se passe en bourse. Les investisseurs sont plus réactifs que l’entreprise vendant son concentré d’expert la peau du cul. Ben oui mais d’ailleurs, elles la vendent à qui leur expertise les agences de notation ? En se posant cette question, on s’interroge sur le problème crucial de l’indépendance de ces organismes censés éclairer les créanciers sur la fiabilité des emprunteurs.
À la base, les agences de notation étaient des organismes de recherche auxquels faisaient appel ceux qui désiraient profiter d’une expertise sur la fiabilité d’un émetteur de dette. Ceci paraît logique mais si je précise c’est parce que ce n’est plus comme ça que ça se passe aujourd’hui ! Avant, l’acteur voulant prêter des fonds à une quelconque entité allait vers l’agence de notation et la payait pour avoir son avis. Si l’agence donnait des avis de merde et envoyait le créancier sur des planches pourries en disant que c’était des acteurs solides, l’agence finissait par ne plus avoir de clients… Il y avait une concurrence entre les agences : pas de monopole. A l’époque, une agence comme Moody’s aurait perdu tous ses clients : le marché était libre… Il y avait une concurrence qui forçait chacun à s’assurer de la qualité des informations qu’il vendait.
Comment cela, ça ne fonctionne plus comme ça aujourd’hui ?
Hé bien…non. C’est pour ça que je me suis permis de rappeler que le ”trop peu d’État” comme unique cause de la dérive, c’est un peu une blague : dès lors que l’on essaie de décrypter les véritables raisons de la crise, la réalité se révèle telle qu’elle est…c’est à dire complexe. En 1975, la SEC a imposé que les dettes ne soient évaluées que par des organismes agréés par la NRSRO (Nationally Recognized Statistical Rating Organization). En d’autres termes, l’État s’est mis à chapeauter le marché des agences de notation. Il en nomma 7…le nombre variera en descendant de temps à autre jusqu’à 5.
L’établissement de la NSRO eut pour effet de :
Si demain on rendait à nouveau libre le marché des agences de notation, il faudrait que S&P, Moody’s et Fitch se remettent à fournir des renseignements répondant un minimum à des critères de vérité…ce sans quoi elles disparaitraient.
Au-delà du petit topo sur les causes trop/pas assez d’État, on en revient donc à cette question des dettes souveraines… On ne peut s’empêcher de se demander si les USA n’avaient pas bien prévu leur plan dès 1975… Ça vaudrait le coup de se renseigner un peu plus en profondeur sur la question, parce que dans le tableau que je viens de peindre on ne peut que se bidonner lorsque l’on voit les AAA et les +++ de la dette américaine.
On peut se bidonner…mais le jeu est tellement truqué à tous les niveaux qu’on ne peut pas précisément savoir quelle sera l’issue de la crise actuelle… Au fond est-ce que ça peut vraiment finir mal avec un super État qui dicte sa réalité ? Les agences de notation ne sont-elles pas d’efficaces machines à produire des discours performatifs ? Avec l’Amérique, Moody’s et consorts, une chose devient vraie dès lors qu’on l’énonce… Il y a eu un petit trou d’air en 2009 mais peut-être que la magie fonctionne à nouveau ? Ça en a l’air non ?
Sérieusement c’est assez vertigineux de penser à ce système…tant que ça tient, ça tient…mais si un jour ce n’est pas Lehman ou Enron mais les bons du trésor US… Mais bon, les américains peuvent plus ou moins faire ce qu’ils veulent non ?
Ceux intéressés par le fonctionnement des agences de notation américaines peuvent aller lire cet article de Mish dont je me suis partiellement inspiré.
Fitch vient également d’émettre un avis négatif sur la dette française…

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