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L’insolvabilité américaine : une extravagance bientôt banale ?

Chaque jour apporte son flow de doutes quant à la solvabilité américaine. C’est assez intéressant de voir comment des sujets tabous deviennent banals : souvenez-vous, en septembre comparer la crise actuelle avec celle de 1929, c’était s’assurer une réputation de demeuré catastrophiste. Depuis la fin de l’été 2008, il y a eu un bon paquet de déclarations de grands économistes qui se plaisaient à railler ceux qui voyaient une situation très alarmante… Puis on a vu les perceptions glisser et peu à peu les délires des apocalyptiques sont devenus réalité : aujourd’hui, comparer l’ampleur de la crise actuelle avec celle de 1929 n’est plus un tabou. Il me semble que l’on est à présent en train d’assister à l’acceptation d’une autre question délicate : celle de la potentielle insolvabilité américaine.

Il y a quelques temps si l’on parlait d’insolvabilité des USA, on ne passait même pas pour un crétin, on était juste incompris. Pour les gens en général, une cessation de paiement de la part des USA, c’était juste un non-sens. Au mieux, ceux qui mettaient en doute la capacité des USA à rembourser passaient pour des éternels “goldeux” qui prédisent la fin du dollar depuis trente ans, ce au profit d’un retour du métal jaune. Leur éternelle rengaine apparaissait donc comme un “as usual”… La situation économique n’aurait fait que donner un peu de relief à des propos rabâchés maintes et maintes fois au cours des dernières décennies.

Au bout du nez…

Si la masse ne voit pas plus loin que le bout de son nez, cela sous entend néanmoins qu’elle voit le bout de son museau. Lorsque celui-ci trempe dans la merde, le bonhomme moyen finit par se rendre compte qu’il y a quelque chose qui cloche. En ce moment je pense que l’on pourrait imager la situation ainsi : la masse des acteurs du monde économique a été contrainte à percevoir un problème, le bout des nez était immergé dans de la matière fécale. Tout le monde a dû s’en rendre compte, la situation était in-nez-niable : c’est la fin 2008. Ensuite lorsque l’on a le nez plongé dans quelque chose dont l’odeur est pestilentielle, on relève la tête et on la secoue : de haut en bas et de gauche à droite. Les grosses pépites finissent par se détacher et l’on peut recommencer à se maintenir la tête haute. Pourtant les fosses nasales restent maculées et si l’on peut se sentir mieux, si l’on peut recommencer à ne pas voir ce qu’il y a de dérangeant, il y a toujours ces effluves bizarres qui flottent et vous enveloppent.

Ce fumet qui stagne sur le monde économique engendre donc un climat particulier : à la fois les marchés peuvent respirer, mais en même temps des questions se forment et deviennent insistantes. Toute cette symbolique de l’odeur persistante, c’est pour souligner la chose suivante : nous sommes dans un “doucement mais sûrement”. Cette question de la dette américaine c’est une bonne partie des relents nauséabonds dans lesquels baigne l’économie : c’est un élément qui est plus tenace que percutant ; il travaille le mental sur la durée. On arrive donc à un stade de transition dans la façon dont cette question se pose : d’une problématique chère aux désaxés avides de scénarii fin du monde, nous sommes en train de glisser vers une problématique de politiciens, d’économistes et de journalistes normaux. Encore un peu de temps et je parie que tout le monde aura en tête ce qui n’est qu’un lieu commun : les USA ne rembourseront pas leurs dettes (autrement qu’avec de l’argent sans valeur). Tapez les mots “US debt” dans votre yahoo ou google actualités : vous allez comprendre qu’un tabou est en train d’être brisé !

Si je peux donner l’impression que je trouve que le processus de prise de conscience est lent, ne vous méprenez pas : les événements s’enchaînent à un rythme très soutenu. Qu’en l’espace d’un mois l’inconcevable devienne banalité, c’est assez alarmant. Face à cela on ne peut s’empêcher de repenser aux prévisions des futurologues du LEAP 2020 qui voient une cessation de paiement US pour cet été : si un mastodonte met du temps à s’écrouler, il faut tout de même bien garder en tête que tout peut aller très vite. La circulation de l’information et l’accélération des événements qui en découle fait que l’on pourrait tout à fait être très surpris, d’un seul coup…

Des tensions dans l’air…

Si les mots “US debt” renvoient donc sur une foule de sujets alarmants, j’aimerais néanmoins m’arrêter sur ceci, un article du Telegraph du 18 mai : le papier est grosso modo construit en deux temps. La première partie fait état des vives inquiétudes chinoises et japonaises quant à la dette américaine. Le second moment se focalise sur la situation d’interdépendance des économies asiatiques et américaines : comme je l’ai déjà évoqué ici, le dollar fait que les USA tiennent le monde par les c… Il y a toutefois un commentaire de cet article qui pose une vérité assez forte à propos de cette “interdépendance” : je finirai là-dessus, mais voyons d’abord :

“Masaharu Nakagawa, finance chief of the Democratic Party of Japan (DPJ), told the BBC that his country should not purchase any more US debt unless issued in yen

Le DPJ est le principal parti d’opposition et il a remporté des élections en 2007, ce qui lui donne la possibilité de s’opposer à certaines politiques. Ce parti n’est pas au pouvoir mais cette opposition n’a rien à voir avec notre PS en décrépitude. Si des aussi hauts responsables politiques commencent à évoquer l’idée de ne plus accepter de dette américaine libellée en dollars, on imagine bien que l’éventualité d’une monnaie américaine ne valant plus rien est une idée qui fait son chemin. Encore une fois “doucement mais sûrement”…et je crois que l’on est plus proche du “sûrement” que du “doucement”. C’est du moins ce que je me dis quand je poursuis la lecture de cet article :

“The tremors from Japan follow near-weekly fulminations from Beijing, which suspects that Washington is engineering a stealth default on America’s debt by the trickery of quantitative easing. This was put bluntly in February by Luo Ping, head of China’s banking commission : “We hate you guys. Once you start issuing $1 trillion-$2 trillion, we know the dollar is going to depreciate.” Premier Wen Jiabao picked up the theme more politely, asking whether the “massive amount of capital” lent to the US was still safe. Since then the People’s Bank has floated ideas for a world currency.”

Hum…voilà bon : les chinois commencent à s’exciter un peu et cela commence à se savoir : les impressions de monnaie de la FED, cela a beau être présenté comme une façon de relancer l’économie mondiale, certains ne sont pas dupes. Ceux qui détiennent massivement de la dette libellée en dollars ne peuvent pas se permettre de continuer à fuir le problème.

Interdépendance de quoi ?

L’idée force qui commence à s’effriter c’est que les grands exportateurs que sont le Japon et la Chine ont besoin des USA. Ils auraient besoin de vendre aux américains, sans cela leur économie se trouverait paralysée. Soit, encore une fois c’est vrai… il y a interdépendance. Pourtant ici vient le fameux commentaire d’internaute qui fait autant sourire que réfléchir :

“Asia does not need the US. It can simply dump it`s exports in the ocean and start its own `funny money` printing presses.

The US has nothing to offer but nostalgia.”

Heu…ben oui, en deux lignes tout est là. Tant qu’à se faire payer en monnaie de singe, les asiatiques n’ont qu’à faire leur relance keynésienne eux-mêmes. Eux aussi ont des ordinateurs dans leurs banques centrales, eux aussi peuvent créer de la monnaie qui ne vaut rien. Pour bien comprendre ce que ce commentaire a de génial, il faut bien saisir les principes qui animent l’équipe Obama : ils sont dans une démarche qui prend au pied de la lettre l’idée de Keynes, selon laquelle en temps de crise il serait bénéfique de prendre des dollars, les mettre dans des bouteilles puis de faire enterrer celles-ci et de payer d’autres gens pour les déterrer. Un article du Time rappelle cela :

“he suggested that the Treasury could “fill old bottles with banknotes, bury them at suitable depths in disused coal mines” then sit back and watch a money-mining boom create jobs and prosperity.”

Bien-sûr il n’était pas sérieux…mais en fait si : c’est bien ce principe que l’équipe Obama met en œuvre. Dépenser peu importe comment, l’idée est de déverser des dollars au large. Quitte à payer les gens à rien foutre, il faudrait inonder d’argent pour stimuler la demande et relancer la machine. Sans rentrer dans les débats “pour ou contre Keynes”, on peut se limiter à remarquer que cette idée pourrait encore avoir un sens si elle n’avait pas déjà été en œuvre depuis plus de 30 ans. Imprimer des dollars pour résoudre les problèmes, les USA font cela très officiellement depuis que Nixon a abandonné l’étalon or. Cela est exprimé très simplement par ce que l’on pourrait décrire comme un axiome : “on ne résout pas un problème avec la cause de ce même problème”. On ne résout pas une bulle de dette avec une autre bulle de dette.

Les asiatiques peuvent donc ne pas apprécier Keynes, mais si on les contraint à dépenser de l’argent de façon absurde, on peut se douter qu’ils préféreraient le faire chez eux (ayez bien cela en tête : l’argent imprimé par les USA est payé par les détenteurs de dollars qui se trouvent dilués). Ceci est d’autant plus évident qu’il est moins aberrant pour eux que pour les américains d’imprimer de la monnaie. Le Yuan est de toute façon sous évalué et le Yen est une monnaie de réserve backée par une nation de citoyens champions mondiaux de l’épargne. Encore une fois il est amusant de remarquer que lorsqu’il est question du Japon, les différents commentateurs aiment souvent en rester à l’impressionnante dette publique… Ce n’est cependant pas un hasard si le Yen est une monnaie si forte.

Tant qu’à faire, monnaie de singe pour monnaie de singe, les exportateurs d’extrême orient préféreront imprimer leurs monnaies fictives eux-mêmes. Je ne pense pas qu’il soit hors de propos de rappeler que les asiatiques ont une forte culture du contrat : ils diront “non” à ce qui ne leur plaît pas et ce à quoi ils disent “oui” ils s’y engagent. Ils préfèrent un “non” politiquement incorrect à un “oui oui” dont ils se foutront. Cette particularité culturelle marche dans les deux sens : les accords tacites avec les US fonctionnaient tant que les américains “n’abusaient pas”. Les chinois ou les japonais avaient conscience de la situation et des bénéfices que les américains tiraient du dollar, mais ils étaient prêt à tolérer des désavantages puisqu’ils en retiraient des bénéfices. Le bras d’honneur américain est violent et le culot illimité si propre au nouveau monde a dû en surprendre plus d’un. Face à des gens qui disent “rien à foutre”, les asiatiques sauront néanmoins s’ajuster. A tort ou à raison ils se sentent trahis : je peux me tromper mais je ne crois pas que les chinois aient un jour envisagé que leur partenaire commercial puisse se montrer si déloyal (aux éventuels critiques à ce que j’énonce là, je ne dis pas que tout est rose pour la Chine : oui, les chinois manipulent par exemple le Yuan, mais ils l’ont toujours fait dans une certaine mesure et il y avait des contreparties qui arrangeaient tout le monde…).

Quand on y pense, ce concept d’interdépendance est né aux USA : il faudrait donc se demander dans quelle mesure cet état de fait reste pertinent. La notion d’interdépendance couplée à de la création massive de dollars, c’est un gadget diplomatique à deux francs. C’est une blague, voilà tout.

En guise de conclusion

Pour finir je vous propose cette vidéo d’un autre temps : une époque où il y avait au moins une personne en Europe qui était capable de l’ouvrir pour dire ce qui n’allait pas. Cette conférence de presse de de Gaulle est d’une actualité frappante : le général estime anormal que le dollar permette aux US de s’endetter gratuitement… Elle est aussi d’un autre temps, dans la mesure ou les politiciens actuels sont incapables de saisir et analyser ce dont ils parlent. Je ne sais pas ce qui a fait que l’incompétence est devenue reine de la politique, mais en tout cas c’est un fait : les responsables politiques sont imprégnés d’une culture de l’ignorance qui est affligeante. Est-ce le système ? Sont-ce les politiciens ? Ou sont-ce les citoyens ? Qu’est ce qui a fait que l’on en est arrivé là ?

J’arrête, cette conférence parle d’elle-même : le niveau des réponses et la forme de cette interaction homme politique/journalistes laisse pantois. Des réponses construites, explicatives et argumentées…et qui pointent les vrais problèmes. Je ne me sens pas “gaulliste” lorsque je vois ceux qui se définissent ainsi, mais quand même aussi ridicule que cela puisse paraître, je dirais : “c’était quand même autre chose”. Je n’ai plus que des larmes et de la haine lors des élections présidentielles…il semble que nous soyons condamnés à la débilité profonde de débats télévisés qui appréhendent les programmes politiques comme des manuels de résolutions de petits problèmes particuliers, individuels. A chaque souci, une loi. On ne résout rien, on maintient un système aberrant : les partisans d’une alternative sont des bouffons dont on ne sait pas bien si il faut rire ou pleurer.

J’arrête vraiment, je dois divaguer…

mais regardez donc cela…

Conférence de presse du 4 février 1965

 

par Walter Bunker (son site) vendredi 29 mai 2009 - 20 réactions
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  • Par appoline (xxx.xxx.xxx.48) 29 mai 2009 13:18
    appoline

    @ L’auteur,

    "Je ne me sens pas “gaulliste” lorsque je vois ceux qui se définissent ainsi, mais quand même aussi ridicule que cela puisse paraître, je dirais : “c’était quand même autre chose”. Je n’ai plus que des larmes et de la haine lors des élections présidentielles"

    C’était quand même autre chose : c’était le temps ont le mot confiance avait encore de la valeur ou les hommes politiques avaient encore une ligne de conduite, le temps où l’être humain pouvait penser à son avenir en mettant son bulletin dans l’urne.

    J’appends petit à petit les ficelles d’un monde tellement obscure ( la finance et l’économie) que mes chères écoles de mystère me paraîssent beaucoup plus limpides.

  • Par John Lloyds (xxx.xxx.xxx.194) 29 mai 2009 11:05
    John Lloyds

    Non mais franchement pourquoi s’emmerderaient-ils ? Ils font monter le dow Jones par des achats massifs avec l’argent de la photocopieuse chauffée à blanc, s’en mettent plein les fouilles pour réinvestir dans l’argent du riche, l’or, en attendant que l’argent du pauvre, l’argent-papier, n’aille rejoindre le musée de Weimar ou du Zimbabwé, ainsi que l’a prévu le très sérieux Marc Faber.

    Avant que la farce ne soit trop visible joueront les violons démocrates qui ne voulaient que le bien de la Palestine en ayant tout fait pour la création d’un état souverain, initiative qui sera malheureusement contrariée par un incident gravissime, probablement le très redouté terrorisme qu’ils combattent en vain depuis 2001, eux les défenseurs de la liberté, et qui ménera à une invasion supplémentaire contre tous ces petits états-voyous qui menacent la démocratie occidentale modèle. Par le jeu des alliances viendra la WW3, qui remettra les compteurs à zéro, la dette en tête, sans toutefois toucher aux patrimoines privés, de métaux, d’or et de pierre, qui eux se transmettront par sucessions patrimoniales.

    __________________________________________

    ALERTE INFO

  • Par non666 (xxx.xxx.xxx.189) 29 mai 2009 14:06
    non666

    Pour faire parti de ceux qui annoncent depuis des années la chute du dollar, je ne peux que soutenir cet article.
    Lévènement etait autand plus certain que l’autre proxenete en chef ( l’union soviétique) s’est effondré avant .
    Sans menace en face , pourquoi continuer a verser la dime impériale ?

    Cette logique, je ne me lasserais jamais de la rappeler etait comprise et decrite dès 1992 dans le planing defense guidance 1992
    http://www.scribd.com/doc/2260566/US-Defense-Planning-Guidance-19921999-Leaked-NY-Times

    Les rares elements desormais disponibles sur ce texte precursseur expliquaient pourtant fort bien les conséquences directes previsible de la perte de l’adversaire direct que representait la "menace communiste" sur le leadership US sur le monde "libre"

    Le PNAC n’a été qu’une reecriture fort diluée et très politique de ce texte.

    Je rappelle a tous que la première guerre du golfe avait déjà été un signal fort de defiance envers le dollar (celui_ci passant de 7 frs à 3,50 en quelques mois.
    Après les krach japoais et la reunification allemande, l’invasion di koweit enlevait en effet aux etats unis un de ses derniers et plus fidèle financeur de la dette US.......

    Outre le pétrole ce fut, a mon avis la VRAIE raison la creation de la pemière colaition.
    A l’poque, nous avions cru avoir encore besoin des etats unis avec une URSS non stabilisée... mais aujourd’ui ?

    Qui paira pour financer le surarmement US, son soutien politique inconditionnel a Israel, sa domination sur l’europe ?

    Les dollars sont condamnés a retourner massivement aux etats unis, seul pays a etre encore obligé de les accepter....
    Sans collabos a la tete de l’etat français, l’indépendance de l’Europe grande puissance que nous appelons de nos voeux (seule modele d’Europe qui justifierait qu’on abandonne notre propre independance) serait deja acquise.

    Helas, 3 fois helas, Sarkozy-kouchner-DSK sont la et bien la et tout est fait pour nous lier le plus possible au navire qui sombre.

  • Par John Lloyds (xxx.xxx.xxx.194) 29 mai 2009 14:25
    John Lloyds

    "Les dollars sont condamnés a retourner massivement aux etats unis, seul pays a etre encore obligé de les accepter...."

    Et encore, quand il sera au prix du papier, y aura plus que les chiffoniers pour l’accepter smiley

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