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La crise vue sous l’angle de la décision économique

Une très intéressante conférence de l’économiste Daniel Cohen. Rappelons qu’il s’agit ici d’expliquer la crise, pas de porter un jugement moral sur les "fauteurs de crises" et autres "profiteurs".

A chacune de ses conventions, l’USF (club des Utilisateurs de SAP francophones) fait venir une personnalité pour élargir le débat un peu au-delà des usages du progiciel de gestion intégré SAP. Jacques Attali avait ainsi été l’un de ces "grands témoins", il y a quelques années.

A l’occasion de la convention annuelle de l’USF qui s’est déroulée à Tours les 15 et 16 octobre 2008, c’est l’économiste Daniel Cohen qui a été invité, évidemment pour parler de cette fameuse crise financière qui nous accable en ce moment à longueur de journaux télévisés, radiophoniques, en ligne ou sur papier.

"La crise actuelle est, comme en 1929, liée à la fin de la confiance du système financier en lui-même, bien au-delà d’un incident, au départ, limité", a ainsi estimé Daniel Cohen.
En 1929, le système bancaire s’était effondré, entraînant un effondrement de l’économie sans aucune cause matérielle. La leçon a été retenue : les différents Etats ont tout fait pour sauver les banques.
L’économiste a constaté : "la panique repose sur une prophétie autoréalisatrice, elle transforme une crise locale ponctuelle en une crise générale. C’est une crise de l’information. Pour prendre une image, imaginons un incendie dans un bâtiment dans lequel la majorité des gens ignorent où se situe la sortie. Un individu se met à courir dans un sens. Autour de lui, on anticipe que cet individu possède une information supplémentaire (où est la sortie) et tout le monde l’imite. En admettant que cet individu connaissait la sortie, celle-ci va rapidement être bloquée par l’afflux brutal de personnes." Le premier mécanisme de la crise peut être qualifié de mécanisme de Panurge.
Le deuxième mécanisme, on pourrait l’appeler "de Roméo et Juliette", même si Daniel Cohen ne l’a pas nommé. "Imaginons que je donne un rendez-vous à un ami en lui donnant l’heure, mais en oubliant de préciser le lieu tout en étant ensuite injoignable jusqu’au moment du rendez-vous. Si on a confiance, on va se rendre au lieu habituel de rencontre. Si on se défie, on va considérer que le rendez-vous est nul. Chacun a donc une chance sur deux de se rendre au rendez-vous. Et il y a donc une seule chance sur quatre pour que la rencontre ait lieu, mais une chance sur deux que l’un se déplace, mais pas les deux."
Enfin, le dernier mécanisme a été nommé "de Pangloss" par l’économiste. Comme chacun sait, Pangloss est le maître de Candide pour qui "tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles". Les Pangloss sont cette fois les gérants de fonds. Si tout va bien, leur rémunération est liée aux volumes traités. Si tout va mal, ils perdent au pire leur travail. Il y a donc une "rémunération asymétrique" qui incite à nier les informations relatives aux risques.

Cette crise n’a pu éclater que parce que deux révolutions successives ont eu lieu dans la gouvernance des entreprises depuis 1929.
Après 1929, les propriétaires-gérants d’entreprises ont été discrédités. Ils ont donc cédé le pouvoir de gestion aux managers (la fameuse technostructure dénoncée par Galbraith) qui a rapidement défendu ses intérêts propres et non plus ceux des actionnaires. Or, les managers étaient des salariés ayant comme ambition première de garder leur emploi, donc de minimiser les risques pris par leur entreprise. Cette phase du capitalisme voit la naissance des conglomérats pour minimiser leur exposition au risque en multipliant les activités différentes voire contre-cycliques. "Par exemple, si l’on fabrique des parapluies, on va aussi fabriquer des maillots de bain pour se protéger du risque saisonnier ou climatique", a mentionné Daniel Cohen.
Dans les années 1990, les actionnaires ont mené une contre-révolution. Les actionnaires ne sont ni des entrepreneurs fiers de leur entreprise, ni des managers. Leur seul objectif est de maximiser leur profit, donc d’accroître les prises de risques par une entreprise donnée. Leur couverture du risque s’effectue en investissant dans des entreprises différentes. Dans cette phase, les conglomérats ont été démantelés afin que chaque entreprise se concentre sur sa valeur la plus essentielle et la plus génératrice de profits. Chacune externalise tout ce qui ne relève pas de son cœur de métier.
Or, cette frénésie d’externalisation a été simultanée à l’émergence industrielle de l’Inde puis de la Chine et de l’ensemble du tiers-monde où des masses de main-d’œuvre se sont retrouvées disponibles brutalement. L’externalisation est donc devenue mondialisation.
L’apparition d’une crise a donc été contagieuse.

Pour Daniel Cohen, la crise actuelle ne remettra pas en cause l’organisation actuelle du capitalisme, mais la leçon tirée sera probablement un retour d’une forte régulation normative d’Etat pour éviter les excès du système, que certains profitent des risques sans jamais à avoir à les assumer.

Suite à une question de la salle, Daniel Cohen a admis que 2009 serait une année périlleuse. En effet, la crise énergétique (objet de la question) a débuté depuis plusieurs années et se renforce tandis que la crise financière vient s’ajouter à celle-ci.


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5 réactions à cet article    


  • JL JL 16 octobre 2008 11:48

    Intéressant. La métaphore sur le mimétisme est évidente.

    Les Pangloss de l’économie, c’est connu aussi, sont ceux qui jouent à "Pile je gagne, face tu perds". Rien de bien nouveau là encore. On peut appeler ça des pompes à fric. Sauf que cette fois, il semble qu’après avoir fait beaucoup d’affaires coté pile, ils soient en passe de toucher le jackpot quand ça tourne face.

    Je n’ai pas saisi le sens de la méraphore dite de "Roméo et Juliette".


    • ronchonaire 16 octobre 2008 15:28

      Ce que l’auteur a appelé le mécanisme "Roméo et Juliette" est en fait un résultat bien connu de la théorie des jeux appelé dans le jargon "dilemme du prisonnier". Dans le cas des banques, cela revient grosso modo à ceci :

       - si deux banques se font confiance, elles ont intérêt à coopérer (à se prêter mutuellement de l’argent) car c’est la solution qui maximise leur résultat ; c’est ce qu’il se passe en temps normal.

       - si elles ne se font pas confiance, comme c’est le cas en ce moment, elles n’ont pas du tout intérêt à coopérer (à prêter à l’autre) car elles y perdent quoi qu’il arrive et que la non-coopération est la solution qui permet de minimiser les pertes.

      Le dilemme du prisonnier peut être résolu en construisant une bonne réputation (incitant les autres à coopérer) et/ou en rendant la non-coopération beaucoup plus coûteuse (par le biais de sanctions notamment). Cela reste bien évidemment une situation très schématique ; la réalité est beaucoup plus complexe car les choix ne se limitent souvent pas à deux alternatives.

      Dernière remarque : l’idée de l’Eurogroup et du fameux plan de garantie à 320 milliards est d’introduire un troisième joueur (l’Etat) en qui chaque banque a confiance, même si elles n’ont toujours pas confiance l’une envers l’autre, de manière à faciliter la coopération de manière indirecte. Ce n’est pas idiot a priori, sauf que si les banques perdent confiance envers le troisième joueur qui sert d’intermédiaire, les pertes peuvent être encore plus lourdes.


    • JL JL 16 octobre 2008 19:06

      OK, vu, merci. smiley


    • yvesduc 25 octobre 2008 17:33

      Daniel Cohen nous dit d’un côté que la crise est psychologique (la « prophétie autoréalisatrice ») et de l’autre qu’elle est systémique (les « deux révolutions successives »). Il faudrait savoir. Si l’économie a pris des risques, il est plutôt logique qu’elle s’en effraie !

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