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La croissance est-elle un mythe ?

La question que pose Laurent, hier sur Agoravox ,est pertinente.

Constatons tout d’abord qu’il y a croissance parce qu’il y a de plus en plus d’humains sur la Terre. Dans les pays où, comme en Afrique, la démographie galope plus vite que la production, les gens connaissent des famines périodiques, vivent en haillons, et les ressentiments finissent par pousser à l’émigration ou à la guerre. Il faudrait limiter drastiquement les naissances, comme Mao l’a fait en Chine. Les anti-croissance sont-ils prêts ?

Dans nos pays, vieillissants et repus, la croissance peut apparaître comme n’ayant plus guère de sens, puisque la population (hors immigration) ne bouge guère. C’est aller contre le souci des parents de voir leurs enfants plus prospères qu’ils ne l’ont été, mais cela, à la limite, est une question d’éducation. Apprendre la frugalité, récupérer les métaux, les emballages, recycler les déchets organiques, trouver le bonheur dans les relations plus que dans les choses, est probablement ce qu’il faut faire. Mais cette population repue vieillit, elle a donc besoin de plus en plus de confort, et de soins, qui coûtent de plus en plus cher. Pour cela, il faut produire pour pouvoir acheter, payer des taxes pour pouvoir redistribuer. Prendre en compte les ressources naturelles limitées de ce qui nous environne et la santé est légitime, mais cela ne délégitime pas pour autant la croissance globale de l’économie. On le voit lors de chaque récession (qui est une dé-croissance où le PIB baisse), rappelons-nous le sud des États-Unis après la crise de 1929, les émeutes allemandes qui ont conduit au nazisme, l’explosion des sans-abris dans le Japon des années 1990. Les anti-croissance sont-ils prêts à remettre en cause les « avantages acquis » par le système de redistribution d’État ? Prêts à accepter une baisse généralisée des salaires et des prestations sociales ? Prêts à fermer les frontières pour empêcher, si besoin par la force, toute immigration qui viendrait, comme les criquets pèlerins, dévorer nos ressources limitées ?

C’est probablement la croissance extensive qui est ici remise en cause. C’est un modèle ancien, celui de la France des années 1960, qui est à l’œuvre en Chine aujourd’hui. Il résulte d’un accroissement des moyens : matières premières, travailleurs, machines. La croissance intensive résulte, à l’inverse, de l’utilisation plus efficace des mêmes moyens de production (augmentation de la productivité) soit par une rationalisation des choix d’investissement (externaliser tout ce qui n’est pas le cœur du métier, allouer plus de capital à un métier en plein essor), soit par l’incorporation du progrès technique qui permettra de faire plus de produits avec moins de matières premières, de main d’œuvre et de machines, soit par une réorganisation des méthodes de travail et des chaînes de production (flux tendus, zéro stock, etc.). C’est le cas de la plupart des pays développés, dont la France, où la productivité par travailleur est au plus haut. L’inconvénient est alors qu’il y a trop de travailleurs pour la demande interne, et que les plus qualifiés manquent.

Il faut alors faire de la croissance interne, la seule qui permette de développer son propre territoire en accroissant la demande (politique de relance, cas américain après le 11 septembre). Pour l’avenir, il faut suivre la demande et aller s’installer dans les pays jeunes en plein essor. C’est la croissance externe qui passe par des rachats d’entreprises et l’implantation du savoir-faire national dans d’autres pays (technique des occidentaux en Chine aujourd’hui).

La « croissance zéro » apparaît donc comme un fantasme qui ressurgit périodiquement aux périodes de doute, quand une population craintive attend l’apocalypse en rêvant de l’âge d’or. Citons le grand mouvement monastique du Moyen Âge : il fallait recréer la cité de Dieu en attendant la fin du monde. Malthus, économiste et pasteur anglais, prônait la chasteté pour limiter la croissance démographique, car la terre, limitée, ne pourrait jamais produire assez pour nourrir tous les enfants. En 1972, un rapport du Club de Rome déclarait qu’il n’y aurait plus de pétrole avant 2010, et que les matières premières allaient s’épuiser.

Mais l’interrogation sur la croissance n’est jamais inutile. Elle oblige à réfléchir sur le mouvement qui semble « aller de soi » et, comme à chaque fois que l’on remet en cause les idées reçues, fait surgir des adaptations nouvelles. C’est là que réside le meilleur « progrès ». Le fonctionnement économique produit plus que des biens quantifiables. Par exemple, internet : de cet échange gratuit, tout le monde ressort « enrichi » ! Plusieurs théories de ce qu’on appelle la « croissance endogène » approfondissent ces effets.

L’idéal de la cité de Dieu a permis le renouveau des réflexions sur la société et son organisation, l’égalité des fils de Dieu devant se traduire dans les institutions par l’intérêt porté à chacun et, plus progressivement, par le droit de tous à être éduqué pour pouvoir s’exprimer. En l’absence de fin du monde, autant organiser la vie terrestre. La loi des rendements décroissants de Malthus a permis les calculs de productivité et de rendement, et stimulé la recherche sur les engrais et les machines, appliquée au monde agricole. Quant aux prédictions du Club de Rome, elles ont forcé à regarder les coûts de la croissance industrielle, à chiffrer les inconvénients dus à la pollution et aux menaces pour la santé. Aujourd’hui, on parle plus volontiers de croissance « durable », terme ambigu mais dont on perçoit l’intention. Il s’agit de prendre en compte de plus en plus d’effets induits par la production elle-même, donc de tenter de mesurer le plus d’avantages et d’inconvénients possibles à une production donnée. « Le plus », pas « la totalité », qui est le fantasme des technocrates, mais qui se révèle irréaliste.

Eh oui, il semble que la croissance soit la pire des choses... à l’exception de toutes les autres.


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5 réactions à cet article    


  • Manu (---.---.77.234) 14 octobre 2005 17:34

    Ce que je remets en cause, ce n’est la croissance en tant que fait, c’est la croissance en tant que nécessité.

    Admettons le principe qu’il faille une croissance du PIB pour que « tout aille mieux ». Mais puisque la théorie dominante se base sur l’attente de cette croissante, elle n’est pas prête d’arriver !! La théorie de la croissance actuelle est une théorie circulaire : croissance = emploi = croissance, etc. Sauf qu’on peut la lire dans le sens : emploi = croissance = emploi. Agir au lieu d’attendre !

    Il n’en reste pas moins que la croissance n’est pas nécessaire : on s’enferme dans un modèle dans lequel, par exemple, le vieillissement de la population est une catastrophe ! Comment peut on le savoir puisque ça n’est jamais arrivé !! La difficulté vient sûrement de la récalcitrance à abandonner un schéma simpliste de pensée, qui pourtant, a montré ses limites !


    • Michel Lenoble (---.---.117.104) 14 octobre 2005 22:10

      En 1968 on parlait dejà de la croissance 0 comme d’un nirvana. Depuis, nous n’avons pas raté la cible, puisque la croissance du PIB est sinon 0 en tous cas très faible depuis les années 70...et le chômage est fort ! Je pense qu’il faut passer à autre chose qu’au débat sur la croissance. Sans doute en revanche est -il nécessaire de se poser des questions sur des aspects plus qualitatifs.


      • Michel Monette 15 octobre 2005 06:10

        Je croyais pour ma part que c’était une formidable augmentation de la productivité, couplée à des capacités de transport de plus en plus accrues (sans doute en réponse au premier phénomène, mais aussi l’accompagnant dans sa dimension technologique) et un rafinement des instruments financiers facilitant les échanges, qui expliquait en bonne partie la croissance. La population augmente, il est vrai, mais la diversité des produits aussi, dont bon nombre n’ont rien à voir avec les besoins humains, mais beaucoup plus avec les désirs.

        Je n’attend pas une explication de la part des économistes aux problèmes que vit l’humanité - j’en aurais à ne pas savoir qu’en faire - mais plutôt des solutions qui vont efficacement réduire la misère. Qu’il y ait actuellement hypertrophie de l’accumulation, plutôt qu’une tendance à une plus grande répartition de la richesse, donc une plus grande réduction de la misère humaine, cela ne vous inquiète pas ? Moi si. Je ne suis pas contre une certaine richesse personnelle, mais j’ai beaucoup de difficulté avec cette idée qu’il ne faut surtout pas brimer l’accumulation parce que cela pourrait nuire à la croissance. Kenneth Galbraith a bien raison : la convoitise - pardon la spéculation - est vue comme une vertue, pour notre plus grand malheur.


        • Alexandre Santos (---.---.240.165) 15 octobre 2005 09:25

          Je pense que le problème de la notion de croissance est qu’elle a perdu de sa pertinence dans un monde aux ressources limitées par rapport aux demandes actuelles.

          Poser les questions économiques en terme de croissance classique nous focalise sur les mauvais enjeux, et nous aveugle sur le plus important.

          Les données du problème sont simples : Si tous les habitants de la terre avaient le niveau de vie des Américains ou Européens, il faudrait plus de ressources dont dispose la Terre actuellement.

          Contre ce genre de données il n’y a pas beaucoup d’arguments. Au fur et à mesure que les Chinois, Indiens, Africains, etc se développeront, la demande sur le pétrole ET les matières premières (c’est une erreur de limiter la question au pétrole) va augmenter fabuleusement, et avec cette demande aussi le prix des marchandises.

          Donc la « décroissance » n’est pas une possibilité théorique, elle est inévitable dans le futur. La seule question est de savoir comment se fera la « correction » du système.

          Si on laisse faire les choses sans « réforme copernicienne » du modèle économique, les marchandises et l’énergie vont atteindre des prix tels que la « croissance économique » sera étouffée et on retombera dans une recession mondiale et chronique, jusqu’à atteindre le niveau de vie que nous permet notre planète, à chacun de nous.

          Avec notre mode de vie actuel, ce niveau de vie moyen sera bas.

          L’autre possibilité est (comme dans les années 40) le déclenchement de guerres pour garantir un accès prévilégié aux ressources à une minorité, tandis que la majorité sera maintenue par la force des armes dans un état de misère extrême.

          Comment est ce qu’on peut s’en sortir ?

          Tout d’abord il faut revoir notre mode de vie et (graduelement) éliminer tout ce qui n’est pas viable sur le long terme. Ainsi par exemple rendre l’agriculture dépendante du pétrole (fertilisants, etc) implique que l’agriculture actuelle deviendra impossible lorsque le prix du pétrole grimpera en flèche. Il faudra donc développer des techniques de culture qui ne dépendent pas de ressources non renouvelables (que ce soit le pétrole ou matières premières rares).

          L’agriculture n’est qu’un exemple, très parlant, de toutes les réformes qui devront être faites à tous les niveaux de l’économie.

          D’une façon générale, il faudra réduire notre empreinte écologique (les ressources nécessaires pour soutenir notre mode de vie) à un niveau compatible avec la Terre, et ce pour tous ces habitants. Ceci devrait sembler évident, et c’est de là que vient la notion de décroissance.

          Réduire l’empreinte écologique ne pourra se faire en abandonnant les techniques modernes et en reprenant les techniques ancestrales. Cela ne serait pas viable pour le niveau de population actuel.

          Il faudra donc orienter tous nos efforts pour développer des techniques, des habitudes, une éducation, qui permettent de créer un mode de vie qui garantit une vie agréable à tous les habitants de la Terre au niveau de population actuelle.

          Dans ce cadre là, vouloir gérer l’économie en augmentant sans cesse la production, la consommation, etc (système de croissance classique) est exactement le contraire de ce qui est souhaitable.


          • Joost (---.---.43.243) 18 octobre 2005 19:42

            Parfaitement d’accord avec le dernier commentaire. Je m’étonne toujours qu’on ne réponde pas aux partisans de la décroissance sur leur argument principal, à savoir la limite de notre biosphère. Savoir si l’on est prêt à ceci ou à cela, à ne pas se chauffer ou à ne pas prendre l’avion, savoir si consommer rend heureux et si la frugalité est une forme de masochisme sont des problèmes secondaires. Répondons d’abord à la question de savoir si l’on peut durablement amplifier ce rythme de destruction de notre univers. Si la réponse est non, il faut en tirer les conséquences au lieu de foncer dans le mur.

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