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La désindustrialisation en France, un mythe ?

Ou comment, avec une approche scientifique, balayer quelques idées reçues qui pourrissent le débat politique et économique.

La désindustrialisation, un mythe ?

L’industrie recule, les médias et les politiques ne cessent de matraquer l’idée que la France se désindustrialise, que tout fout le camps. Et tout cela principalement à cause de la concurrence déloyale étrangère. Avant de parler des mesures que l’on pourrait prendre pour lutter contre cette catastrophe, essayons de confirmer le diagnostic :

 

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Tableau 1 : L’évolution de l’industrie d’après (G. Le Blanc, 2005) (1)

 

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source : INSEE, cité dans rapport DATAR (2) et G. Le Blanc, 2005

On remarque trois choses à partir de ce tableau et du graphique : 

 

  • l’industrie subit une forte concurrence qui tire les prix vers le bas et donc réduit la valeur ajoutée (captation des profits par les distributeurs) ;
  • les gains de productivité sont très rapides ce qui limite la création et le maintien des emplois (mécanisation, automatisation) ; 

     

  • depuis 1993, la situation s’est stabilisée (fin des grandes vagues de délocalisations).

     

Pourquoi les Français ont l’impression que notre pays est en déclin industriel ? Quelques facteurs expliquent cette impression et sont largement relayés par les médias :

 

  1. disparition des grandes industries traditionnelles (sidérurgie, confection, manufacture), les entreprises restantes qui délocalisent aujourd’hui font la une de l’actualité car à chaque fois des centaines d’emplois sont détruits ; 

     

  2. externalisation de certaines activités (ménage, comptabilité, SAV) et emploi de nombreux intérimaires : cela baisse la part de l’industrie dans l’emploi sans avoir un effet sur la production ; 

     

  3. mouvement des firmes qui investissent dans les pays émergent : produire sur place, dans des marchés en croissance rapide ;
  4. dématérialisation de l’économie : on consomme du service, plus des objets.

     

On peut ajouter qu’entre 1978 et 2001 il y a 2 millions de Français qui travaillent de plus (INSEE, cité dans rapport de la DATAR), et que le taux d’activité à lui aussi progressé (notamment grâce au travail des femmes). Plus de Français travaillent, de plus en plus dans les services : cela accentue l’impression que l’emploi industriel recule.

 

« En conclusion, l’évolution de l’industrie - stabilité en volume et décroissance en valeur du poids de l’industrie - traduit plus une mutation d’ensemble du système productif national, plus une transformation en profondeur de la chaîne de valeur, qu’une perte de substance industrielle. » (DATAR, 2004).

 

Toujours d’après ce même rapport, l’industrie reste le moteur de la recherche et de l’innovation, et aussi une source d’emploi peu qualifié mieux payé que dans le tertiaire. Une idée reçue de plus qui ne tient pas face à l’analyse.

 

Quel est le rôle des délocalisations vers les pays à bas coût de main-d’oeuvre dans le chômage ?

 

Les délocalisations au sens strict ont détruit 15 000 emplois par an sur la période 2000-2003 et 13 000 sur la période 1995-1999 (INSEE 2007, cité par Les Echos (3) et Le Monde.fr) (4).

 

Michel Husson ajoute : « Je pense qu’il faut être absolument catégorique là-dessus : les taux de chômage élevés ne sont pas liés aux délocalisations. La représentation selon laquelle les pays du Sud pomperaient nos emplois est fausse. Il existe des études évaluant à 10 % la proportion du chômage qui pourrait s’expliquer par la concurrence des pays à bas salaires. » Michel Husson (5).

 

Daniel Cohen va également dans ce sens avec l’ouvrage Richesse du monde, pauvretés des nations (1997), où il estime que la population des pays riches mis en concurrence avec les travailleurs de pays pauvres est de l’ordre de 2 ou 3 % seulement (d’après Wikipédia) (6).

 

De plus, d’après (Daudin et al, 2005) (7), les échanges avec les pays émergents sont un important générateur d’emploi dans les pays riches. « Les délocalisations vers les pays étrangers sont mal mesurées, elles n’ont provoquées que 50 000 pertes d’emplois entre 1995 et 2001, (...) il y aurait 150 000 à 300 000 emplois supplémentaires s’il n’y avait pas eu de croissance des échanges avec les pays émergents ».

 

Pour conclure, les délocalisations ont en fait un impact mineur sur le chômage en France. « La plupart des études convergent pour dire que les délocalisations vers les pays en développement pèsent peu dans l’ensemble des emplois détruits : 5,9 % en moyenne dans l’UE à 15 en 2005 ; 4,6 % pour la France. Si l’on inclut dans la définition des délocalisations les réductions d’effectifs suivies de sous-traitance à l’international, les délocalisations représenteraient en France 12 % des fortes réductions d’effectifs (INSEE, 2005). Soit environ 13 500 emplois supprimés par an, à comparer aux 30 000 embauches et départs quotidiens de l’emploi comptabilisés en France. » Olivier Bouba Olgab (8).

 

Ajoutons que les délocalisations concernent avant tout des emplois très peu qualifiés et facilement délocalisables. La peur des Français est donc en partie injustifiée. Deuxième idée reçue balayée.

 

Qu’en est-il des non-localisations, autrement dit des emplois qui auraient pu être créer en France plutôt qu’à l’étranger.

 

L’étude des investissements directs à l’étranger (IDE) donne une idée de là où vont les investissements, et donc les emplois : la libéralisation des échanges financiers favorise-t-elle les non-localisations en France ? Pour en juger basons-nous sur les créations d’emploi en France par des implantations étrangères ainsi que sur les volumes d’investissement direct à l’étranger (IDE) que les entreprises françaises émettent. Ce n’est pas un indicateur qui prend en compte tous les investissements, mais il donne une idée de leurs profils. La plupart des gens sont persuadés que les entreprises investissent massivement dans les pays à bas coût pour ensuite vendre dans les pays riches. On accuse aussi ces investissements qui arrivent en France d’être des opérations de liquidation d’entreprise : regardons s’ils créent des emplois ?

 

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Cité par DATAR, 2004, le taux de réalisation effective est de 90 % d’après l’AFII. Les implantations en France ont créé beaucoup d’emplois. Les créations d’emplois varient de 12 000 à 32 000 emplois par an, ce qui est supérieur aux 8 300 à 15 000 emplois perdus par les délocalisations. Le solde serait donc plutôt positif. Troisième idée reçue infirmée.

 

Attaquons-nous à présent aux investissements :

 


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Source : Banque de France (9)

 

Du côté des investissements, on remarque que les capitaux ne vont pas dans les pays à bas coût de la main-d’oeuvre. Plus de 85 % des IDE vont dans des pays développés. Quatrième idée reçue éliminée. Si on prend en compte les délocalisations au sens large, c’est-à-dire l’effet global de la concurrence internationale le chiffre monte à 20 000 à 34 000 emplois par an sur la période 2000-2004 (INSEE, 2007, cité par Le Monde et Les Echos). On est toujours loin du compte pour expliquer le chômage en France.

 

Les emplois qualifiés sont-ils aussi menacés par les délocalisations ?

 

Plusieurs facteurs vont limiter ces délocalisations, qui pour le moment sont plutôt rare. Les entreprises ont tendance à délocaliser les phases riches en main-d’oeuvre de production et garder en France les emplois non délocalisable (force de vente, administration) et les emplois de cadre (marketing, R&D, prototypage). Je citerais volontiers Damartex qui a appliqué à la lettre ce principe, et qui a progressivement délocalisé sa production, sans licencier mais en recyclant ses employés (logique évolutionniste et anticipation de la fin de quota textile), ou Aubade qui par contre a fait ce choix brutalement et qui a dû licencier (aucune anticipation de la fin de quota textile).

 


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D’après Ernst et Young (10)

 

Les projets qui vont vers les pays à bas salaires sont plutôt des projets riches en main-d’oeuvre : Pologne, Slovaquie, Portugal et Slovénie accueillent des projets qui créent en moyenne plus de 300 emplois par projet, alors que la France, le Royaume-Uni, l’Allemagne et la Belgique en créent en moyenne moins de 100 par projet. Pourtant les IDE vont en majorité vers les pays à haut coût de main-d’oeuvre, ce qui signifie que les projets dans ces pays sont plus riches en capital. Or lorsque l’on met en jeux du capital (machine, brevet, infrastructure), c’est plutôt pour faire travailler une main-d’oeuvre qualifiée et très productive.

 

D’autres facteurs vont limiter à l’avenir les délocalisations des emplois qualifiés :

 

Le retard scolaire et universitaire de ces pays reste important. Même si l’Inde et la Chine sont capables de former beaucoup d’ingénieurs, le taux de poursuite de la scolarisation en études supérieures va rester durablement beaucoup plus faible que dans les pays plus développés. L’Inde souffre aussi du manque d’éducation primaire, qui pose problème pour le développement de l’industrie exportatrice. La Chine, en revanche, a très bien réussi ce défi.

 

Grâce à la grande mobilité de ses travailleurs qui parlent worldglish, ils vont travailler là ou le rapport salaire/pourvoir d’achat/cadre de vie est le plus intéressant. A terme, on peut s’attendre à une forme de nivellement par le haut des salaires relatifs de ce genre d’employés. On trouve des ingénieurs anglais qui travaillent au Bangalore et qui, malgré des salaires plus faibles, ont un niveau de vie plus important qu’en Angleterre.

 

Il y a fort à parier que les ingénieurs chinois ou indiens qui arrivent sur le marché du travail vont exiger des salaires élevés : eux aussi veulent le 4 x 4 et la villa. Même si les salaires des emplois peu qualifiés vont rester durablement bas à cause des immenses réservoirs de main-d’oeuvre, ce n’est pas le cas des travailleurs qualifiés qui restent peu nombreux et aussi capables de créer plus facilement leur propre entreprise.

 

La part de la main-d’oeuvre dans le coût dans ces entreprises est faible, le matériel, les droits de propriété pour utiliser certains process ou produits, coûtent souvent plus chers que les salaires. Les sondes de PCR valent 100 euro, qu’on soit à Paris ou Beïjin. La compétitivité prix est beaucoup moins présente dans ces secteurs, les droits de propriétés intellectuelles obligent les clients à payer pour avoir le produit. Le coût de la main-d’oeuvre devient alors un détail, ce qui compte c’est d’avoir les bons produits à vendre.

 

Les emplois très qualifiés paraissent donc beaucoup moins menacés que certains Cassandre l’annoncent. Cinquième idée reçue éliminée.

 

Nos pays continuent à attirer des capitaux qui créent des emplois, notamment des emplois qualifiés. Ce constat n’est pas compatible avec l’idée d’une fuite des activités économiques vers les pays à bas coût de la main-d’oeuvre.

 

Pourquoi ces facteurs qui paraissent empiriquement mettre en péril notre industrie et notre emploi génèrent-ils des impacts aussi limités ?

 

La stratégie de localisation des entreprises est en fait plus complexe qu’une simple histoire de main-d’oeuvre :

 

Le rapport du CEPII(11) permet d’avoir une idée d’où et pourquoi les entreprises créent des filiales à l’étranger.

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Seul 16,5 % des entreprises françaises qui créent des filiales le font à l’étranger. On remarque que malgré des variations, les créations de filiales sont concentrées en Europe, Amérique du Nord. 6 % des installations se font en Chine, contre près de 40 % en Europe de l’Est.

 

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Il existe donc une relation linéaire entre le nombre d’investissement et le potentiel de marché. Les potentialités de marché sont donc plus importantes que le coût de la main-d’oeuvre. On remarque que la France reçoit beaucoup plus d’investissement que ne le laisse présager son marché potentiel.

 

D’après Olivier Bouba Olga (12), il existe trois « dictatures » qui régissent les localisation des entreprises :

 

  • dictatures des coûts,

     

  • dictatures des compétences,

     

  • dictatures financière.

     

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L’étude de Ersnt et Young (9) donne une idée des facteurs qui expliquent (d’après l’avis des investisseurs) les implantations en Europe : les entrepreneurs analysent donc de nombreux facteurs, aussi bien liés aux marchés, à la main-d’oeuvre, aux facteurs juridiques et fiscaux et aux facteurs locaux et environnementaux. L’importance relative de ces facteurs varie sans doute selon le type d’entreprise. Sixième idée reçue éliminée.

 

Le discours politique et médiatique ambiant laisse à penser que la France est un pays en déclin industriel et économique à cause du coût de la main-d’oeuvre. La plupart des Français sont ainsi persuadés que le problème de la France est le coût du travail.

 

Pourtant notre industrie n’est pas en si mauvais état et les investissements étrangers affluent malgré les plaintes incessantes du MEDEF. Les entreprises qui investissent à l’étranger créent plus d’emploi que les autres, et ces investissements se dirigent surtout vers d’autres pays développés.

 

Pourtant ces études et rapports divers montrent que la stratégie de localisation des entreprises ne s’arrête pas à la feuille de salaire, et que notre pays a d’autres atouts à mettre en jeux pour attirer les investisseurs ou maintenir et développer les activités économiques, notamment industrielles. Les six idées reçues que j’infirme dans cet article sont pourtant très présentes dans le discours médiatique.

 

Le vrai défi semble être du côté des compétences, comme le confirme Mark Costello, Associé Real Estate Advisory Services Ernst &Young : « Afin de maintenir leur attractivité, les pays européens doivent prioritairement continuer à renforcer la qualité des compétences plutôt que de miser sur les coûts de main-d’oeuvre ».

 

Alors pourquoi nos politiques et nos analystes, qui ont largement accès aux documents sur lesquels je m’appuie, n’ont-ils pas un autre discours ?
Est-ce un grand bluff du patronat pour imposer une dégradation des conditions d’emplois en France ?
Nos médias, nos entrepreneurs et la plupart de nos politiques sont-ils un troupeau de hérissons (13) ?
Quelles sont les vraies raisons de la mauvaise santé économique générale de la France ?

 

Quelques réponses dans un prochain article, celui-là est bien assez long.

 

Remerciements :

 

Tomy pour ses conseils et son aide
Nicolas pour le lien biblio
Et Michelle Husson pour la biblio et ses remarques sur l’article qui m’ont permis de le faire progresser

 

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Bibliographie

(1)Etude CERNA
(2)Rapport DATAR
(3)Les échos
(4)Le Monde
(5) Débat Husson vs Sapir
(6) Wiki délocalisation
(7) Rapport Daudin
(8) Libéblog délocalisation
(9) Rapport Banque de France et IDE
(10) Rapport Ernst et Young
(11) Rapport CEPII
(12) Les nouvelles géographies du capitalisme
(13) Wiki hérisson et renard (en anglais)

par karg se mardi 10 juillet 2007 - 28 réactions
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