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Accueil du site > Actualités > Economie > La monnaie, premier enjeu stratégique mondial

La monnaie, premier enjeu stratégique mondial

La crise des subprimes et les récentes actions concertées entre banques centrales occupent une place euphémisée dans l’actualité : la situation est beaucoup plus grave qu’on veut bien nous le dire. Il est stupéfiant qu’aucune analyse ne porte sur notre système monétaire international qui ne date pas de 1944 (Bretton Woods) mais de 1976 (accords de la Jamaïque).

Introduction

Ne sachant pas de quelle place exactement je dispose (la longueur des articles étant un motif de rejet), je vais m’efforcer d’être succinct. Je m’excuse à l’avance auprès des lecteurs qui trouveront que mon article manque d’explications. S’il est jugé intéressant, je pourrai le compléter.

1922, date de la création des "monnaies de réserve"

Pour s’échanger des biens et des services à l’échelle internationale, il est nécessaire de disposer d’un système permettant de comparer ce avec quoi sont comptabilisées les richesses et écrites les transactions : les monnaies. Après un système "bimétallique", reposant sur la référence à deux étalons-valeurs qu’étaient l’or et l’argent, on est passé à un système reposant sur "l’étalon-or" : l’or était la richesse de référence, dans laquelle toute monnaie prétendant pouvoir être échangée à l’international devait pouvoir être convertie.

En 1922, lors de la Conférence de Gênes, une décision radicale fut prise : celle de l’abrogation des lois qui obligeaient les banques centrales à libeller un pourcentage minimum de leurs réserves en or. Pour expliquer ce qu’est une banque centrale, il faudrait écrire un article sur ce seul sujet et remonter à Locke et à 1694, date de la création de la première banque centrale, celle d’Angleterre. Pour cet article, il suffit de savoir qu’une banque centrale est en quelque sorte la banque des banques : c’est "le prêteur en dernier ressort", l’institution qui prête aux prêteurs et qui, surtout, décide de la quantité de monnaie qui est mise en circulation.

Cette décision eut comme conséquence le fait que, très vite, la plupart des banques centrales ne libellèrent plus leurs actifs qu’en dollars, principale monnaie échangée à l’international.

1944 : Bretton Woods

Après la crise de 1929 et la Première Guerre mondiale, les accords de Bretton Woods consistèrent à créer les quatre institutions mondiales que l’on connaît aujourd’hui : l’Onu (pour anticiper, prévenir ou circonscrire les conflits entre nations), le couple FMI - Banque mondiale (pour prévenir toute crise financière internationale du type de celle de 1929, en établissant un dispositif d’accès au crédit réservé aux Etats leur permettant de surmonter une crise conjoncturelle ou de corriger des défauts structurels de leur économie) et le Gatt, devenu l’OMC (sorte de secrétariat mondial destiné à négocier, de façon multilatérale, des baisses de tarifs douaniers, de façon à étendre la sphère marchande internationale).

Dans les statuts du FMI lors de sa création, le dollar était toujours la référence mondiale, mais il prit une dimension qu’il n’avait pas jusque-là : il devenait une monnaie de réserve, de droit. En d’autres termes, les banques centrales des Etats signataires des statuts du FMI s’engageaient à soutenir le dollar en cas d’attaque spéculative (à en acheter en cas de vente massive). Le dollar était en quelque sorte devenu "réputé convertible" en or.

Des années 60 à 1973, l’agonie et la mort de Bretton Woods

En 1959, la totalité des actifs des banques centrales fédérales américaines était convertible en or : on dit que le "taux de couverture des liquidités" était de 100%.

Or, début des années 60, le dollar se mit à dévisser sévèrement : il fallait financer les efforts de guerre (de Corée, du Viêtnam) et le programme dispendieux de Kennedy, pour l’essentiel appliqué par son successeur, Johnson. En d’autres termes, il fut émis beaucoup de dollars. Trop, par rapport aux réserves d’or : le taux de couverture des liquidités, en 1973, était tombé à moins de 15%.

En 1965, de Gaulle fit même une conférence de presse fracassante dans laquelle il dénonça les déficits de la balance des paiements et du budget américains, et exigea que les Etats-Unis dévaluent le dollar en faisant passer l’once dor de 35 dollars (sa valeur depuis 1934) à 70 dollars.

A partir de 1971, les banques centrales des Etats membres du FMI jetèrent l’éponge et cessèrent d’acheter du dollar (il se mit même en place deux systèmes dollars). Nixon dévalua deux fois de suite, mais en faisant passer l’once d’or à 38 dollars puis à 42, ce qui ne découragea nullement les spéculateurs.

En 1973, la convertibilité or du dollar fut officiellement suspendue. Bretton Woods, qui entra en vigueur progressivement entre 1944 et la fin des années 50, avait vécu.

1976, date de la création du SMI actuel

En 1975, Giscard convoque une réunion de chefs d’Etat en n’y faisant participer qu’un minimum de fonctionnaires et de conseillers, pour parler de façon informelle des enjeux d’actualité internationale. C’est le G6, qui deviendra le G7 puis le G8 : la formule connaîtra du succès.

Au cours de ce sommet, il est mis un terme au différend qui oppose les Etats-Unis et la France sur la question monétaire internationale.

En 1976, les accords de la Jamaïque sont signés : c’est une réforme des statuts du FMI dont l’essentiel réside dans la suppression de la référence à l’or ("On ne peut pas vous rembourser en or ? On n’a qu’à dire que l’or, on s’en fout" est substantiellement ce qu’ont proposé les Américains à leurs alliés), la liberté totale des mouvements de capitaux et les taux de change flottants ("On verra bien dans quelle monnaie se font les échanges, les monnaies ne font jamais que refléter la valeur de nos économies, que le meilleur gagne" est en substance ce que se sont dits les chefs d’Etat).

Les accords de la Jamaïque entreront progressivement en vigueur à partir de 1978.

Le programme commun de la gauche et le virage de la rigueur

En 1981, Mitterrand démarre l’application du programme commun. En matière de politique économique, il fait typiquement du keynésianisme : dévaluation du franc, investissements d’Etat, nationalisations, relèvement des minima sociaux. Hollande et Royal sont au secrétariat général de l’Elysée. Delors est ministre de l’Economie, Fabius ministre du Budget.

En moins d’un an, tout ce monde-là constate les dégâts : les capitaux fuient le territoire national, les caisses de l’Etat se vident. On décide du fameux "virage de la rigueur" : lutte contre l’inflation et pour la rentabilité des capitaux, coup d’arrêt aux nationalisations (avant privatisations sous Jospin après celles de Balladur), ceinture sur la politique sociale.

A noter : ce ne sont pas les crises pétrolières qui sont la cause de l’apparition du chômage et, surtout, de l’impossibilité de le réduire : la lutte contre l’inflation (à deux chiffres tout au long des Trente Glorieuses), et l’impossibilité de remédier au chômage par une politique keynésienne sont des constantes qui datent exactement de la fin des années 70, c’est-à-dire de l’entrée en vigueur du système monétaire international actuel.

Le PS n’a jamais pris la peine de faire un minimum de pédagogie autour de cette question. Le virage de la rigueur était-il une parenthèse, ou une conversion ? Question taboue qui risquerait de le faire exploser. Pour les dirigeants, qui ont soigneusement éviter de le dire, c’était une authentique conversion : on ne lutte pas contre le pouvoir monétaire, surtout quand on ne l’a plus. Mitterrand se convertit défintivement à l’Europe du marché commun. C’est l’Acte unique en 1986, avant le marché commun de 1992, conditions de création de l’euro. Création dont la préparation a été finalisée sous Juppé, et qui a profité à Jospin.

Conclusion

Dans le système monétaire international actuel, plus personne ne peut faire du keynésianisme, à part les Américains (ainsi que les Etats non membres du FMI, qui contrôlent les opérations de capitaux à leurs frontières et fixent leurs taux de change, comme l’Inde et la Chine, passées au travers de la tempête asiatique monétaire de 1997-2000 : cf. Stiglitz, vice-président de la Banque mondiale entre ces deux dates).

Avec son taux principal directeur (appliqué aux prêts de liquidités interbancaires à court terme, exactement ce qu’il s’agit de détendre en ce moment), la Fed pilote la politique monétaire américaine de manière à : 1. provoquer un apport de capitaux lorsqu’il s’agit de financer un gros effort budgétaire (exemple : guerre d’Irak, le principal taux de la Fed étant passé de quelque 0,5 points à 5,75 entre 2000 et 2006) ou 2. faciliter l’accès au crédit afin de relancer la consommation et l’investissement qui se font essentiellement à crédit (cf. Larrouturou ; le principal taux de la Fed est en baisse constante depuis la crise des subprimes).

Tout repose sur la capacité du territoire américain à attirer des capitaux du monde entier, pour y financer consommation et investissement à crédit. Du jour où cet afflux de capitaux s’inverse, le dollar peut perdre 30 à 50% de sa valeur en quelques mois, et c’est une avalanche de dépôts de bilan en Europe, en Chine et au Moyen-Orient qui en découlera. La crise est inimaginable.

Que faire ?

Cela ne peut faire l’objet que d’un autre article : à terme bien sûr, réformer le FMI dans le sens de ce qu’avait préconisé Keynes en 1944 et Triffin après lui. Mais d’ici là, sans attendre, créer un deuxième FMI, un FMI agricole et alimentaire, pour traiter du deuxième enjeu stratégique mondial : celui de l’alimentation.


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20 réactions à cet article    


  • Bertrand 18 décembre 2007 15:28

    L’article est très pédagogique et passionnant. Je n’ai pas compris si finalement il était plus intéressant de s’adonner au keynésianisme (les pays asiatiques qui l’ont fait ont été protégés de la crise), ou pas (le cas de la France fait douter de sa pertinence) ? Cela est-il utile dans certains cas ? Pourquoi certains états peuvent-ils se le permettre et pas d’autres ?

    On attend la suite avec impatience !


    • Groseille 18 décembre 2007 20:47

      « S’adonner au keynésianisme » n’est pas l’alpha et l’omega de la politique économique, mais s’interdire de le faire (en adhérant au FMI de 1976) revient à se tirer une balle dans le pied. Ce sujet mérite un article à soi seul que je vais soumettre au comité de rédaction d’Agoravox dès que possible. En deux mots, la France a « fait du keynésianisme » pendant les 30 glorieuses. Le Plan Marshall était en lui-même une forme de keynésianisme, de même que le New Deal de Roosevelt. L’inconvénient d’une politique keynésienne est qu’elle provoque systématiquement de l’inflation. Mais on peut se demander s’il n’est pas préférable de provoquer quelques points d’inflation pour avoir un taux de chômage réduit au minimum et au moins 3 points de croissance, plutôt que de lutter contre une inflation à moins de 2 points en tolérant un taux de chômage à 9 points et une croissance qui plafonne à 1,5. Pourquoi les Etats ne peuvent plus faire de keynésianisme est l’objet de l’article : parce qu’ils adhèrent à une système ouvert et financiarisé au niveau mondial, dans lequel le gage de la valeur des actifs de toutes les banques centrales est une monnaie dont l’émission n’est l’affaire que de l’un d’entre eux. Les Etats-Unis « font du keynésianisme » chaque fois que la Fed augmente ses taux pour attirer des capitaux, dont l’objet est de financer un effort budgétaire américain.


    • Bernard Dugué Bernard Dugué 18 décembre 2007 19:03

      Belle mise au point, et pas la peine de me convaincre, je répète depuis des années qu’il faut jouer sur la monnaie et réformer le système des banques centrales qui injecte les liquidités pour une économie moins spéculative et plus équitable


      • JL JL 19 décembre 2007 10:07

        Que dire ici de la décision de la BCE d’injecter 350 milliards d’euros dans l’économie ? N’est-ce pas le moment de réagir bruyamment sur cette politique ?


      • JL JL 19 décembre 2007 10:28

        Je suis surpris par ce « mouins un ». N’a-t-on pas le droit de poser des questions ? Qui est ce censeur qui veut faire taire ceux qui cherchent à comprendre ? aura-t-il le courage de répondre à mon accusation : « obscurantiste » !


      • Groseille 19 décembre 2007 11:20

        Si, vous avez raison. Je suis stupéfait qu’aucun commentaire n’évoque jamais ces accords de la Jamaïque. Même Rocard (total respect...), lorsqu’il déclare que le pouvoir financier est devenu écrasant « début des années 80 », n’en parle pas. Mais si on ne parle pas de cette réforme des statuts du FMI, on ne comprend pas ce qui s’est « déréglé » depuis la fin des années 70, ni l’enjeu de ce « rapport au marché » qui empoisonne toutes les gauches d’Europe depuis.


      • jennyb 18 décembre 2007 21:40

        Ne pensez vous pas qu’aujourd’hui il serait tant d’opter pour le nouveau Bretton-Woods proposer par Lyndon LaRouche au niveau international. http://www.solidariteetprogres.org/spip/sp_article.php3?id_article=871


        • Groseille 18 décembre 2007 23:30

          Question analyse économique et financière de la situation internationale, Lyndon Larouche tient la dragée haute à beaucoup de monde. Mais personnellement j’emets quelques réserves :
          - C’est un personnage dont il est difficile de se faire une idée claire, tant il a été exposé et tant il est, de fait, subversif : en d’autres termes, tout ne me convainc pas chez lui. Il a notamment élaboré des montages théoriques assez ésotériques, dont je ne sais pas quoi penser ;
          - C’est effectivement une référence récurrente chez Jacques Cheminade, qui préside Solidarité et Progrès, mais Cheminade n’est pas parvenu à être candidat aux dernières présidentielles, son mouvement demeure marginal... et personnellement je suis plus un adepte du travail « de l’intérieur », parce que je pense qu’il est nécessaire de passer par les principales formations politiques actuelles ;
          - Enfin, je formule le reproche à Solidarité et Progrès d’ignorer largement l’enjeu agricole et alimentaire mondial, dont je suis convaincu qu’il est à la base de toute approche économique globale ou, en tous cas, internationale.


        • Black Ader 19 décembre 2007 00:28

          Je ne vois pas ce que vient faire le FMI la dedans. Le Japon a fait une superbe politique Keynésienne pendant 10 ans dans les année 90. Il en est ressorti épuissé et trés endetté, la « décénie perdu » qu’ils appellent cette expérience, là bas, mais le FMI ne lui à rien dit..

          Le FMI c’est uniquement lorsque vous êtes au bord de la faillite, c’est à dire incapable de rembourser, comme pour la GB des années 70 ou l’argentine des année 90. Mais si vous voulez vous flinguer, libre à vous..

          Par ailleur, les entreprise US (et les USa) étant les plus productives du monde, il y a peu de risque que les investisseurs arretent d’y investir (par contre, pour la France..)

          Et puis je vous rappel que le choc Nixon vient surtout des Euro-Dollar ! Pas spécialement des USA.


          • Forest Ent Forest Ent 19 décembre 2007 02:27

            Il est évident que la catastrophe économique de 2008 provenait d’une émission excessive de dollars. Les US, disposant d’une monnaie qui était à la fois une monnaie d’échange et de réserve, avaient une planche à billet maniable et en ont abusé. Mais les historiens discutent encore de nos jours de la cause de ces excès.

            Pour certains, c’est l’interventionnisme de la banque centrale entre 2002 et 2005 qui en a été cause. Ils en concluent que si l’on avait supprimé la banque centrale et laissé totalement libre le marché des capitaux, la crise de 2008 aurait pu être évité.

            Pour d’autres, la cause est plus ancienne et est une conséquence logique d’un système financier mondial dans lequel les US pouvaient fabriquer de la monnaie sans contrepartie.

            Mais aucune de ces deux hypothèses ne permet de comprendre pourquoi le système s’est emballé sans garde-fou et pourquoi il y a eu besoin dans ces années d’une telle création de crédit.

            Nous devons donc prendre en compte des considérations sociales et géopolitiques.

            Tout d’abord les US au début du 21ème siècle étaient un pays vieillissant, dont le poids des dépenses de santé croissait à une vitesse astronomique.

            Dans cette période que l’on identifie maintenant comme celle du basculement impérial, les expéditions coloniales coûtaient par ailleurs de plus en plus cher. L’empire avait, comme tous ses prédécesseurs, grandi au-delà de ses capacités, aidé en cela par la chute de son principal adversaire, tombé 20 ans avant pour la même raison : l’incapacité à payer ses troupes.

            Enfin, la nature impériale avait contribué à façonner la société comme celle de tous les empires. Les ressources étaient de plus en plus importées, la métropole ne vivant plus que d’aministration et d’oragnisation des flux financiers, ainsi que tâches intellectuelles et artistiques, auxquelles les meilleurs éléments du monde connu étaient conviés. La plèbe était de moins en moins utilisée militairement, les mercenaires y palliant, et vivait en grande partie de crédits, c’est à dire d’impôt levé sur l’empire.

            L’oligarchie y était riche, de plus en plus riche, et de plus en plus avide de richesses. Cette volonté d’enrichissement était telle que la croissance mondiale ne pouvait y suffire, et la fabrication de monnaie battait son plein. Ceci a duré jusqu’à ce que la plèbe, chargée de crédits sur plusieurs générations, se trouve soudain incapable de faire face ne serait-ce qu’aux intérêts des intérêts.

            Finalement, force est de constater que cet empire a fini comme tous ses prédecesseurs : trop grand, trop riche, trop vieux, il a croulé sous son propre poids.


            • Céphale Céphale 19 décembre 2007 10:20

              @Groseille

              C’est en voyant un article comme le vôtre qu’on mesure la portée pédagogique d’AgoraVox. Bien sûr il n’aura pas des centaines de commentaires et de votes, mais j’espère que beaucoup le liront et s’instruiront.

              Pouvez-vous me rappeler la proposition de Keynes à Bretton Woods ? Je crois qu’il souhaitait que la monnaie de réserve soit attribuée à un pool international. Est-ce exact ?


              • Groseille 19 décembre 2007 11:01

                Oui, c’est cela, que préconisait aussi Robert Triffin dans les années 60 (contraire à ce que préconisait Jacques Rueff, conseiller de De Gaulle, qui militait pour un retour à l’étalon-or) : un « panier de monnaies » à l’instar de ce qu’a été le Système monétaire européen avant la création de l’euro. Mais cela suppose quasiment qu’il soit mis en place une sorte de banque centrale mondiale, et la question se poserait alors de quelle gourenance mondiale aurait autorité pour la créer. C’est un chantier énorme. Mais on peut craindre que, faute de s’atteler à la tâche, tout le monde attende une crise dévastatrice pour s’y mettre.


              • JL JL 19 décembre 2007 10:26

                Très intéressant article, factuel à souhait sur un sujet fondamental.

                Vous écrivez : «  »En 1922, lors de la Conférence de Gênes, une décision radicale fut prise : celle de l’abrogation des lois qui obligeaient les banques centrales à libeller un pourcentage minimum de leurs réserves en or«  ». Pouvez-vous expliquer l’emploi de ce verbe : ’libeller’ dans cette phrase que je n’ai pas comprise ?

                Vous dites : «  »L’inconvénient d’une politique keynésienne est qu’elle provoque systématiquement de l’inflation. Mais on peut se demander s’il n’est pas préférable de provoquer quelques points d’inflation pour avoir un taux de chômage réduit au minimum et au moins 3 points de croissance«  »

                Je ne suis pas sûr que ce soit le seul refus du Keynésianisme, ou dit autrement, que seule la croissance permet de faire baisser les taux de chômage : que dire du partage du travail ?

                Pour faire du darwinisme économique (de bazar mais tout de même), je dirais que le libéralisme livré à lui-même a abouti à séparer les deux piliers du capitalisme que sont la consommation et la production. Cela s’observe au niveau mondial, macroscopique : les métropoles exploitent les colonies, comme au niveau local, individuel : le déséquilibre de la consommation entre inactifs et actifs est en croissance accélérée. Cette deuxième évolution est perceptible en ce que la différence entre revenus du travail et revenus du capital s’accroît, et aussi parce qu’une grande partie des travailleurs perdant leur emploi, viennent grossir les rangs des personnes assistées.

                Toutes les mesures telles que le travailler plus pour gagner plus ne feront qu’accroître ces déséquilibres mortifères etsont à ce titre des aberrations sociales imposées par les mécanismes que vous citez ou que l’on dénonce ici ou là.

                Quant à la croissance, il n’est peut-être pas inutile de rappeler qu’il existe une contrainte écologique vitale dont l’économie-pour-l’économie ne tient pas compte.


                • Groseille 19 décembre 2007 11:15

                  « Libeller leurs actifs » : comptabiliser, au bilan, les actifs dans une unité donnée. Jusqu’en 1922, les banques centrales étaient obligées de tenir au moins une partie de leurs comptes en or. Sur la question du « partage du travail », vous avez absolument raison, je suis d’ailleurs un adepte de l’analyse de Pierre Larrouturou. Au niveau macroéconomique, sa démonstration selon laquelle il existe de fait une « RTT », violente et subie, traduite par la précarité des chômeurs RMIstes et emplois précaires, est imparable. Enfin, sur la question du libéralisme, je mets un sérieux bémol : la pensée libérale est belle, de mon point de vue, et n’est d’ailleurs pas plus de droite que de gauche, à l’origine. C’est une philosophie qui a consisté à protéger les libertés individuelles et à placer le débat public sous l’exigence de la contradiction et de la démonstration rationnelle. C’est plus le capitalisme qui cause des dégâts. Je regrette d’ailleurs que Larrouturou n’ait pas intitulé son dernier livre « le livre noir du capitalisme ». A ce suijet, je dirais deux choses :
                  - Le système monétaire international actuel consiste à garantir le recouvrement de créances privées (Stiglitz le démontre magistralement). Le capitalisme consiste grosso modo à privatiser les profits et mutualiser (pour ne pas dire nationaliser) les pertes.
                  - Au fond, philosophiquement parlant si j’ose dire, le problème à propos de l’exigence de croissance réside dans « l’impensé » de la « science » économique : l’accumulation de capital. Ce principe n’est pas remis en cause et nous gouverne. C’est un nouveau « Locke » qu’il nous faudrait...


                • JL JL 19 décembre 2007 11:43

                  Groseille, je reçois votre réponse. Vous écrivez : «  »Le capitalisme consiste grosso modo à privatiser les profits et mutualiser (pour ne pas dire nationaliser) les pertes«  »

                  Je suis de même sensibilité politique que celle que vous annoncez, c’est pourquoi je vous propose de remplacer dans cette phrase citée « capitalisme » par « pouvoir capitaliste ». On est là dans le politique, qui se soumet aux diktat de l’économique, certes mais le politique quand même. Je parle ici de lobbies.

                  Le dualisme keynesianisme-libéralisme doit être arbitré par le politique. Mais comme l’économie est mondialisée et que le seul pouvoir politique est entre les mains des plus riches, le système converge vers un impérialisme économique global, total.

                  J’aime citer cette phrase : « N’ayant plus de nouveaux territoires à coloniser, nous avons colonisé nos propres enfants. » Amérique, notre histoire (Arte 27/11/06).

                  C’est pourquoi j’ai fait cette observation essentielle à mes yeux de la séparation du « faire » et de « l’avoir », séparation du travail et de la consommation, les deux carburants de l’économie.

                  La colonisation de nos enfants signifie ceci : les jeunes générations qui ne payent pas la dette intergénérationnelle pour cause de déliquescence accélérée de la protection sociale dans cette révolution conservatrice que nous connaissons, sont exploitées doublement : elles perçoivent des salaires trop bas imposés par les taux de chômages, et se retrouveront tôt ou tard, pour cause de vieillesse ou de chômage, sans ressources pour n’avoir pu cotiser ni investir.


                • Pierre 19 décembre 2007 15:05

                  Ne pensez vous pas que ce jeu de bulles speculatives et de monaie de singe va continuer temps que la generation Baby boom sera a la retraite (papy boom actuel). Car c’est a mon avis le financement des retraites mondiales qui mets tant de pression sur les taux de rentabilites (15% par an).

                  J’ai tendeance a penser que c’est cette generation qui tient les cles et qui fera tout pour que sa s’ecroule apres elle. Est ce que je me trompe ?


                • Groseille 19 décembre 2007 16:18

                  Le lien entre le financement des retraites et la contrainte qui pèse sur la rentabilité des capitaux (notamment via les fonds de pension américains, c’est cela ?) est une hypothèse intéressante mais elle ne me convainc pas vraiment. On est au-delà du « simple » enjeu du financement des retraites, même si cet enjeu contribue au maintien du système actuel. Au fond, l’enjeu de l’autorité de l’émission de monnaie est très ancien. Lorsque Philippe Le Bel a fait plier les templiers et interdit aux barons de battre monnaie, il n’a pas fait autre chose (je pense que ce n’est pas tant le fameux « trésor » des templiers qui l’a fait agir, que le souci de ne pas laisser perdurer une autorité sur « son » territoire qui ne lui était pas soumise, une autorité qui plus est en réseau et agissant sur les taux de change appliqués entre les monnaies des différents royaumes d’Europe). De plus, personne n’a intérêt à ce que soit déclenchée une crise incontrôlable. Et dans toute cette affaire, ce sont les créditeurs qui protègent les débiteurs. Je m’explique : si vous empruntez 10 000 euros à une banque et que vous ne pouvez pas rembourser, vous avez un sérieux problème. Mais si vous empruntez un million d’euros à une banque et que vous ne pouvez pas rembourser, c’est la banque qui a un sérieux problème... et c’est elle qui va se démener pour qu’on vous trouve une solution. Toutes proportions gardées, à l’échelle mondiale, entre la Chine et les familles royales pétromonarchiques d’un coté et les Etats-Unis de l’autre, le schéma est le même.


                • Marsupilami Marsupilami 19 décembre 2007 10:52

                  @ Groseille

                  Excellent article très pédagogique et très bien documenté.

                  Dans Les Echos de janvier 2007, le professeur d’Harvard Jeff Frieden et le prix simili-Nobel d’économie Joseph Stieglitz tiraient la sonnette d’alarme et affirmaient que le niveau d’inégalité des revenus, de précarité de l’emploi et d’endettement public et privé des USA (140 % du PIB lors du Krach de 1929, plus de 220 % aujourd’hui, brrr...) n’était plus soutenable et que, vu la mondialisation de l’économie, on pourrait très vite assister à l’effondrement du capitalisme planétaire.

                  Cette dette est, selon le secrétaire général de l’OCDE Angel Gurria, semblable à un barrage sur lequel une infernale pression s’accumule ; il se demandait combien de temps encore ce barrage pourrait tenir avant d’être emporté par les flots de liquidités des capitaux erratiques et des bulles spéculatives des marchés financiers devenus fous.

                  Selon Les Echos (janvier 2007 toujours), si le barrage s’effondrait, « l’océan de liquidités céderait instantanément la place à un bain de sang » en Extrême-Orient. La bombe à retardement chinoise est en effet bien amorcée, nourrie pas toutes les bulles spéculatives possibles sur fond de terribles tensions sociales et de misère paysanne et ouvrière galopante et de course au surarmement. Une grosse récession aux USA, premier client de la Chine, ferait exploser cette bombe, et les stratèges géopolitiques estiment que dans ces circonstances, la dictature chinoise fuirait en avant dans un nationalisme anti-Taïwannais belliqueux : « Taïwan jouera au XXIe siècle le rôle qu’a joué l’Alsace-Lorraine en Europe au siècle dernier ». Terrifiant. Et une seule cause fondamentale à cela : les ravages de l’ultralibéralisme, du capitalisme financier et spéculatif mondialisé.

                  Et ces sombres pronostics datent d’avant l’éclatement du scandale des subprimes. Autrement dit, la pression sur le barrage a encore dramatiquement augmenté et même l’intervention concertée des Banques Centrales pour éviter l’effondrement des banques saturées de créances douteuses n’a pas eu de très grands effets, c’est le moins qu’on puisse dire. Si le barrage ne cède pas en 2008, ce sera un miracle... Voir aussi sur ce sujet mon article sur Le Livre noir du libéralisme de Pierre Larrouturou.


                  • siger99 20 décembre 2007 14:40

                    Excellent article, très pédagogique.

                    Petite précision, il existe une troisième approche concernant la monnaie : celle de l’Ecole Autrichiennne, qui cherche à comprendre le monde « des vraies gens » (et non pas celui d’un homo economicus parfaitement rationnel).

                    Pour eux, les taux d’intérêts représentent la préférence des acteurs pour le futur : Si les gens préférrent consommer leur salaire maintenant, et ne pas épargner, il faut que les taux d’intérêts soient elevés pour les inciter à épargner. Au contraire, si les acteurs souhaitent épargner une partie de leur revenu, même des taux bas suffiront.

                    Le marché est là seulement pour transmettre des informations aux producteurs (l’argent est cher -> seuls les projets les plus rémunérateurs seront lancés, dans le cas contraire, un plus grand nombre de projets moins rentables/plus risqués seront mis en oeuvre).

                    Evidemment, dans cette conception, une Banque Centrale qui fixe les taux arbitrairement, brouille complètement le message des consommateurs/epargnants...


                    • ecirbaf 19 janvier 2008 12:13

                      Après l’analyse et la réflexion, l’action !

                      Pour une alternative crédible à l’ultralibéralisme débridé que nous jette à la figure N$ et sa cour, signez et faites connaitre la pétition pour contraindre la direction du PS à se remettre au plus tôt au travail en vue de l’élaboration d’un vrai programme de gauche, réfléchi, construit, très ambitieux mais crédible (à l’initiative de Pierre Larrouturou, l’auteur du désormais fameux "Livre Noir du Libéralisme") :

                      http://www.nouvellegauche.fr
                      (ce type d’action est inscrite dans les statuts du PS)

                      Ne restons pas sans agir (même à un humble niveau) !

                      Pour ceux qui ne connaitraient pas encore Pierre Larrouturou, quelques éléments clé :

                      À 43 ans, Pierre Larrouturou est depuis peu Délégué national Europe du PS.
                      De l’avis de beaucoup, il est un esprit libre et assez clairvoyant.

                      > En 1993, il lance le débat sur la semaine de 4 jours et fait un Tour de France avec l’UDF Gilles de Robien. Depuis, plus de 400 PMEs sont toujours à 4j/semaine avec des milliers d’emplois créés en CDI à la clé
                       > En janvier 1998, dans 35 heures le double piège, il "prédit" l’échec des 35h en termes de création d’emplois en masse
                      > En février 2003, il annonçait qu’il y aurait un référendum sur la Constitution européenne et que le Non allait gagner si l’on ne négociait pas un vrai Traité social.
                      > Début 2006, alors que tous les sondages annonçaient la victoire de Ségolène Royal, il écrivait dans Le Monde et dans Urgence Sociale que la gauche allait perdre en 2007 si elle ne prenait pas quelques mois pour construire un vrai projet.
                      > Juin-Octobre 2007, Pierre Larrouturou a porté plainte contre François Fillon pour diffusion de fausses nouvelles en période électorale (Cf. Libération et Lemonde.fr du 6 juin 2007). Son action a été relayée par d’autres citoyens dans chacun des 100 départements français.
                       

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